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Full text of "Le Parnasse contemporain; recueil de vers nouveaux"

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LE  PARNASSE 

CONTEMPORAIN 


LE 


PARNASSE 


CONTEMPORAIN 


Tiecueil  de  vers  nouveaux 


869 


PARIS 

ALPHONSE   LEMERRE,   ÉDITEUR 

47,    PASSAGE    CUOISEVL,    47 


a; 


LECONTE   DE   LISLE 


K  A  I  N 

POEME 

En  la  trentième  année,  au  siècle  de  l'épreuve, 
Etant  captif  parmi  les  cavaliers  d'Assur, 
Thogorma,  le  Voyant,  Hls  d'Elam,  iils  de  Thur, 
Eut  ce  rêve,  couché  dans  les  roseaux  du  fleuve, 
A  l'heure  où  le  soleil  blanchit  l'herbe  &  le  mur. 


Depuis  que  le  Chasseur  lahveh ,  qui  terrasse 
Les  forts  &  de  leur  chair  nourrit  l'aigle  &  le  chien , 
Avait  lié  son  peuple  au  joug  assyrien , 
Tous,  se  rasant  les  poils  du  crâne  &  de  la  face, 
Stupides,  s'étaient  tus  &  n'entendaient  plus  rien. 

I 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Ployés  sous  le  fardeau  des  misères  accrues , 

Dans  la  faim,  dans  la  soif,  dans  l'épouvante  assis, 

Ils  revoyaient  leurs  murs  écroulés  &  noircis , 

Et,  comme  aux  crocs  publics  pendent  les  viandes  crues, 

Leurs  princes  aux  gibets  des  Rois  incirconcis; 

Le  pied  de  l'infidèle  appuyé  sur  la  nuque 

Des  vaillants,  le  saint  temple  où  priaient  les  aÏ2ux 

Souillé,  vide,  fumant,  effondré  par  les  pieux, 

Et  les  vierges  en  pleurs  sous  le  fouet  de  l'eunuque, 

Et  le  sombre  lahveh  muet  au  fond  des  cieux. 

Or,  laissant,  ce  jour-là,  près  des  mornes  aïeules 
E,t  des  enfants  couchés  dans  les  nattes  de  cuir. 
Les  femmes  aux  yeux  noirs  de  sa  tribu  gémir, 
Le  fils  d'Elam,  meurtri  par  la  sangle  des  meules, 
Le  long  du  grand  Khobar  se  coucha  pour  dormir. 

Les  bandes  d'étalons ,  par  la  plaine  inondée 
De  lumière,  gisaient  sous  le  dattier  roussi, 
Et  les  taureaux,  &  les  dromadaires  aussi. 
Avec  les  chameliers  d'Iran  &  de  Khaldée. 
Thogorma,  le  Voyant,  eut  ce  rêve.  Voici. 

C'était  un  soir  des  temps  mystérieux  du  monde. 
Alors  que  du  midi  jusqu'au  septentrion 
Toute  vigueur  grondait  en  pleine  éruption. 
L'arbre,  le  roc,  la  fleur,  l'homme  &  la  bête  immonde, 
Et  que  Dieu  haletait  dans  sa  création. 


LFXONTE   DE   LISLE. 


C'était  un  soir  des  temps.  Par  monceaux,  les  nuées, 
Emergeant  de  la  cuve  ardente  de  la  mer, 
Tantôt,  comme  des  blocs  d'airain,  pendaient  dans  l'air; 
Tantôt,  d'un  tourbillon  véhément  remuées7  ""^ 

Hurlantes,  s'écroulaient  en  un  immense  éclair. 

Vers  le  couchant  rayé  d'écarlate,  un  œil  louche 
Et  rouge  s'enfonçait  dans  les  écumes  d'or, 
Tandis  qu'à  l'orient,  le  mont  Gelboé-hor, 
De  la  racine  au  faîte  éclatant  &  farouche , 
Flambait,  bûcher  funèbre  où  le  sang  coule  encor. 

Et  loin,  plus  loin,  là-bas,  le  sable  aux  dunes  noires, 

Plein  du  cri  des  chacals  &  du  renâclement 

De  l'onagre,  &  parfois  traversé  brusquement 

Par  quelque  monstre  épais  qui  grinçait  des  mâchoires 

Et  laissait  après  lui  comme  un  ébranlement. 

Mais,  derrière  le  mont  Gelboé-hor,  chargées 
D'un  livide  brouillard  chaud  des  fauves  odeurs 
Que  répandent  les  ours  &  les  lions  grondeurs, 
Ainsi  que  font  les  mers  par  les  vents  outragées, 
On  entendait  râler  de  vagues  profondeurs. 

Thogorma  dans  ses  yeux  vit  monter  des  murailles 
De  fer  d'où  s'enroulaient  des  spirales  de  tours 
Et  de  palais  cerclés  d'airain  sur  des  blocs  lourds; 
Ruche  énorme,  géhenne  aux  lugubres  entrailles 
Où  s'engouffraient  les  Forts,  princes  des  anciens  jours. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Ils  s'en  venaient  de  la  montagne  &  de  la  plaine , 
Du  fond  des  sombres  bois  &  du  désert  sans  iin , 
Plus  massifs  que  le  cèdre  &  plus  hauts  que  le  pin, 
Suants,  échevelés,  soufflant  leur  rude  haleine 
Avec  leur  bouche  épaisse  &  rouge,  &  pleins  de  faim. 

C'est  ainsi  qu'ils  rentraient,  l'ours  velu  des  cavernes 
A  l'épaule,  ou  le  cerf,  ou  le  lion  sanglant. 
Et  les  femmes  marchaient,  géantes,  d'un  pas  lent. 
Sous  les  vases  d'airain  qu'emplit  l'eau  des  citernes , 
Graves,  &  les  bras  nus,  &  les  mains  sur  le  flanc. 

Elles  allaient,  dardant  leurs  prunelles  superbes, 
Les  seins  droits,  le  col  haut,  dans  la  sérénité 
Terrible  de  la  force  &  de  la  liberté. 
Et  posant  tour  à  tour  dans  la  ronce  &  les  herbes 
Leurs  pieds  fermes  &  blancs  avec  tranquillité. 

Le  vent  respectueux,  parmi  leurs  tresses  sombres. 
Sur  leurs  nuques  de  marbre  errait  en  frémissant. 
Tandis  que  les  parois  des  rocs  couleur  de  sang. 
Comme  de  grands  miroirs  suspendus  dans  les  ombres. 
De  la  pourpre  du  soir  baignaient  leur  dos  puissant. 

Les  ânes  de  Khamos,  les  vaches  aux  mamelles 
Pesantes,  les  boucs  noirs,  les  taureaux  vagabonds 
Se  hâtaient,  sous  l'épieu,  par  files  &  par  bonds; 
Et  de  grands  chiens  mordaient  le  jarret  des  chamelles. 
Et  les  portes  criaient  en  tournant  sur  leurs  gonds. 


LECONTE   DE   LISLE. 


Et  les  éclats  de  rire  &  les  chansons  féroces 
Mêlés  aux  beuglements  lugubres  des  troupeaux, 
Tels  que  le  bruit  des  rocs  secoués  par  les  eaux , 
Montaient  jusques  aux  tours  où,  le  poing  sur  leurs  crosses, 
Des  vieillards  regardaient,  dans  leurs  robes  de  peaux; 

Spectres  de  qui  la  barbe,  inondant  leurs  poitrines, 
De  son  écume  errante  argentait  leurs  bras  roux, 
Immobiles,  de  lourds  colliers  de  cuivre  aux  cous. 
Et  qui,  d'en  haut,  dardaient,  l'orgueil  plein  les  narines, 
Sur  leur  race  des  yeux  profonds  comme  des  trous. 

Puis,  quand  tout,  foule  &  bruit  &  poussière  mouvante, 
Eut  disparu  dans  l'orbe  immense  des  remparts. 
L'abîme  de  la  nuit  laissa  de  toutes  parts 
Suinter  la  terreur  vague  &  sourdre  l'épouvante 
En  un  rauque  soupir  sous  le  ciel  morne  épars. 

Et  le  Voyant  sentit  le  poil  de  sa  peau  rude 
Se  hérisser  tout  droit  en  face  de  cela. 
Car  il  connut,  dans  son  esprit,  que  c'était  là 
La  Ville  de  l'angoisse  &  de  la  solitude, 
Sépulcre  de  Kaïn  au  pays  d'Hévila; 

Le  lieu  sombre  où ,  saignant  des  pieds  &  des  paupières , 
Il  dit  à  sa  famille  errante  :  —  Bâtissez 
Ma  tombe,  car  les  temps  de  vivre  sont  passés. 
Couchez-moi,  libre  &  seul,  sur  un  monceau  de  pierres. 
Le  Rôdeur  veut  dormir,  il  est  las,  c'est  assez. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Gorges  des  monts  déserts,  régions  inconnues 
Aux  vivants ,  vous  m'avez  vu  fuir  de  l'aube  au  soir. 
Je  m'arrête ,  &  voici  que  je  me  laisse  choir. 
Couchez-moi  sur  le  dos ,  la  face  vers  les  nues , 
Enfants  de  mon  amour  &  de  mon  désespoir. 

Que  le  soleil  regarde  &  que  l'eau  du  ciel  lave 
Le  signe  que  la  haine  a  creusé  sur  mon  front. 
Ni  les  aigles,  ni  les  vautours  ne  mangeront 
Ma  chair,  ni  l'ombre  aussi  ne  clora  mon  œil  cave. 
Autour  de  mon  tombeau  les  lâches  se  tairont. 

Mais  le  sanglot  des  vents,  l'horreur  des  longues  veilles, 

Le  râle  de  la  soif  &  celui  de  la  faim , 

L'amertume  d'hier  &  celle  de  demain , 

Que  l'angoisse  du  monde  emplisse  mes  oreilles 

Et  hurle  dans  mon  cœur  comme  un  torrent  sans  frein!  — 

Or,  ils  firent  ainsi.  Le  formidable  ouvrage 
S'amoncela  dans  l'air  des  aigles  déserté. 
L'Ancêtre  se  coucha  par  les  siècles  dompté, 
Et,  les  yeux  grands  ouverts,  dans  l'azur  ou  l'orage, 
La  face  au  ciel,  dormit  selon  sa  volonté. 

Hénokhia!  cité  monstrueuse  des  Mâles, 
Antre  des  Violents,  citadelle  des  Forts, 
Qui  ne  connus  jamais  la  peur  ni  le  remords. 
Telles  du  fils  d'Élam  frémirent  les  chairs  pâles. 
Quand  tu  te  redressas  du  fond  des  siècles  morts. 


LECONTK    DK    I  ISLE. 


Abîme  où,  loin  des  deux  aventurant  son  aile, 
L'Ange  vit  la  beauté  de  la  femme  &  l'aima. 
Où  le  fruit  qu'un  divin  adultère  forma. 
L'homme  géant  brisa  la  vulve  maternelle, 
Ton  spectre  emplit  les  yeux  du  Voyant  Thogorma. 

Il  vit  tes  escaliers  puissants  bordés  de  torches 
Hautes  qui  tournoyaient,  rouges,  au  vent  des  soirs; 
Il  entendit  tes  ours  gronder,  tes  lions  noirs 
Rugir,  liés  de  marche  en  marche,  &,  sous  tes  porches. 
Tes  crocodiles  geindre  au  fond  des  réservoirs; 

Et,  de  tous  les  recoins  de  ta  masse  farouche. 
Le  souffle  des  dormeurs  dont  l'œil  ouvert  reluit, 
Tandis  que,  çà  &  là,  sinistres  &  sans  bruit. 
Quelques  fantômes  lents,  se  dressant  sur  leur  couche. 
Ecoutaient  murmurer  les  choses  de  la  nuit. 

Mais  voici  que  du  sein  déchiré  des  ténèbres , 

Des  contins  du  désert  creusés  en  tourbillon , 

Un  Cavalier,  sur  un  furieux  étalon, 

Hagard ,  les  poings  roidis ,  plein  de  clameurs  funèbres , 

Accourut,  franchissant  le  roc  &  le  vallon. 

Sa  chevelure  blême,  en  lanières  épaisses, 
Crépitait  au  travers  de  l'ombre  horriblement, 
Et,  derrière,  en  un  rauque  &  long  bourdonnement. 
Se  déroulaient,  selon  la  taille  &  les  espèces. 
Les  bêtes  de  la  terre  &  du  haut  firmament. 


8  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Aigles,  lions  &  chiens,  &  les  reptiles  souples. 
Et  l'onagre  &  le  loup,  &  l'ours  &  le  vautour, 
Et  l'épais  Béhémot,  rugueux  comme  une  tour, 
Maudissaient  dans  leur  langue,  en  se  ruant  par  couples, 
Ta  ville  sombre,  Hénokh!  &  pullulaient  autour. 

Mais  dans  leurs  lits  d'airain  dormaient  les  rils  des  Anges. 
Et  le  grand  Cavalier,  heurtant  les  murs,  cria  : 
—  Malheur  à  toi,  monceau  d'orgueil,  Hénokhia  ! 
Ville  du  Vagabond  révolté  dans  ses  langes 
Que  le  Jaloux  avant  les  temps  répudia  ! 

Sépulcre  du  Maudit,  la  vengeance  est  prochaine. 
La  mer  se  gonfle  &  gronde,  &  la  bave  des  eaux 
Bien  au-dessus  des  monts  va  noyer  les  oiseaux. 
L'extermination  suprême  se  déchaîne. 
Et  du  ciel  qui  s'efFondre  a  rompu  les  sept  sceaux. 

La  face  du  désert  dira  :  Qu'est  devenue 
Hénokhia,  semblable  au  Gelboé  pierreux.^ 
Et  l'aigle  &  le  corbeau  viendront,  disant  entre  eux  : 
Où  donc  se  dressait-elle  autrefois  sous  la  nue 
La  Ville  aux  murs  de  fer  des  géants  vigoureux? 

Mais  rien  ne  survivra,  pas  même  ta  poussière. 
Pas  même  un  de  vos  os,  enfants  du  Meurtrier! 
Holà!  j'entends  l'abîme  impatient  crier, 
Et  le  gouffre  t'attire,  ô  race  carnassière 
De  Celui  qui  ne  sut  ni  fléchir  ni  prier! 


LECONTE   DE  LISLE. 


Kain,  Kaïn,  Kaïn!  Dans  la  nuit  sans  aurore, 

Dès  le  ventre  d'Héva  maudit  &  condamné, 

Malheur  à  toi  par  qui  le  soleil  nouveau-né  jè 

But,  plein  d'horreur,  le  sang  qui  fume  &  crie  encore, 

Pour  les  siècles,  au  fond  de  ton  cœur  forcené! 

Malheur  à  toi,  dormeur  silencieux,  chair  vile, 

Esprit  que  la  vengeance  éternelle  a  sacré. 

Toi  qui  n'as  jamais  cru,  ni  jamais  espéré! 

Plus  heureux  le  chien  mort  pourri  hors  de  ta  ville! 

Dans  ton  crime  effroyable  lahveh  t'a  muré.  — 

Alors,  au  faîte  obscur  de  la  cité  rebelle. 
Soulevant  son  dos  large  &  l'épaule  &  le  front , 
Se  dressa  lentement  sous  l'injure  &  l'affront 
Le  Géant  qu'enfanta  pour  la  douleur  nouvelle 
Celle  par  qui  les  fils  de  l'homme  périront. 

Il  se  dressa  debout  sur  le  lit  granitique 
Où,  tranquille,  depuis  dix  siècles  révolus, 
Il  s'était  endormi  pour  ne  s'éveiller  plus; 
Puis  il  regarda  l'ombre  &  le  désert  antique. 
Et  sur  l'ampleur  du  sein  croisa  ses  bras  velus. 

Sa  barbe  &  ses  cheveux  dérobaient  son  visage; 
Mais,  sous  l'épais  sourcil,  &  luisant  à  travers. 
Ses  yeux,  hantés  d'un  songe  unique,  &  grands  ouverts. 
Contemplaient  par  delà  l'horizon,  d'âge  en  âge, 
Les  jours  évanouis  &  le  jeune  univers. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Thogorma  vit  alors  la  famille  innombrable 
Des  £ls  d'Hénokh  emplir,  dans  un  fourmillement 
Immense,  palais,  tours  &  murs  en  un  moment; 
Et,  tous,  ils  regardaient  l'Ancêtre  vénérable, 
Debout,  &  qui  rêvait  silencieusement. 

Et  les  têtes  poussaient  leurs  hurlements  de  haine, 
Et  l'étalon,  soufflant  du  feu  par  les  naseaux. 
Broyait  les  vieux  palmiers  comme  autant  de  roseaux. 
Et  le  grand  Cavalier  gardien  de  la  Géhenne 
Mêlait  sa  clameur  âpre  aux  cris  des  animaux. 

Mais  l'Homme  violent,  du  sommet  de  son  aire, 
Tendit  son  bras  noueux  dans  la  nuit,  &  voilà. 
Plus  haut  que  ce  tumulte  vain,  comme  il  parla 
D'une  voix  lente  &  grave  &  semblable  au  tonnerre, 
Qui  d'échos  en  échos  par  le  désert  roula  : 

—  Qui  me  réveille  ainsi  dans  l'ombre  sans  issue 
Où  j'ai  dormi  dix  fois  cent  ans,  roide  &  glacé? 
Est-ce  toi,  premier  cri  de  la  mort,  qu'a  poussé 
Le  Jeune  homme  d'Hébron,  sous  la  lourde  massue 
Et  les  débris  fumants  de  l'autel  renversé  } 

Tais-toi,  tais-toi,  sanglot  qui  montes  jusqu'au  faîte 
De  ce  sépulcre  antique  où  j'étais  étendu! 
Dans  mes  nuits  &  mes  jours  je  t'ai  trop  entendu. 
Tais-toi,  tais-toi,  la  chose  irréparable  est  faite. 
J'ai  veillé  si  longtemps  que  le  sommeil  m'est  dû. 


LECONTE  DE   LISLE. 


Mais  non  !  Ce  n'est  point  là  ta  clameur  séculaire, 
Pâle  enfant  de  la  femme,  inerte  sur  son  sein  ! 
O  victime,  tu  sais  le  sinistre  dessein 
D'Iahveh  m'aveuglant  du  feu  de  sa  colère. 
L'iniquité  divine  est  ton  seul  assassin. 

Silence,  ô  Cavalier  de  la  Géhenne  !  ô  Bètes 
Furieuses,  qu'il  traîne  après  lui,  taisez-vous  ! 
Je  veux  parler  aussi,  c'est  l'heure,  afin  que  tous 
Vous  sachiez,  ô  hurleurs  stupides  que  vous  êtes. 
Ce  que  dit  le  Vengeur  Kain  au  Dieu  jaloux. 

Silence  !  Je  revois  l'innocence  du  monde. 
J'entends  chanter  encore  aux  vents  harmonieux 
Les  bois  épanouis  sous  la  gloire  des  cieux; 
La  force  &  la  beauté  de  la  terre  féconde 
En  un  rêve  sublime  habitent  dans  mes  yeux. 

Le  soir  tranquille  unit  aux  soupirs  des  colombes, 
Dans  le  brouillard  doré  qui  baigne  les  halliers, 
Le  doux  rugissement  des  lions  familiers  ; 
Le  terrestre  Jardin  sourit,  vierge  de  tombes, 
Aux  Anges  endormis  à  l'ombre  des  palmiers. 

L'inépuisable  joie  émane  de  la  Vie; 
L'embrassement  profond  de  la  terre  &  du  ciel 
Emplit  d'un  même  amour  le  cœur  universel; 
Et  la  Femme,  à  jamais  vénérée  &  ravie. 
Multiplie  en  un  long  baiser  l'Homme  immortel. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Et  l'aurore  qui  rit  avec  ses  lèvres  roses. 

De  jour  en  jour,  en  cet  adorable  berceau, 

Pour  le  bonheur  sans  fin  éveille  un  dieu  nouveau  ; 

Et  moi,  moi,  je  grandis  dans  la  splendeur  des  choses, 

Impérissablement  jeune,  innocent  &  beau  ! 

Compagnon  des  Esprits  célestes,  origine 
De  glorieux  enfants  créateurs  à  leur  tour, 
Je  sais  le  mot  vivant,  le  verbe  de  l'amour  ; 
Je  parle  &  fais  jaillir  de  la  source  divine. 
Aussi  bien  qu'Elohim,  d'autres  mondes  au  jour! 

Éden!  ô  Vision  éblouissante  &  brève. 

Toi  dont,  avant  les  temps,  j'étais  deshérité  ! 

Eden,  Éden  !  voici  que  mon  cœur  irrité 

Voit  changer  brusquement  la  forme  de  son  rêve, 

Et  le  glaive  flamboie  à  l'horizon  quitté. 

Éden  !  ô  le  plus  cher  &  le  plus  doux  des  songes, 
Toi  vers  qui  j'ai  poussé  d'inutiles  sanglots  ! 
Loin  de  tes  murs  sacrés  éternellement  clos 
La  malédiction  me  balaye,  &  tu  plonges 
Comme  un  soleil  perdu  dans  l'abîme  des  flots. 

Les  flancs  &  les  pieds  nus,  ma  mère  Héva  s'enfonce 
Dans  l'âpre  solitude  où  se  dresse  la  faim. 
Mourante,  échevelée,  elle  succombe  enfin. 
Et  dans  un  cri  d'horreur  enfante  sur  la  ronce 
Ta  victime,  lahveh  !  Celui  qui  fut  Kaïn. 


LECONTE    DE    LISLE.  13 


O  nuit  !  Déchirements  enflammés  de  la  nue, 
Cèdres  déracinés,  torrents,  souffles  hurleurs, 
O  lamentations  de  mon  père,  à  douleurs, 
O  remords,  vous  avez  accueilli  ma  venue, 
Et  ma  mère  a  brûlé  ma  lèvre  de  ses  pleurs. 

Buvant  avec  son  lait  la  terreur  qui  l'enivre, 
A  son  côté  gisant  livide  &  sans  abri, 
La  foudre  a  répondu  seule  à  mon  premier  cri  ; 
Celui  qui  m'engendra  m'a  reproché  de  vivre. 
Celle  qui  m'a  conçu  ne  m'a  jamais  souri! 

Misérable  héritier  de  l'angoisse  première, 
D'un  long  gémissement  j'ai  salué  l'exil. 
Quel  mal  avais-je  fait?  Que  ne  m'écrasait-il, 
Faible  &  nu  sur  le  roc,  quand  je  vis  la*lumière, 
Avant  qu'un  sang  plus  chaud  brûlât  mon  cœur  viril 

Emporté  sur  les  eaux  de  la  Nuit  primitive. 
Au  muet  tourbillon  d'un  vain  rêve  pareil, 
Ai-je  affermi  l'abîme,  allumé  le  soleil, 
Et,  pour  penser:  Je  suis!  pour  que  la  fange  vive, 
Ai-je  troublé  la  paix  de  l'éternel  sommeil  } 

Ai-je  dit  à  l'argile  inerte  :  Souffre  &  pleure  ! 
Auprès  de  la  défense  ai-je  mis  le  désir. 
L'ardent  attrait  d'un  bien  impossible  à  saisir, 
Et  le  songe  immortel  dans  le  néant  de  l'heure  } 
Ai-je  dit  de  vouloir  &  puni  d'obéir  } 


14  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


O  misère  !  Ai-je  dit  à  l'implacable  Maître, 
Au  Jaloux,  tourmenteur  du  monde  &  des  vivants, 
Qui  gronde  dans  la  foudre  &  chevauche  les  vents  : 
La  vie  assurément  est  bonne,  je  veux  naître  ! 
Que  m'importait  la  vie  au  prix  où  tu  la  vends } 

Sois  satisfait  !  Kaïn  est  né.  Voici  qu'il  dresse. 
Tel  qu'un  cèdre,  son  front  pensif  vers  l'horizon . 
Il  monte  avec  la  nuit  sur  les  rochers  d'Hébron, 
Et  dans  son  cœur  rongé  d'une  sourde  détresse 
Il  songe  que  la  terre  immense  est  sa  prison. 

Tout  gémit,  l'astre  pleure  &  le  mont  se  lamente. 
Un  soupir  douloureux  s'exhale  des  forêts , 
Le  désert  va  roulant  sa  plainte  &  ses  regrets; 
La  nuit  sinistre,  en  proie  au  mal  qui  la  tourmente, 
Rugit  comme  un  lion  sous  l'étreinie  des  rets. 

Et  là,  sombre,  debout  sur  la  roche  escarpée. 
Tandis  que  la  famille  humaine  en  bas  s'endort. 
L'impérissable  ennui  me  travaille  &  me  mord. 
Et  je  vois  la  lueur  de  la  sanglante  Épée 
Rougir  au  loin  le  ciel  comme  une  aube  de  mort. 

Je  regarde  marcher  l'antique  Sentinelle, 
Le  Khéroub  chevelu  de  lumière,  au  milieu 
Des  ténèbres,  l'Esprit  aux  six  ailes  de  feu 
Qui,  dardant  jusqu'à  moi  sa  rigide  prunelle, 
S'arrête  sur  le  seuil  interdit  par  son  Dieu. 


LECONTE   DE   LISLE.  iç 

Il  reluit  sur  ma  face  irritée  &  me  nomme  : 
—  Kaïn,  Kaïn!  —  Khéroub  d'Iahveh,  que  veux-tu  > 
•  Me  voici.  —  Va  prier,  va  dormir.  Tout  s'est  tu, 
Le  repos  &  l'oubli  bercent  la  terre  &  l'homme  ; 
Heureux  qui  s'agenouille  &  n'a  pas  combattu  ! 

Pourquoi  rôder  toujours  par  les  ombres  sacrées, 
Haletant  comme  un  loup  des  bois  jusqu'au  matin  > 
Vers  la  limpidité  du  Paradis  lointain 
Pourquoi  tendre  toujours  tes  lèvres  altérées  > 
Courbe  la  face,  esclave,  &  subis  ton  destin. 

Rentre  dans  ton  néant,  ver  de  terre  !  Qu'importe 
Ta  révolte  inutile  à  Celui  qui  peut  tout.- 
Le  feu  se  rit  de  l'eau  qui  murmure  &  qui  bout, 
Le  vent  n'écoute  pas  gémir  la  feuille  morte. 
Prie  &  prosterne-toi.  —  Je  resterai  debout. 

Le  lâche  peut  ramper  sous  le  pied  qui  le  dompte. 

Glorifier  l'opprobre,  adorer  le  tourment, 

Et  payer  le  repos  par  l'avilissement  ; 

lahveh  peut  bénir  dans  leur  fange  &  leur  honte 

L'épouvante  qui  flatte  &  la  haine  qui  ment; 

Je  resterai  debout  !  Et  du  soir  à  l'aurore, 
Et  de  l'aube  à  la  nuit,  jamais  je  ne  tairai 
L'infatigable  cri  d'un  cœur  désespéré  ! 
La  soif  de  la  justice,  ô  Khéroub,  me  dévore. 
Ecrase-moi,  sinon,  jamais  je  ne  ploîrai. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Ténèbres,  répondez  !  qu'Iahveh  me  réponde  ! 

Je  souffre,  qu'ai-je  fait }  —  Le  Khéroub  dit  :  —  Kaïn, 

lahveh  l'a  voulu.  Tais-toi.  Fais  ton  chemin 

Terrible.  —  Sombre  Esprit,  le  mal  est  dans  le  mond^; 

Oh  !  pourquoi  suis-je  né  !  —  Tu  le  sauras  demain.  — 

Je  l'ai  su.  Comme  l'ours  aveuglé  qui  trébuche 
Dans  la  fosse  où  la  mort  l'a  longtemps  attendu. 
Flagellé  de  fureur,  ivre,  sourd,  éperdu. 
J'ai  heurté  d'Iahveh  l'inévitable  embûche  ; 
Il  m'a  précipité  dans  le  crime  tendu. 

O  jeune  homme,  tes  yeux,  tels  qu'un  ciel  sans  nuage. 
Etaient  calmes  &  doux,  ton  cœur  était  léger 
Comme  l'agneau  qui  sort  de  l'enclos  du  berger  ; 
Et  Celui  qui  te  fit  docile  à  l'esclavage 
Par  ma  main  violente  a  voulu  t' égorger  ! 

Dors  au  fond  du  Schéol  !  Tout  le  sang  de  tes  veines, 
O  préféré  d'Héva,  faible  enfant  que  j'aimais. 
Ce  sang  que  je  t'ai  pris,  je  le  saigne  à  jamais  ! 
Dors,  ne  t'éveille  plus  !  Moi,  je  crîrai  mes  peines, 
J'élèverai  la  voix  vers  Celui  que  je  hais. 

Fils  des  Anges,  orgueil  de  Kaïn,  race  altière 
En  qui  brûle  mon  sang,  &  vous,  enfants  domptés 
De  Seth,  ô  multitude  à  genoux,  écoutez  ! 
Ecoutez-moi,  Giants,  écoute-moi,  poussière. 
Prête  l'oreille,  ô  Nuit  des  temps  illimités  ! 


LECONTE   DE    LISLE.  17 


jElohim,  Elohim  !  Voici  la  prophétie 
Du  Vengeur,  &  je  vois  le  cortège  hideux 
Des  siècles  de  la  terre  &  du  ciel,  &  tous  deux, 
Dans  cette  vision  lentement  éclaircie. 
Roulent  sous  ta  fureur  qui  rugit  autour  d'eux. 

Tu  voudras  vainement,  assouvi  de  tan  rêve. 
Dans  le  gouffre  des  Eaux  premières  l'engloutir; 
Mais  lui,  lui  se  rira  du  tardif  repentir. 
Comme  Léviathan  qui  regagne  la  grève. 
De  l'abîme  entr'ouvert  tu  le  verras  sortir. 

Non  plus  géant,  semblable  aux  Esprits,  fier  &  libre. 
Et  toujours  indompté,  sinon  victorieux  ; 
Mais  servile,  rampant,  rusé,  lâche,  envieux. 
Chair  glacée  où  plus  rien  ne  fermente  &  ne  vibre. 
L'homme  pullulera  de  nouveau  sous  les  cieux. 

Empqrtant  dans  son  cœur  la  fange  du  Déluge, 
Hors  la  haine  &  la  peur  ayant  tout  oublié. 
Dans  les  siècles  obscurs  l'homme  multiplié 
Se  précipitera  sans  halte  ni  refuge, 
A  ton  spectre  implacable  horriblement  lié. 

Dieu  de  la  foudre,  Dieu  des  vents,  Dieu  des  armées. 
Qui  roules  au  désert  les  sables  étouffants. 
Qui  te  plais  aux  sanglots  d'agonie,  &  défends 
La  pitié ,  Dieu  qui  fais  aux  mères  affamées, 
Monstrueuses,  manger  la  chair  de  leurs  enfants  ! 


i8  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Dieu  triste,  Dieu  jaloux  qui  dérobes  ta  face, 
Dieu  qui  mentais,  disant  que  ton  œuvre  était  bon^ 
Mon  souffle,  ô  Pétrisseur  de  l'antique  limon, 
Un  jour  redressera  ta  victime  vivace. 
Tu  lui  diras  :  Adore  !  Elle  répondra  :  Non  ! 

D'heure  en  heure,  lahveh  !  ses  forces  mutinées 
Iront  élargissant  l'étreinte  de  tes  bras  ; 
Et,  rejetant  ton  joug  comme  un  vil  embarras, 
Dans  l'espace  conquis  les  Choses  déchaînées 
Ne  t'écouteront  plus  quand  tu  leur  parleras  ! 

Afin  d'exterminer  le  monde  qui  te  nie. 
Tu  feras  ruisseler  le  sang  comme  une  mer  ; 
Tu  feras  s'acharner  les  tenailles  de  fer. 
Tu  feras  flamboyer,  dans  l'horreur  infinie. 
Près  des  bûchers  hurlants  le  gouffre  de  l'Enfer  , 

Mais  quand  tes  prêtres,  loups  aux  mâchoires  robustes. 
Repus  de  graisse  humaine  &  de  rage  amaigris, 
De  l'holocauste  offert  demanderont  le  prix. 
Surgissant  devant  eux  de  la  cendre  des  Justes, 
Je  les  flagellerai  d'un  immortel  mépris. 

Je  ressusciterai  les  cités  submergées. 

Et  celles  dont  le  sable  a  couvert  les  monceaux  ; 

Dans  leur  lit  écumeux  j'enfermerai  les  eaux; 

Et  les  petits  enfants  des  nations  vengées. 

Ne  sachant  plus  ton  nom,  riront  dans  leurs  berceaux. 


LECONTE   DE   LISLE.  19* 


J'effondrerai  des  cieux  la  voûte  dérisoire. 
Par  delà  l'épaisseur  de  ce  sépulcre  bas  , 
Sur  qui  gronde  le  bruit  sinistre  de  ton  pas, 
Je  ferai  bouillonner  les  mondes  dans  leur  gloire, 
Et  qui  t'y  cherchera  ne  t'y  trouvera  pas. 

Et  ce  sera  mon  jour  !  Et,  d'étoile  en  étoile^^ 
Le  bienheureux  Eden  longuement  regretté 
Verra  renaître  Abel  sur  mon  cœur  abrité  ; 
Et  toi,  mort  &  cousu  sous  la  funèbre  toile. 
Tu  t'anéantiras  dans  ta  stérilité.  — 

Le  Vengeur  dit  cela.  Puis,  l'immensité  sombre 
Bond  par  bond,  prolongea,  des  plaines  aux  parois 
Des  montagnes,  l'écho  violent  de  la  Voix 
Qui  s'enfonça  longtemps  dans  l'abîme  de  l'ombre. 
Puis,  un  Vent  très-amer  courut  par  les  cieux  froids. 

Thogorma  ne  vit  plus  ni  les  bêtes  hurlantes. 

Ni  le  grand  Cavalier,  ni  ceux  d'Hénokhia. 

Tout  se  tut.  Le  silence  élargi  déploya 

Ses  deux  ailes  de  plomb  sur  les  choses  tremblantes. 

Puis,  brusquement,  le  ciel  convulsif  flamboya. 

Et  le  sceau  fut  rompu  des  hautes  cataractes. 

Le  poids  supérieur  fendit  &  crevassa 

Le  couvercle  du  monde.  Un  long  frisson  passa 

Dans  toute  chair  vivante  ;  &,  par  nappes  compactes, 

Et  par  torrents,  la  Pluie  horrible  commença. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Puis,  de  tous  les  côtés  de  la  terre,  un  Murmure 
Encore  inentendu,  vague,  innommable,  emplit 
L'espace,  &  le  fracas  d'en  haut  s'ensevelit 
Dans  celui-là,  La  mer,  avec  sa  cheAelure 
De  flots  blêmes,  hurlait  en  sortant  de  son  lit. 

Elle  venait,  croissant  d'heure  en  heure,  &  ses  lames, 
Toutes  droites,  heurtaient  les  monts  vertigineux. 
Ou,  projetant  leur  courbe  immense  au-dessus  d'eux, 
Rejaillissaient  d'en  bas  vers  la  nuée  en  flammes, 
Comme  de  longs  serpents  qui  déroulent  leurs  nœuds. 

Elle  allait,  arpentant  d'un  seul  repli  de  houle 
Plaines,  vallons,  déserts,  forêts,  toute  une  part 
Du  monde,  &  les  cités  &  le  troupeau  hagard 
Des  hommes,  &  les  cris  suprêmes,  &  la  foule 
Des  bêtes  qu'aveuglaient  la  foudre  &  le  brouillard. 

Hérissés  &  trouant  l'air  épais,  en  spirale. 
De  grands  oiseaux,  claquant  du  bec,  le  col  pendant, 
Lourds  de  pluie  &  rompus  de  peur,&  regardant 
Les  montagnes  plonger  sous  la  mer  sépulcrale. 
Montaient  toujours,  suivis  par  l'abîme  grondant. 

Quelques  sombres  Esprits,  balancés  sur  leurs  ailes, 
Impassibles  témoins  du  monde  enseveli, 
Attendaient  pour  partir  que  tout  fût  accompli. 
Et  que  sur  le  désert  des  Eaux  universelles 
S'étendît  pesamment  l'irrévocable  oubli. 


I  ECONTE   DE   LISLE. 


Enfin,  quand  le  soleil,  comme  un  œil  cave  &  vide 
Qui,  sans  voir,  regardait  les  espaces  béants. 
Emergea  des  vapeurs  ternes  des  océans  ; 
Quand,  d'un  dernier  lien,  le  Suaire  livide 
Eut  de  l'univers  mort  serré  les  os  géants  ; 

Quand  le  plus  haut  des  pics  eut  bavé  son  écume, 
Thogorma,  fils  d'Elam,  d'épouvante  blêmi. 
Vit  Kaïn  le  Vengeur,  l'immortel  Ennemi 
D'Iahveh,  qui  marchait,  sinistre,  dans  la  brume, 
Vers  l'Arche  monstrueuse  apparue  à  demi. 


Et  l'homme  s'éveilla  du  sommeil  prophétique, 

Le  long  du  grand  Khobar  où  boit  un  peuple  impur. 

Et  ceci  fut  écrit,  avec  le  roseau  dur, 

Sur  une  peau  d'onagre,  en  langue  khaldaïque. 

Par  le  Voyant,  captif  des  cavaliers  d'Assur. 


THÉODORE   DE   BANVILLE 


LA    CITHARE 


Déesse,  dis  comment  ce  fut  le  Roi,  ton  fils, 
Guerrier  pareil  aux  Dieux,  qui  façonna  jadis 
La  Cithare,  pieux  vainqueur  du  fleuve  sombre, 
Puis  inventa  les  Chants  soumis  aux  lois  du  Nombre, 
Envolés  &  captifs  &  gardant  leur  trésor 
Comme  un  voile  fermé  par  une  agrafe  d'or  ! 
Le  soir  baignait  de  feux  les  cimes  du  Rhodope. 
Ces  grands  monts  désolés  que  la  nue  enveloppe 
S'enfuyaient  dans  la  nuit  comme  de  noirs  géants. 
Joyeux  &  regardé  par  les  antres  béants, 
Orphée,  au  vent  affreux  livrant  sa  chevelure. 
Ivre  d'amour,  épris  de  toute  la  nature. 
Chantait,  &,  s'envolant  comme  l'oiseau  des  airs, 
Son  Ode  avait  donné  la  vie  aux  noirs  déserts. 
Car  les  arbres  lointains,  entraînés  par  la  force 
Des  vers,  orme  touffu,  chêne  à  la  rude  écorce, 

î 


34  LE    PARNASSE   CONTExMPORAIN. 

Étaient  venus,  cédant  au  charme  de  la  voix; 
Et  voici  qu'à  présent  le  feuillage  d'un  bois 
Mélodieux,  immense  &  rempli  de  murmures, 
Sur  le  front  du  chanteur  étendait  sqs  ramures; 
Les  rocs  avaient  fendu  la  terre  en  un  moment  : 
Ils  s'étaient  approchés  mystérieusement. 
Et  le  torrent  glacé ,  qui  pleure  en  son  délire , 
Étouffait  le  sanglot  qui  toujours  le  déchire. 
Du  fond  de  Féther  vaste  &  des  cieux  inconnus 
Les  oiseaux,  déployant  leur  vol,  étaient  venus; 
Puis,  gravissant  les  monts  neigeux,  mornes  colosses. 
Les  animaux  tremblants  &  les  bêtes  féroces 
Et  les  lions  étaient  venus.  Dans  le  ravin , 
Ils  écoutaient,  léchant  les  pieds  du  Roi  divin. 
Ou  pensifs,  accroupis  dans  une  vague  extase. 
Comme  un  aigle  emportant  le  rayon  qui  l'embrase, 
L'Hymne  sainte,  agitant  ses  flammes  autour  d'eux. 
Mettait  de  la  clarté  sur  leurs  mufles  hideux  ; 
Attendris,  ils  versaient  des  larmes  fraternelles. 
Et  la  douceur  des  cieux  entrait  dans  leurs  prunelles. 
Mais  le  héros  chantait,  frémissant  de  pitié. 
Son  front,  par  des  rougeurs  de  flamme  incendié , 
Était  comme  les  cieux  qu'embrasent  des  aurores. 
Mêlant  ses  vers  au  bruit  dont  les  cordes  sonores 
Emplissaient  le  désert  par  leur  voix  adouci , 
Le  pieux  inventeur  des  chants  parlait  ainsi  : 

O  Dieux,  s'écriait-il,  écoutez  la  Cithare! 
Dieux  du  neigeux  Olympe  &  du  sombre  Tartare 


THEODORE  DE  BANVILLE.  35 


Qui  portez  dans  vos  mains  le  sceptre  impérieux! 
Et  vous  aussi,  Titans,  aïeux  de  nos  aïeux! 
Kronos!  embrassant  tout  dans  ton  vol  circulaire! 
Et  toi.  Bienheureux!  Zeus  brûlant!  Roi  tutélaire, 
Indomptable,  sacré,  terrible,  flamboyant! 
O  Zeus  étincelant,  tonnant  &  foudroyant! 
Épouse  du  roi  Zeus ,  Hèra  !  qui  seule  animes 
Tout,  sur  les  pics  de  neige  &  sur  les  vertes  cimes, 
Quand  se  glissent  au  sein  de  Féther  nébuleux 
Ta  forme  aérienne  &  tes  vêtements  bleus  ! 
Rhéa!  qui  sur  ton  char  vénérable  es  traînée 
Par  des  taureaux.  Déesse,  ô  vierge  forcenée 
Qui  t'enivres  du  bruit  des  cymbales  dairain! 
Hypérion!  strident,  tourbillonnant,  serein, 
Titan  resplendissant  d'or,  qui,  dans  ta  colère. 
Parais,  OEil  de  justice,  avec  ta  face  claire! 
O  Sélènè  fleurie  aux  cornes  de  taureau! 
O  toi,  robuste  Pan,  qui  sous  le  vert  sureau 
Passes,  chasseur  subtil,  avec  tes  pieds  de  chèvre! 
Cypris  nocturne,  ayant  des  roses  sur  ta  lèvre! 
Ecoutez-moi,  vous  tous.  Dieux  de  gloire  éblouis, 
Roi  Ploutôn!  Poséidon  roi!  qui  te  réjouis 
Des  flots!  puissant  Erôs!  Et  toi,  Titanienne, 
Vierge,  archer  au  grand  cœur,  reine  Dictynienne, 
Qui  bondis,  &  te  plais,  dénouant  tes  liens 
Sur  la  montagne  verte,  aux  aboiements  des  chiens! 
Hèphaistos,  ouvrier  industrieux,  qui  hantes 
Les  villes!  Bel  Hermès!  Ares  aux  mains  sanglantes! 
Perséphonè!  Lètô!  reines  aux  bras  charmants! 


36  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Toi  qui  reçus  la  foudre  en  tes  embrassements , 

Sémélè!  Toi,  puissant  Bakkhos  aux  yeux  affables, 

Ceint  de  feuillages,  né  sur  des  lits  ineffables! 

Guerrier  au  front  mitre,  dieu  rugissant  &  doux, 

O  toi  qui  meurs  pour  nous  &  qui  renais  en  nous! 

Vous,  Charités  aux  noms  illustres,  florissantes, 

Dont  le  fauve  soleil  dore  d'éblouissantes 

Parures  de  rayons  les  cheveux  dénoués! 

Euménides!  qui  sur  vos  beaux  fronts  secouez 

Des  serpents  agitant  sinistrement  leurs  queues, 

Et  qui  regardez  l'eau  du  Styx!  Déesses  bleues. 

Ecoutez  la  Cithare!  O  Démons  redoutés! 

Esprits  des  bois  &  des  fontaines,  écoutez 

La  Cithare.  Ecoutez  le  cri  de  sa  victoire! 

Viens,  écoute-la.  Nuit  sainte  à  la  splendeur  noire! 

Ecoute-la ,  splendide  Éôs,  qui  sur  les  lys 

Mets  ta  rose  lumière!  Écoute-la,  Thémis! 

Écoutez-la,  vous  tous.  Dieux!  Et  vous,  Muses  chastes! 

Et  vous.  Nymphes  qui  dans  les  solitudes  vastes 

Éparpillez  dans  l'air  votre  chant  innocent. 

Courant  obliquement  &  vous  réjouissant 

Des  antres!  qui  prenez  vos  caprices  pour  guides. 

Et,  rieuses,  marchez  par  des  chemins  liquides! 

O  Vierges  qu'on  admire  en  vos  jeux  querelleurs 

Et  dont  les  jeunes  fronts  sont  couronnés  de  fleurs! 

Vous  tous,  Guerriers,  Démons  bienfaisants.  Rois  fidèles! 

Vous  dont  chaque  pensée  errante  en  vos  prunelles 

Contient  l'éternité  sereine  d'une  Loi , 

Écoutez  la  Cithare,  où  gronde  avec  effroi 


THEODORE  DE   BANVILLE.  37 


L'orage  des  sanglots  humains,  &  d'où  ruisselle 
Comme  un  fleuve  éperdu  la  vie  universelle! 

O  Dieux,  pendant  les  nuits  sereines,  anxieux, 
J'ai  longtemps  écouté  le  bruit  qui  vient  des  deux, 
D'où  sans  cesse  le  Chant  des  Étoiles  s'élance. 
Si  doux,  que  nous  prenons  ses  voix  pour  le  silence! 
Dieux  comme  vous,  mais  faits  de  flamme  &  de  clarté, 
Les  grands  Astres  épars  dans  la  limpidité 
De  l'azur,  triomphants  d'orgueil  &  de  bravoure, 
Vivent  dans  la  splendeur  blanche  qui  les  entoure. 
Héros,  nymphes,  guerriers,  chasseurs,  parmi  les  flots 
De  clairs  rayons,  les  uns  de  leurs  blancs  javelots 
Percent,  victorieux,  des  monstres  de  lumière;  / 

Penchés  sur  des  chevaux  à  l'ardente  crinière,  ■ 

Coursiers  de  neige  ailés  au  vol  terrible  &  sûr,  / 

D'autres  livrent  bataille  à  des  hydres  d'azur.  -^ 

Sur  de  resplendissants  dragons  des  Vierges  pâles 
Volent,  de  leurs  cheveux  secouant  des  opales. 
Et  le  ciel,  traversé  d'un  éclair  vif  &  prompt, 
S'enflamme  au  diamant  qui  tressaille  à  leur  front. 
Celles-là  dans  la  mer  de  feu  blanche  &  sonore 
Puisent  des  flots  ravis,  puis  renversent  l'amphore 
Au  flanc  lourd  traversé  par  un  reflet  changeant 
D'où  la  lumière  tombe  en  poussière  d'argent; 
D'autres,  aux  seins  de  lys  &  de  neiges  fleuries. 
Dansent  dans  les  brûlants  jardins  de  pierreries. 
Et  des  Astres  pasteurs ,  près  des  fleuves  de  blancs 
Diamants,  dont  les  flots  sont  des  rayons  tremblants, 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Conduisent  leur  troupeau  d'étoiles  qui  flamboie, 

Et  tous  chantent,  joyeux  d'être  Lumière  &  Joie! 

C'est  leur  Chant  écouté  dans  la  tremblante  nuit 

Par  l'arbre  muet,  par  le  fleuve  qui  s'enfuit. 

Par  la  mer  furieuse  &  dont  les  flots  sauvages 

Déborderaient  bientôt  leurs  arides  rivages , 

Qui  fait  que  l'univers  par  le  Nombre  enchaîné 

Obéit  &  demeure  à  la  règle  obstiné; 

Que  l'arbre,  noir  captif,  boit  aux  sources  divines 

Sans  tenter  d'arracher  de  terre  ses  racines; 

Que  le  fleuve  sommeille,  oubliant  ses  douleurs, 

Et  que  l'ombre  au  vol  noir,  laissant  couler  ses  pleurs 

Et  son  sang,  d'où  les  fleurs  du  matin  vont  éclore, 

Sans  révolte  &  sans  cris  s'enfuit  devant  l'aurore! 

Ce  chant  nous  dit  :  «  Mortels  &  Dieux,  pour  ressaisir 

La  joie,  élevez- vous  par  le  puissant  désir 

Vers  le  ciel  chaste  où  l'ombre  affreuse  est  inconnue! 

Car,  si  vous  le  voulez,  à  votre  épaulp  nue 

Des  ailes  s'ouvriront,  &,  dévorés  d'amour. 

Vous  monterez  enfin  vers  la  Lumière.  Un  jour, 

La  Mort,  la  Nuit,  cessant  de  sembler  éternelles, 

Fuiront  devant  le  feu  sacré  de  vos  prunelles, 

Et  vos  lèvres,  buveurs  d'ambroisie  &  de  miel. 

Boiront  la  clarté  même  &  la  splendeur  du  ciel!  » 

Hélas!  telles  vers  nous  leurs  prières  s'envolent; 

Mais  souvent,  en  leur  clair  triomphe,  ils  se  désolent 

Parce  que,  dans  la  nuit  courant  vers  le  trépas. 

Les  hommes  &  les  Dieux  ne  les  entendent  pas  ! 


THEODORE   DE   BANVILLE. 


39 


C'est  ainsi  que  chanta  le  vénérable  Orphée, 
•Et  des  antres  obscurs  une  plainte  étouffée 
Monta  comme  un  soupir  dans  le  désert  profond; 
Et  les  arbres  aux  durs  rameaux  venus  du  fond 
De  la  Piérie,  en  fendant  la  terre  noire, 
Pour  ombrager  le  front  du  Roi  brillant  de  gloire, 
Les  hêtres,  les  tilleuls  &  le  chêne  mouvant 
Murmuraient  comme  si  dans  l'haleine  du  vent 
Leur  feuillage  eût  voulu  jeter  sa  vague  plainte. 
La  gazelle  timide,  oubliant  toute  crainte, 
Rêvait  dans  son  extase  auprès  des  ours  affreux; 
Les  tigres,  qui  semblaient  se  consulter  entr'eux, 
Échangeaient,  frissonnants,  des  sanglots  &  des  râles; 
Les  lions  agitaient  leurs  chevelures  pâles; 
Debout  sur  les  rochers  qui  suivaient  les  détours 
Du  fleuve  plein  d'un  bruit  sinistre,  les  vautours 
Et  les  aigles,  ouvrant  leurs  ardentes  prunelles, 
Se  tournaient  vers  Orphée,  ivres,  battant  des  ailes. 
Palpitants  sous  le  souffle  immense  de  l'esprit. 
Et  regardaient  ses  yeux  pleins  dastres.  Il  reprit < 

O  Dieux!  les  animaux  que  notre  orgueil  dédaigne 
Et  dont  le  flanc  blessé  comme  le  nôtre  saigne. 
Ces  lions  dont  la  faim  répugne  aux  lâchetés. 
Les  chevaux  bondissants,  les  tigres  tachetés. 
Ces  aigles  dont  le  vol  est  comme  un  jet  de  flammes, 
Ces  colombes  du  ciel,  ont  comme  nous  des  âmes. 
Le  farouche  animal,  par  nous  humilié. 
Si  nous  y  consentions,  serait  notre  allié. 


40  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Il  nous  parle,  &  sans  cesse  il  nous  offre  à  voix  haute 

D'entrer  dans  nos  maisons  sans  haine,  comme  un  hôte; 

Mais  c'est  en  vain  que  les  gazelles  dans  les  bois 

Et  les  oiseaux  de  l'air  avec  leurs  douces  voix 

Veulent  émouvoir  l'homme  altéré  de  carnage, 

Car  il  a  refusé  d'apprendre  leur  langage. 

Haïs  par  nous,  leurs  yeux  où  l'espoir  vit  encor 

Se  tournent  vaguement  vers  les  demeures  d'or 

Où  leur  intelligence  aimante  vous  devine  ; 

Avides  comme  nous  de  la  clarté  divine, 

Ils  vous  cherchent  sans  doute,  humbles  &  résignés, 

Mais  vainement!  Pas  plus  que  nous  vous  ne  daignez 

Pardonner  à  la  brute  en  vos  haines  funestes. 

Et  vous  détournez  d'elle,  ô  Dieux,  vos  fronts  célestes! 

J'ai  vu  cela!  j'ai  vu  que  dans  le  firmament 

Comme  ici-bas,  souffrant  du  même  isolement 

Et  séparés  toujours  par  d'invisibles  voiles. 

L'homme  &  les  animaux,  les  Dieux  &  les  Étoiles 

"Vivaient  en  exil  dans  l'univers  infini. 

Faute  d'avoir  trouvé  le  langage  béni 

Qui  peut  associer  ensemble  tous  les  Êtres , 

Les  Dieux-Titans  avec  les  Satyres  champêtres 

Et  la  brute  avec  l'homme  &  les  Astres  vainqueurs. 

Celui  qui  domptera  par  sa  force  les  cœurs 

De  tous  ceux  dont  le  jour  fait  ouvrir  les  paupières , 

Et  qu'entendront  aussi  les  ruisseaux  &  les  pierres! 

Car  les  rocs  chevelus  à  la  terre  enchaînés, 

Les  fleuves  par  le  cours  des  astres  entraînés. 

Les  arbres  frissonnants  sous  leurs  écorces  rudes. 


THEODORE    DE    BANVILLE.  41 

Les  torrents  dans  la  morne  horreur  des  solitudes 
Voudraient  aussi  vous  voir  &  pouvoir  vous  parler, 
Puisqu'en  prêtant  l'oreille  on  entend  s'exhaler 
Parmi  leur  masse  inerte  &  dans  leurs  chevelures 
Des  essais  de  sanglots,  des  restes  de  murmures; 
Et  ces  vaincus,  ô  Dieux,  que  les  noirs  ouragans 
Tourmentent  dans  la  nuit  de  leurs  fouets  arrogants 
Et  que  mord  la  tempête  aux  haleines  de  soufre. 
Voudraient  vous  dire  aussi  que  la  Nature  souffre, 
Vainement  attentifs  au  seul  bruit  de  vos  pas  : 
Aveugles  &  muets,  ils  ne  le  peuvent  pas. 
Et  tel  est  le  martyre  ineffable  des  choses! 
Vous  n'entendez  jamais  crier  le  sang  des  roses 
Et  nous  demeurons  sourds  aux  plaintes  des  soleils. 
J'ai  vu  que  tous  ces  durs  exils  étaient  pareils 
Et  que  tout  gémissait  de  cette  loi  barbare, 
Alors  j'ai  de  mes  mains  façonné  la  Cithare! 

Et  dans  ses  flancs  polis  au  gracieux  contour 

Le  Chant  s'est  éveillé,  terrible  &  tour  à  tour 

Caressant,  qui  bondit  en  son  vol  avec  rage 

Et  gronde,  sillonné  de  feux,  comme  l'orage. 

Et  jusqu'aux  cieux  meurtris  ouvre  son  large  essor 

Et  prend  les  cœurs  domptés  en  ses  doux  liens  d'or. 

Il  s'est  éveillé  dans  les  flancs  de  la  Cithare 

Et  s'est  enfui;  puis,  comme  un  oiseau  qui  s'effare, 

Après  avoir  erré  dans  son  vol  éperdu 

Jusqu'aux  astres  d'argent,  il  est  redescendu. 

Vers  moi,  souffle  en  délire,  &  s'est  posé,  farouche, 


42  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

P^  Avec  l'essaim  des  mots  sonores,  sur  ma  bouche. 

Muses,  que  l'Olmios  charme  par  son  fracas 

Et  dont  on  voit  les  pieds  légers  &  délicats 

Bondir  autour  de  la  fontaine  violette 

Où  toujours  votre  Danse  agile  se  reflète  ! 

Vos  chants  ambroisiens,  vierges  aux  belles  voix. 

Illustrent  par  des  chœurs  les  triomphes  des  rois, 

Et  votre  Hymne ,  éclatant  comme  un  cri  de  victoire , 

Vole  &  fait  retentir  au  loin  la  terre  noire. 

Vous  dites  le  grand  Zeus  déchaînant  sur  la  plèbe 

Des  Titans  monstrueux,  les  dieux  nés  de  l'Erèbe, 

Puis  enfermant  au  fond  d'un  cachot  souterrain 

Briarée  au  grand  cœur  dans  un  enclos  d'airain; 

Et  vous  dites  l'archer  Apollon  à  l'épée 

D'or,  plantant  ses  lauriers  sur  la  roche  escarpée 

Que  leur  feuillage  obscur  couvre  d'un  noir  manteau. 

Et  foudroyant  d'un  trait  la  serpente  Pytho, 

Monstre  énorme,  sanglant,  dont  la  force  sacrée 

D'Hypérion  pourrit  la  dépouille  exécrée; 

Vous  dites  Lysios,  nourrisson  triomphant 

Des  Nymphes,  enlevé  sous  les  traits  d'un  enfant 

Près  de  la  mer,  faisant  par  un  prodige  insigne 

Sur  le  mât  des  voleurs  croître  &  grimper  la  vigne. 

Et,  sur  la  nef  rapide  où  coulait  un  vin  doux. 

Devenant  un  lion  rugissant  de  courroux; 

Vous  dites ,  bondissant  en  vos  danses  hardies , 

Aphrodite  d'or  aux  paupières  arrondies 

Qui  par  le  doux  Désir  prit  les  Olympiens 


THEODORE  DE  BANVILLE.  43 


Et  les  hommes- &  les  oiseaux  aériens, 

Et  qui,  vivante  fleur  que  sa  beauté  parfume. 

Apparut  sur  la  mer  dans  la  sanglante  écume! 

Et  les  Heures  alors,  filles  du  Roi  des  cieux, 

Parèrent  sa  poitrine  &  son  cou  gracieux 

De  colliers  brillants  dont  la  splendeur  environne 

Sa  chair  de  neige,  puis  ornant  d'une  couronne 

Son  front  ambroisien ,  s'empressèrent  encor 

Pour  attacher  à  ses  oreilles  des  fleurs  d'or! 

O  Muses!  bondissant  près  des  eaux  ténébreuses. 

Vous  célébrez  ainsi  les  victoires  heureuses 

Et  Cypris  rayonnant  sur  les  flots  onduleux 

Et  Bakkhos  couronné  de  ses  beaux  cheveux  bleus! 

Mais  moi,  je  chante  l'Homme  &  sa  dure  misère 

Et  les  maux  qui  toujours  le  tiennent  dans  leur  serre, 

Pauvre  artisan  boiteux,  qui  sous  l'ombre  d'un  mur 

Travaille  &  forge,  ayant  l'appétit  de  l'azur! 

Victime  qui,  de  gloire  &  de  fange  mêlée, 

Ne  possède  ici-bas  qu'une  flamme  volée 

Et  voit  mourir  les  lys  entre  ses  doigts  flétris! 

Être  affamé  d'amour,  qui  dans  ses  bras  meurtris 

Ne  peut  tenir  pendant  une  heure  son  amante 

Sans  qu'un  génie  affreux  venu  dans  la  tourmente 

La  lui  prenne  sitôt  que  cette  heure  s'enfuit 

Et,  blanche,  la  remporte  aux  gouffres  de  la  nuit! 

Je  dis  le  chant  plaintif  des  âmes  prisonnières 

Et  des  monstres  fuyant  le  jour  en  leurs  tanières  : 

Ce  chant  est  deuil,  espoir,  mystère,  amour,  effroi; 

Il  naît  dans  ma  poitrine  &  s'exhale  de  moi , 


44  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Et  lorsque  vient  le  soir  dans  la  plaine  glacée, 
Il  porte  jusqu'à  vous  la  profonde  pensée 
Des  tigres,  des  lions  songeurs  au  large  flanc 
Condamnés  comme  nous  à  répandre  le  sang, 
Et  des  chevaux  ardents  que  la  forêt  protège. 
Et  des  chiens  affamés  dans  les  déserts  de  neige, 
Et  des  oiseaux  de  flamme  au  plumage  vermeil , 
Et  des  aigles  qui,  pour  s'approcher  du  soleil, 
Volent  dans  la  lumière  au-dessus  de  nos  tombes. 
Et  des  biches  en  pleurs  &  des  blanches  colombes! 

Surtout  je  suis  la  voix,  prompte  à  vous  célébrer. 

De  tout  ce  qui  n'a  pas  de  larmes  à  pleurer. 

Le  rocher  vous  regarde.  Hélas!  pendant  qu'il  songe. 

Il  sent  la  goutte  d'eau  sinistre  qui  le  ronge. 

Le  flot  tumultueux  déchiré  de  tourments 

Voudrait  mêler  des  mots  à  ses  gémissements, 

Et  son  hurlement  sourd  expire  dans  l'écume. 

L'arbre  en  vain  tord  ses  bras  désolés  dans  la  brume  : 

La  terre  le  retient;  son  feuillage  mouvant 

N'a  qu'un  vague  soupir  déchiré  par  le  vent. 

Tous  ces  êtres  que  tient  la  morne  somnolence 

Sont  pour  l'éternité  murés  dans  le  silence. 

C'est  pourquoi  la  Cithare  inconsolée,  ô  Dieux, 

Pleure  &  gémit  pour  eux  en  cris  mélodieux. 

Et  c'est  pourquoi,  sentant  dans  mon  cœur  les  morsures 

Cruelles  &  le  feu  cuisant  de  leurs  blessures, 

Je  vous  adjure  encor  pour  que  votre  pitié 

Tombe  parfois  sur  l'être  obscur  &  châtié , 


THEODORE   DE   BANVILLE.  45 

Et  délivre  surtout  de  leurs  douleurs  secrètes 
L'immobile  captif  &  les  choses  muettes! 

Ayant  ainsi  chante  pour  tous,  le  Roi  divin 

Se  tut;  mais  emplissant  les  gorges  du  ravin, 

Un  reste  de  sa  plainte  émue  errait  encore 

Douloureusement  sur  la  cithare  sonore. 

La  nuit  tombait;  alors,  dans  le  grand  désert  nu, 

Comme  si  le  neigeux  Olympe  fût  venu 

Vers  l'inventeur  des  chants,  &,  pour  trouver  sa  trace, 

Eût  traverse  le  golfe  où  dort  la  mer  de  Thrace, 

Et,  portant  sur  sa  tète  un  ciel  de  diamants. 

Franchi  les  sables  d'or  &  les  grands  lacs  dormants. 

Un  mont  parut,  sauvage,  ébloui,  grandiose 

Et  noyé  de  lumière,  où  dans  la  clarté  rose 

Les  Immortels  vêtus  de  pourpre  étaient  debout. 

Sccourablcs,  semblant  avoir  pitié  de  tout, 

Leurs  regards  enchantaient  par  leurs  clartés  ailées 

La  forêt  sombre  &  les  étoiles  désolées; 

Et  le  divin  Orphée,  interrogeant  leurs  yeux, 

Sentit  grandir  en  lui  l'homme  victorieux 

Et  bénit  l'art  des  chants  en  son  cœur  plein  de  joie; 

Car  sur  le  front  des  cieux  où  leur  blancheur  flamboie 

Les  Astres,  dont  la  voix  perçait  léther  jaloux, 

Resplendissaient  de  feux  plus  riants  &  plus  doux; 

Et,  consolés  dans  leur  mystérieux  martyre. 

Les  monstres  effrayants  voyaient  les  Dieux  sourire. 

Déesse,  vers  l'oubli,  chargés  de  nos  remords. 


46  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Les  longs  siècles  s'en  vont;  beaucoup  de  Dieux  sont  morts 

Depuis  la  nuit  où  l'Hèbre  en  son  eau  révoltée 

Roulait  avec  horreur  la  tête  ensanglantée 

Du  poëte,  jouet  adorable  des  flots. 

Toujours  depuis  ce  temps  des  milliers  de  sanglots 

Humains,  jusqu'au  seuil  d'or  des  célestes  demeures 

Inexorablement  suivent  le  vol  des  Heures; 

L'Homme  désespéré  ne  voit  devant  ses  yeux 

Qu'un  voile  noir  cloué  sur  la  porte  des  cieux. 

Et,  muré  tout  vivant  dans  la  nuit  ténébreuse, 

Ne  sait  plus  rien,  sinon  que  sa  douleur  affreuse 

Doit  à  jamais  rester  muette,  &  qu'il  est  seul. 

Mais  moi,  baisant  les  pas  sacrés  du  grand  aïeul, 

J'entends,  j'entends  encor  l'âme  de  la  Cithare 

Exhaler  ses  premiers  cris  vers  le  Ciel  avare 

Que  sa  voix  frémissante  essayait  d'apaiser. 

Et  soupirer  avec  la  douceur  d'un  baiser! 


THEODORE   DE   BANVILLE.  47 


DIX   BALLADES  JOYEUSES 

POUR    PASSER    LE    TEMPS 

Composées  a  la  manière  de  François  Villon,  excellent  poëte 

qui  a  vécu  sous  le  régne  du  roi  Louis  le  onzième, 

par  Théodore  de  Banville. 


I 

BALLADE 

DE    SES    REGRETS    POUR    l'a  N    1830 

Je  veux  chanter  ma  ballade  à  mon  tour! 
O  Poésie,  ô  ma  mère  mourante, 
Comme  tes  lils  t'aimaient  d'un  grand  amour, 
Dans  ce  Paris,  en  Tan  mil  huit  cent  trente! 
Pour  eux  les  docks,  l'autrichien,  la  rente. 
Les  mots  de  Bourse  étaient  du  pur  hébreu; 
Enfant  divin,  plus  beau  que  Richelieu, 
Musset  chantait;  Hugo  tenait  la  lyre. 
Jeune,  superbe,  écouté  comme  un  dieu. 
Mais  à  présent,  c'est  bien  tini  de  rire. 


LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


C'est  chez  Nodier  que  se  tenait  la  cour. 
Les  deux  Deschamps  à  la  voix  enivrante 
Et  de  Vigny  charmaient  ce  clair  séjour. 
Dorval  en  pleurs,  tragique  &  déchirante, 
Galvanisait  la  foule  indifférente. 
Les  diamants  foisonnaient  au  ciel  bleu! 
Passât  la  Gloire,  avec  son  char  de  feu  , 
On  y  courait  comme  un  juste  au  martyre. 
Dût-on  se  voir  écrasé  sous  l'essieu. 
Mais  à  présent,  c'est  bien  fini  de  rire. 

Des  joailliers  connus  dans  Visapour 
Et  des  seigneurs  arrivés  de  Tarente 
Pour  Cidalise  ou  pour  la  Pompadour 
Se  provoquaient  de  façon  conquérante, 
La  brise  en  fleur  nous  venait  de  Sorrente! 
A  ce  jourd'huy  les  rimeurs,  ventrebleu! 
Savent  le  prix  d'un  lys  &  d'un  cheveu; 
Ils  comptent  bien;  plus  de  sacré  délire! 
Tout  est  conquis  par  des  fesse-Mathieu  : 
Mais  à  présent,  c'est  bien  fini  de  rire. 

ENVOI. 

En  ce  temps-là,  moi-même,  pour  un  peu, 
Féru  d'amour  pour  celle  dont  l'aveu 
Fait  ici-bas  les  Dante  &  les  Shakspere, 
J'aurais  baisé  son  brodequin  par  jeu! 
Mais  à  présent,  c'est  bien  fini  de  rire. 


THB.ODORE  DE  BANVILLE.  49 


II 
BALLADE 

DES    BELLES     C  H  A  LON  \  A  I  S  ES. 

Pour  boire  j'aime  un  compagnon, 
J'aime  une  franche  gaillardise, 
J'aime  un  broc  de  vin  bourguignon. 
J'aime  de  l'or  dans  ma  ^■alise, 
J'aime  un  verre  fait  à  Venise, 
J'aime  parfois  les  violons; 
Et  surtout,  pour  faire  à  ma  guise, 
J'aime  les  iilles  de  Châlons. 

Ce  n'est  pas  au  bord  du  Lignon 
Qu'elles  vont  laver  leur  chemise. 
Elles  ont  un  épais  chignon 
Que  tour  à  tour  frise  &  défrise 
L'aile  du  vent  &  de  la  brise  : 
De  la  nuque  jusqu'aux  talons, 
Tout  le  reste  est  neige  &  cerise. 
J'aime  les  Iilles  de  Châlons. 

Même  en  revenant  d'Avignon 
On  admire  leur  vaillantise. 


50  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Le  sein  riche  &  le  pied  mignon, 
L'oeil  allumé  de  convoitise, 
C'est  dans  le  vin  qu'on  les  baptise. 
Vivent  les  cheveux  drus  &  longs! 
Pour  avoir  bonne  marchandise, 
J'aime  les  filles  de  Châlons! 

ENVOI. 

Prince,  un  chevreau  court  au  cytise! 
Matin  &  soir,  dans  vos  salons, 
Vous  raillez  ma  fainéantise  : 
J'aime  les  iilles  de  Châlons. 


III 

BALLADE 

DE    LA    BONNE    DOCTRINE 

La  gloriole  est  ime  viande  creuse. 
Rire  à  des  yeux  emplis  de  diamants. 
Baiser  le  front  d'une  vierge  amoureuse , 
Être  ébloui  par  les  bleus  firmaments, 


THEODORE   DE    BANVILLE.  51 

Fuir  la  douleur  entre  des  bras  charmants, 
Boire  un  vin  vieux  bien  vierge  de  teinture, 
Aimer  une  humble  &  forte  créature, 
Dormir  son  soûl  sur  un  bon  matelas. 
Sur  les  murs  nus  clouer  de  la  peinture, 
C  est  le  moyen  d'avoir  joie  &  soûlas. 

Pleurer  d'amour  dans  la  nuit  ténébreuse, 
Voir  un  beau  sein  tout  chargé  d'ornements. 
Cueillir  la  rose  avec  la  tubéreuse, 
Causer  de  rien,  comme  font  les  amants. 
Tailler  la  pourpre  en  nobles  vêtements, 
Etre  ravi  par  l'humaine  structure. 
Sucer  le  lait  de  la  mère  Nature^ 
Quand  l'or  s'en  va  ne  pas  crier  :  Hélas! 
Prendre  en  tout  temps  Rabelais  pour  lecture. 
C'est  le  moyen  d'avoir  joie  &  soûlas. 

Mordre  en  vainqueur  la  pomme  savoureuse. 
Ouïr  au  loin  le  bruit  des  instruments, 
Rêver  aux  jours  où  rayonnait  Chevreuse, 
Errer  superbe  au  pays  des  romans. 
Chérir  le  calme  &  ses  enchantements, 
Louer  la  grâce  à  la  riche  ceinture. 
Tenir  son  cœur  tout  prêt  à  l'aventure. 
Au  mois  d'avril  fumer  près  des  lilas. 
Polir  des  vers  pour  la  race  future, 
C'est  le  moyen  d'avoir  joie  &  soulas- 


52  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

ENVOI. 

Prince,  je  fuis  le  monde  &  sa  torture. 
Je  resterai  (  Dieu  veille  à  ma  pâture  !  ) 
Épris  des  vers ,  des  lys ,  des  falbalas  ; 
Tranchons  le  mot,  de  la  littérature. 
C'est  le  moyen  d'avoir  joie  &  soûlas. 


IV 

BALLADE 

DE    SA    FIDELITE    A    LA    POESIE 

Chacun  s'écrie  avec  un  air  de  gloire  : 
A  moi  le  sac,  à  moi  le  million! 
Je  veux  jouir,  je  veux  manger  &  boire , 
Donnez -moi  vite,  &  sans  rébellion. 
Ma  part  d'argent;  on  me  nomme  lion. 
Les  dieux  sont  morts,  &  morte  l'allégresse. 
L'art  défleurit,  la  muse  en  sa  détresse 
Fuit,  les  seins'nus,  sous  un  vent  meurtrier. 
Et  cependant  tu  demandes,  maîtresse. 
Pourquoi  je  vis?  Pour  l'amour  du  laurier. 

O  Piéride,  ô  fille  de  Mémoire, 
Trouvons  des  vers  dignes  de  PoUion! 


THEODORE  DE    BANVILLE.  53 

Non,  mou  ami,  vends  ta  prose  à  la  foire. 
Il  s'agit  bien  de  chanter  Ilion! 
Cours  de  ce  pas  chez  le  tabellion. 
Les  coteaux  verts  n'ont  plus  d'enchanteresse; 
On  ne  va  plus  suivre  la  Chasseresse 
Sur  l'herbe  fraîche  où  court  son  lévrier. 
Si,  nous  irons,  ô  lyre  vengeresse. 
Pourquoi  je  vis?  Pour  l'amour  du  laurier. 

Et  Galatée  à  la  gorge  d'ivoire 

Chaque  matin  dit  à  Pygmalion  : 

Oui,  j'aimerai  ta  barbe  rude  &  noire, 

Mais  que  je  morde  à  même  un  galion! 

Il  est  venu,  l'âge  du  talion  : 

As-tu  de  l'or?  voilà  de  la  tendresse. 

Et  tout  se  vend,  la  divine  caresse 

Et  la  vertu;  rien  ne  sert  de  prier; 

Le  lait  qu'on  suce  est  un  lait  de  tigresse. 

Pourquoi  je  vis?  Pour  l'amour  du  laurier. 

ENVOL 

Siècle  de  fer,  crève  de  sécheresse; 
Frappe  &  meurtris  l'Ange  à  la  blonde  tresse. 
Moi,  je  me  sens  le  cœur  d'un  ouvrier 
Pareil  à  ceux  qui  florissaient  en  Grèce. 
Pourquoi  je  vis?  Pour  l'amour  du  laurier. 


j4  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


V 


BALLADE 

POUR    SA     COMMÈRE 

Le  beau  baptême  &  la  belle  commère  î 
Quels  jolis  yeux  !  disaient  les  assistants. 
On  rôtissait  les  bœufs  entiers  d'Homère 
Et  l'on  ouvrait  la  porte  à  deux  battants. 
Bonne  Alizon  !  même  après  tant  de  temps, 
Quand  je  la  vois,  mon  âme  en  est  tout  aise. 
Elle  a  des  yeux  d'enfer,  couleur  de  braise, 
Et  le  sein  rose  &  des  lys  à  foison  ; 
Elle  est  savante  avec  ses  airs  de  niaise. 
Le  bon  Dieu  gard'  ma  commère  Alizon! 

En  ce  temps-là,  mordant  l'écorce  amère, 

Dans  mon  pays  de  forêts  &  d'étangs, 

J'étais  encore  un  coureur  de  chimère. 

Elle,  on  eût  dit  un  matin  de  printemps! 

Mais,  à  la  fin,  voici  qu'elle  a  trente  ans. 

Ses  grands  cheveux  sont  blonds,  ne  vous  déplaise! 

Et  longs  &  fins,  &  lourds,  par  parenthèse, 

A  n'y  pas  croire.  Oh  !  la  riche  toison  ! 

A  la  tenir  on  sait  ce  qu'elle  pèse. 

Le  bon  Dieu  gard'  ma  commère  Alizon  ' 


THEODORE  DE   BANVILLE.  jy 


Oli  !  comme  fuit  cette  enfance  éphémère! 
Mon  Alizon,  dont  les  cheveux  flottants 
Etaient  si  fous,  regarde,  en  bonne  mère, 
Ses  petits  gars,  forts  comme  des  titans, 
Courir  pieds  nus  dans  les  prés  éclatants. 
Elle  travaille  assise  sur  sa  chaise. 
Ne  croyez  pas  surtout  qu'elle  se  taise 
Plus  qu'un  oiseau  dans  la  belle  saison; 
Et  sa  chanson  n'est  pas  la  plus  mauvaise. 
Le  bon  Dieu  gard'  ma  commère  Alizon  ! 

ENVOI. 

Avec  un  rien,  on  la  fâche,  on  l'apaise. 
Les  belles  dents  à  croquer  une  fraise! 
J'en  étais  fou  pendant  la  fenaison. 
Elle  est  mignonne  &  rit  quand  on  la  baise; 
Le  bon  Dieu  gard'  ma  commère  Alizon. 


VI 


BALLADE 

POUR    CÉLÉBRER    LES     PUCELLES 

Puisque  Paris,  fou  de  poudre  de  riz, 
Veut  qu'on  se  plâtre  en  manière  de  cygne. 


56  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Et  qu'il  a  fait  ses  plaisirs  favoris 
De  ces  gothons  qui  se  peignent  un  signe, 
Je  tourne  bride  &  change  ma  consigne. 
Loue  avec  nous,  Amour,  méchant  garçon, 
La  gerbe  d'or  qui  sera  ta  moisson  ; 
Viens,  lorsqu'on  suit  les  saintes  jouvencelles 
Qui  vont  tressant  leurs  voix  à  l'unisson. 
Il  sied  de  boire  en  l'honneur  des  pucelles. 

Le  parfumeur  vend  les  Jeux  &  les  Ris, 

Et  sous  les  yeux  on  se  trace  une  ligne. 

On  badigeonne  un  front  comme  un  lambris  ; 

C'est  trop  de  luxe  &  je  m'en  sens  indigne. 

Qu'on  me  ramène  à  la  feuille  de  vigne  ! 

Oh!  quelle  gloire,  ignorer  sa  leçon! 

Balbutier  l'immortelle  chanson  ! 

Rien  n'est  cruel  &  divin  comme  celles 

Que  fait  rougir  un  timide  frisson  : 

Il  sied  de  boire  en  l'honneur  des  pucelles. 

Les  vierges  sont  des  cœurs  &  des  esprits, 

Et  la  candeur  sereine  les  désigne. 

Leurs  francs  appas  sont  comme  un  gai  pourpris 

Jonché  de  rose  &  de  blancheur  insigne  : 

Le  lys  les  nomme  &  la  neige  les  signe. 

Leurs  bras  polis  sont  froids  comme  un  glaçon 

Et  le  Désir  niche  dans  le  buisson 

De  leurs  cheveux,  où  brillent  des  parcelles 


THÉODORE   DE   BANVILLE.  57 

D'or,  ouvragé  d'une  riche  façon. 

Il  sied  de  boire  en  l'honneur  des  pucelles. 

ENVOI. 

Il  faut  se  rendre  &  leur  payer  rançon, 
Lorsque  Cypris,  guidant  son  enfançon, 
Dans  leurs  yeux  noirs  jette  des  étincelles. 
Le  vin  bouillonne;  allons,  verse,  échanson, 
Il  sied  de  boire  en  l'honneur  des  pucelles. 


VII 
BALLADE 

DE  BANVILLE  AUX  ENFANTS  PERDUS 

Je  le  sais  bien  que  Cythère  est  en  deuil! 

Que  son  jardin,  souffleté  par  l'orage, 

O  mes  amis,  n'est  plus  qu'un  sombre  écueil 

Agonisant  sous  le  soleil  sauvage. 

La  Solitude  habite  son  rivage. 

Qu'importe  !  allons  vers  les  pays  fictifs  ! 

Cherchons  la  plage  où  nos  désirs  oisifs 

S'abreuveront  dans  le  sacré  mystère 

Fait  pour  un  chœur  d'esprits  contemplatifs  : 

Embarquons-nous  pour  la  belle  Cythère. 


58  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

La  grande  mer  sera  notre  cercueil  ; 

Nous  servirons  de  proie  au  noir  naufrage, 

Le  feu  du  ciel  punira  notre  orgueil 

Et  l'aquilon  nous  garde  son  outrage. 

Qu'importe  !  allons  vers  le  clair  paysage  ! 

Malgré  la  mer  jalouse  &  les  récifs, 

Venez,  partons  comme  des  fugitifs, 

Loin  de  ce  monde  au  souffle  délétère. 

Nous  dont  les  cœurs  sont  des  ramiers  plaintifs, 

Embarquons-nous  pour  la  belle  Cythère. 

Des  serpents  gris  se  traînent  sur  le  seuil 
Où  souriait  Cypris,  la  chère  image 
Aux  tresses  d'or,  la  vierge  au  doux  accueil  ! 
Mais  les  Amours  sur  le  plus  haut  cordage 
Nous  chantent  l'hymne  adoré  du  voyage. 
Héros  cachés  dans  ces  corps  maladifs, 
Fuyons,  partons  sur  nos  légers  esquifs. 
Vers  le  divin  bocage  où  la  panthère 
Pleure  d'amour  sous  les  rosiers  lascifs  : 
Embarquons-nous  pour  la  belle  Cythère. 

ENVOI. 

Rassasions  d'azur  nos  yeux  pensifs  ! 
Oiseaux  chanteurs,  dans  la  brise  expansifs, 
Ne  souillons  pas  nos  ailes  sur  la  terre. 
Volons,  charmés,  vers  les  dieux  primitifs  ! 
Embarquons-nous  pour  la  belle  Cythère. 


THEODORE  DE  BANVILLE.         $q 


VIII 
BALLADE 

POUR  LA  SERVANTE  DU  CABARET 

Ami,  partez  sans  moi;  l'Amour  vous  suit 

Pour  faire  fête  à  votre  belle  hôtesse. 

Vous  dites  donc  qu'on  aura  cette  nuit 

Souper  au  vin  du  Rhin,  grande  liesse 

Et  cotillon,  chez  une  poétesse. 

Que  j'aime  mieux  dans  les  quartiers  lointains, 

Au  grand  soleil  ouvert  tous  les  matins, 

Ce  cabaret  flamboyant  de  Montrouge 

Où  la  servante  a  des  yeux  libertins! 

Vive  Margot  avec  sa  jupe  rouge! 

On  peut  trouver  là-bas ,  si  l'on  séduit 
Quelque  farouche  &  svelte  enchanteresse, 
Un  doux  baiser,  pris  &  donné  sans  bruit. 
Même,  au  besoin,  un  soupçon  de  caresse; 
Mais,  voyez-vous,  Margot  est  ma  déesse. 
J'ai  tant  chéri  ses  regards  enfantins, 
Et  les  boutons  de  rose  si  mutins 
Qu'on  voit  fleurir  dans  son  corset  qui  bouge! 
Sa  lèvre  est  folle  &  ses  cheveux  châtains  : 
Vive  Margot  avec  sa  jupe  rouge! 


6o  LE   PARNASSE   CONTEIVIPORAIN. 

J'ai  quelquefois  grimpé  dans  son  réduit 
Où  le  vieux  mur  a  vu  mainte  prouesse. 
Elle  est  si  rose  &  si  fraîche  au  déduit, 
Quand  rien  ne  gêne  en  leur  riide  allégresse 
Son  noble  sang  &  sa  verte  jeunesse! 
Le  lys  tremblant,  la  neige  &  les  satins 
Ne  brillent  pas  plus  que  les  blancs  tétins 
Et  que  les  bras  de  cette  belle  gouge. 
Pour  égayer  l'ivresse  &  les  festins, 
Vive  Margot  avec  sa  jupe  rouge! 

ENVOI. 

Prince,  chacun  nous  suivrons  nos  destins. 
Restez  ce  soir  dans  les  salons  hautains 
De  Cidalise,  &  je  retourne  au  bouge, 
Aux  gobelets,  aux  rires  argentins. 
Vive  Margot  avec  sa  jupe  rouge  ! 


IX 

BALLADE 

POUR   TROIS    SŒURS    QUI    SONT    SES    AMIES 

Ce  sont  trois  soeurs,  trois  blondes,  mais  Lucy 
Est  un  peu  fauve,  &  Lise  est  un  peu  rousse. 


THEODORE   DE    BANVILLE.  6i 

Jeanne  au  beau  front  par  le  doute  obscurci 
Est  la  plus  fière,  &  Lucy  la  plus  douce. 
Dans  le  jardin,  sur  un  tapis  de  mousse, 
Nous  devisons  comme  des  écoliers; 
Ce  sont  parfois  des  contes  par  milliers, 
Puis  je  sertis  de  folles  rim?s,  voire 
Des  madrigaux  pour  leurs  petits  souliers, 
Et  Marinette  est  là  qui  verse  à  boire. 

Lucy  me  fait  songer  &  Jeanne  aussi; 
Et  qu'un  rayon  de  lumière  éclabousse 
Le  front  vermeil  de  Lise,  me  voici 
Charmé  :  l'Amour,  ayant  vidé  sa  trousse, 
Trouve  à  souhait  des  traits  que  rien  n'émousse 
Dans  ses  grands  yeux  pensifs  &  singuliers. 
Lucy  soupire  &  me  dit  :  Vous  parliez, 
Parlez  cncor;  trouvez-nous  quelque  histoire. 
Le  soleil  rit  sur  les  blancs  escaliers. 
Et  Marinette  est  là  qui  verse  à  boire. 

Lise  est  ma  joie  &  mon  plus  cher  souci; 
Lucy  m'attire  &  Jeanne  me  repousse  ; 
Mais  je  l'adore,  &  j'ai  le  cœur  transi 
Dès  qu'elle  pleure  &  qu'elle  se  courrouce 
Pour  un  baiser  sur  l'ongle  de  son  pouce. 
Puis  en  jouant  avec  ses  lourds  colliers, 
Je  dis  à  Lise  :  Enfant,  si  vous  vouliez! 
Elle  répond  :  Ami,  songe  à  la  gloire. 


62  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Lucy  me  cueille  un  fruit  des  espaliers, 
Et  Marinette  est  là  qui  verse  à  boire. 

ENVOI. 

Prince,  une  fois  il  faut  que  vous  alliez 
Dans  ce  jardin,  pour  voir  humiliés 
L'or,  le  saphir,  les  diamants,  l'ivoire, 
Tous  les  rubis  de  vos  fins  joailliers. 
Et  Marinette  est  là  qui  verse  à  boire. 


X 

BALLADE 

EN    QUITTANT    LE    H  AVRE-D  E- GR  ACE 

Enfin  je  pars  &  voici  le  navire. 
Adieu,  Paris  joyeux;  adieu,  tombeau! 
Vis  sans  savoir  que  Misère  soupire. 
Maigre ,  &  saignant  sur  son  vieil  escabeau , 
Et  ses  seins  nus  mal  couverts  d'un  lambeau. 
Vis  dans  ta  haine  &  dans  ton  avarice; 
Moi  je  m'envole  au  gré  de  mon  caprice. 
La  voile  s'enfle,  éprise  de  l'éther, 
Et,  délivré,  j'invoque  ma  nourrice, 
La  mer  aux  flots  tumultueux,  la  mer! 


THEODORE   DE  BANVILLE.  63 


Adieu ,  prison  oh  pleura  mon  martyre  ! 
Adieu,  Gobsecks  à  l'âme  de  corbeau! 
La  vague  est  là  qui  me  berce  &  m'attire; 
L'archer  divin,  jeune,  féroce  &  beau, 
A  sur  la  mer  secoué  son  flambeau. 
Dans  sa  splendeur,  comme  une  impératrice, 
Elle  sourit,  la  grande  séductrice; 
Et  je  respire,  ivre  du  gouffre  amer. 
Pour  que  son  souffle  odorant  me  guérisse, 
La  mer  aux  flots  tumultueux,  la  mer! 

J'entends  passer  comme  un  accord  de  lyre. 
O  lovelace  en  habit  bleu  barbeau , 
Féru  d'amour  pour  une  tirelire, 
Paris,  adieu,  garde  tes  Mirabeau 
Et  Ferraris  &  Juliette  Beau  ! 
Amuse-toi;  que  ton  été  fleurisse. 
J'ai  sous  mes  pieds  la  sainte  inspiratrice 
Dont  l'âpre  haleine  a  pénétré  ma  chair, 
La  grande  mer,  la  mer  consolatrice, 
La  mer  aux  flots  tumultueux,  la  mer! 

ENVOI. 

Toi,  cœur  blessé,  ferme  ta  cicatrice. 
L'algue  éplorée  aux  verts  cheveux  lambrisse 
Le  roc;  je  vois  briller  au  soleil  clair 
La  verte  plaine  où  le  flot  se  hérisse, 
La  mer  aux  flots  tumultueux,  la  mer! 


64  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 


LA  COMEDIE 


O  nymphe  Thalia,  tu  naissais!  Frais  &  verts, 
Les  clairs  feuillages  sous  les  rayons  semblaient  rire; 
Le  mot  Joie  en  tes  yeux  divins  pouvait  se  lire, 
Et  sur  son  chariot  Thespis  chantait  des  vers! 

On  voyait  dans  son  ode,  au  bord  des  flots  divers 
Le  faune  poursuivant  la  faunesse  en  délire. 
Et  Silène  endormi,  ronflant  comme  une  lyre 
Sur  son  âne  pensif  qui  marche  de  travers. 

Les  rires  d'or,  avec  des  notes  ingénues, 
Eclataient  dans  les  rangs  des  jeunes  tilles  nues; 
Le  vendangeur  voyait  briller  les  cieux  profonds, 

Et  les  vers,  troupe  folle,  ardente,  ensoleillée, 
Voltigeaient,  gais  oiseaux  charmeurs  aux  cris  bouffons, 
Sur  sa  lèvre,  de  jus  de  raisin  barbouillée. 


ANTONI   DESCHAMPS 


ANNONCIADE 


Elle  avait  dix-sept  ans  ;  elle  était  blonde  &  belle, 
Comme  Vénus  Victrix  ou  la  grande  Cybèle  ; 
Sa  bouche  avait  ravi  sa  fraîcheur  au  Printemps, 
Et  ses  yeux  étaient  doux  &  regardaient  longtemps. 
Sa  mère  avait  couvé  cette  enfant  sous  son  aile 
Afin  d'en  retirer  un  revenu  fidèle  ; 
Elle  l'avait  jetée  aux  bras  d'un  impotent, 
Faible  d'àme  &  de  cœur,  mais  fort  d'argent  comptant , 
Et  muette  de  peur,  toute  pétrifiée, 
A  cette  croix  de  chair  l'avait  crucifiée. 
Cependant  l'habitude  &  puis  quelques  égards. 
Fleur  de  l'hiver  de  l'homme  &  pardon  des  vieillards, 
Ayant  apprivoisé  la  pudeur  offensée. 
Dans  le  repos  du  cœur  l'avaient  enfin  laissée. 
Et  cette  pauvre  enfant  trouvait  quelques  douceurs 
A  ressembler  du  moins  par  le  nom  à  ses  sœurs. 

S 


66  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Mais  les  Dieux  de  l'amour  &  ceux  dont  la  puissance 

Préside  à  l'hyménée,  ainsi  qu'à  la  naissance, 

Sous  leur  berceau  de  myrte  aux  nœuds  voluptueux, 

Contemplaient  courroucés  le  couple  monstrueux; 

Lucine  s'indignait,  dans  sa  cour  isolée, 

De  n'être  pas  encor  par  l'épouse  appelée. 

Et  l'Amour,  appuyé  sur  son  arc  détendu, 

Son  flambeau  renversé,  le  visage  éperdu, 

En  voyant  à  sa  loi  cette  femme  rebelle, 

Se  plaignait  à  Vénus  qui  la  faisait  si  belle. 

((  O  vieillard,  disait-il,  tu  gardes  ce  trésor, 
Comme  l'avare  assis  à  côté  de  son  or; 
Content  d'avoir  souillé  sa  pureté  première 
Et  dans  le  sein  du  jour  étouffé  la  lumière. 
Et  comment  peux-tu  donc,  le  matin,  soutenir 
Le  dédain  de  ces  yeux  que  tu  n'as  pu  ternir? 
Vieillard,  à  deux  genoux  tu  leur  demandes  grâce. 
Alors  que  tu  les  vois  te  regarder  en  face, 
Alors  que  tu  les  vois,  vieillard,  au  point  du  jour. 
Sans  le  beau  cercle  bleu,  souvenir  de  l'amour!  » 

Ainsi  l'Olympe  :  ainsi  dans  leur  cour  éternelle 
Les  Dieux  s'entretenaient  de  la  chose  mortelle. 
Car  ils  se  souvenaient,  sous  leurs  sourcils  divins, 
D'avoir  aimé  jadis  les  filles  des  humains  : 
L'errante  lo  fuyant  à  travers  les  campagnes 
Le  céleste  chasseur,  aux  cris  de  ses  compagnes, 
Europe  s'attachant  au  col  de  son  taureau 


ANTONI    DESCHAMPS.  67 


Quand  elle  ne  vit  plus  que  les  astres  &  l'eau. 
Et  l'enfant  Ganymède  enlevé  par  la  serre 
Du  formidable  oiseau  qui  porte  le  tonnerre, 
Et  Danaé  captive  &  succombant  encor 
Au  Dieu  qui  l'inondait  sous  un  déluge  d'or. 

Et  la  mère  pourtant,  d'avarice  insensée, 

De  sa  rille  en  secret  corrompait  la  pensée; 

Confondant  à  dessein  dans  un  chaos  fatal 

Et  le  juste  &  l'injuste  &  le  bien  &  le  mal; 

De  son  adroite  main,  en  ses  métamorphoses, 

De  la  création  pervertissant  les  choses, 

A  cette  âme  si  tendre,  incapable  du  jour. 

Comme  le  seul  forfait  elle  peignait  l'amour! 

Si  bien  qu'à  ses  grands  yeux,  troublés  dès  leur  enfance. 

Pour  cet  esprit  encor  sans  arme  &  sans  défense. 

Sous  le  hideux  sophisme  en  naissant  abattu_, 

L'amour  était  le  vice,  &  l'argent,  la  vertu  ! 

Ah!  malheureuse  enfant,  toi  dont  le  cœur  novice 

A  si  naïvement  l'innocence  du  vice. 

Quoi!  tu  ne  trembles  pas,  comme  la  plume  au  vent? 

Si  l'Amour  te  laissait  dans  ce  tombeau  vivant  ! 

Si,  comme  Juliette,  au  retour  de  l'aurore, 

Tu  ne  ressuscitais  que  pour  mourir  encore  ! 

Si,  détournant  de  toi  son  regard  enflammé, 

Il  te  laissait  mourir  là,  sans  avoir  aimé! 

Et  t'oubliant  toujours  dans  cette  solitude 

Dont  ton  corps  a  déjà  la  honteuse  habitude, 


68  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Comme  un  mort  déposé  dans  son  caveau  tout  seul, 
Il  étouffait  ton  cœur  sous  le  même  linceul  ! 
Le  formidable  enfant,  vois-tu,  le  dieu  suprême 
Ne  blesse  de  ses  traits  que  les  mortels  qu'il  aime. 
Tous  briguent  sa  colère  &,  sous  ses  étendards, 
Brûlent  de  s'exposer  à  ses  terribles  dards; 
Car  chez  les  immortels,  ainsi  que  sur  la  terre. 
Sa  colère  est  la  paix,  &  son  oubli ,  la  guerre! 

Mais,  écoute  :  j'entends  des  ailes  dans  les  bois, 

L'Amour  a  prononcé  ta  grâce  de  sa  voix; 

Le  dieu  s'est  apaisé;  pour  fermer  ta  blessure. 

Le  charbon  flamboyant  va  toucher  la  souillure; 

Enfant,  réveille-toi,  peut-être  que  demain 

L'Amour  purifiera  ce  qu'a  souillé  l'hymen. 

C'est  l'Amour,  c'est  l'Amour!  ouvre  donc  ta  paupière 

Et  de  ton  froid  tombeau  rejette  enfin  la  pierre. 

Laisse  ta  fausse  mère  en  proie  à  ses  remords. 

Enfant,  laisse  dormir  les  morts  avec  les  morts! 

Laisse  ton  corset  d'or,  laisse  tes  pierreries. 

N'emporte  que  ton  cœur  &  va  par  les  prairies. 

Quand,  le  cœur  près  du  cœur,  quand,  la  main  dans  la  main. 

Vous  passerez  tous  deux  par  le  même  chemin. 

Lorsque  tu  reverras  la  région  connue 

Où  jadis  tu  languis,  glacée  &  demi-nue. 

Le  ciel  resplendira  de  nouvelles  couleurs. 

Le  sol  s'émaillera  de  merveilleuses  fleurs. 

Et  toi,  pour  les  cueillir  te  courbant  vers  la  terre, 

Dans  ce  lieu  si  peuplé,  jadis  si  solitaire, 


ANTONI   DESCHAMPS.  69 


Tu  diras,  admirant  ces  trésors  imprévus  : 

<i  Quels  sont  donc  ces  beaux  fruits,  que  je  n'avais  pas  vus?  » 

Et  l'Amour  te  dira  doucement  à  l'oreille. 

Te  voyant  contempler  cette  terre  vermeille  : 

«  Si  ces  fruits  d'or  si  beaux  ne  pendaient  pas  jadis, 

Si  tu  ne  sentais  pas  ces  fleurs  du  paradis. 

S'il  faisait  nuit  là  même  où  tu  vois  la  lumière, 

Si  des  cailloux  blessaient,  dans  ta  course  première. 

Tes  pieds  si  délicats  &  retardaient  tes  pas. 

C'est  qu'alors,  pauvre  enfant,  hélas!  tu  n'aimais  pas; 

C'est  que  ton  àme  au  vice  était  tout  asservie. 

Car  le  vice  est  la  mort  &  l'amour  est  la  vie!  » 


EMILE  DESCHAMPS 


COMME    QUOI 


IL    FAIT    TOUJOURS    DU    VENT 


AUTOUR 


DE  LA  CATHÉDRALE  DE  CHARTRES 


En  l'an  du  Christ  quinze  cent  treize, 
Un  jour,  la  Discorde  &  le  Vent, 
Par  la  Beauce,  tout  à  leur  aise 
Cheminaient,  au  soleil  levant. 
Devisant  ensemble;  ils  arrivent 
Dans  la  ville  de  Chartres  ;  puis. 
Après  vingt  cercles  qu'ils  décrivent. 
Ils  prennent  la  Ritelle-au-Puits 
Qui  longe,  en  étroite  spirale. 
Le  flanc  nord  de  la  cathédrale. 
La  Discorde  au  Vent  dit  alors  : 
«  Attends-moi  là,  —  j'ai  quelque  chose 


72  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

A  dire  aux  chanoines,  pour  cause 
De  service,  —  attends-moi  dehors.  » 
Se  glissant  sous  le  porche  en  mitre, 
La  Discorde,  à  l'angle  des  tours, 
Entre  tout  droit  dans  le  chapitre. 
Le  Vent  dehors  l'attend  toujours! 
C'est  pourquoi  fourrures  de  martres 
Et  manteaux  ne  se  quittent  pas. 
Eté  comme  hiver,  sur  le  pas 
De  la  cathédrale  de  Chartres. 


TRISTE!...    TRISTE! 

Souvent,  lorsqu'au  retour  des  mauvaises  saisons 
La  mort  a  moissonné  dans  certaines  maisons. 
Les  premiers  jours  passés,  comme  le  veut  l'usage, 
J'y  cours,  me  composant  en  chemin  un  visage. 
Et  roulant  une  ou  deux  phrases,  dans  mon  cerveau. 
Qui  de  la  circonstance  atteignent  le  niveau. 
J'entre...  Un  charmant  sourire  accueille  ma  visite; 
Je  regarde  à  deux  fois,  &  ma  parole  hésite... 
Après  tout,  les  défunts  m'étant  indifférents. 
Je  tâche  à  n'être  pas  moins  gai  que  les  parents. 


EMILE  DESCHAMPS. 


73 


LA   ROSE 


SYMBOLE 


Jeune  tille,  jeune  fleur. 
(Chateaubriand.) 

Au  coin  du  boulevard  de  la  Reine,  à  Versailles, 
Sur  un  vieux  mur  terreux,  hérissé  de  broussailles, 
Qui  clôt  de  sa  tristesse  un  plus  triste  jardin, 
Une  rose  fleurit,  comme  au  parc  d'Aladin. 

Je  passe  devant  elle,  &  sa  fraîcheur  me  trouble. 
Cette  rose  n'a  pas  de  nom;  à  peine  double, 
La  greffe  a  négligé  ses  rameaux  délicats, 
Et  nos  horticulteurs  en  feraient  peu  de  cas. 

Je  ne  sais  quoi  trahit  sa  sauvage  origine. 
Un  air,  une  senteur  des  bois,  —  &  j'imagine 
(Tant  sa  distinction  naturelle  vous  plaît!) 
Qu'elle  seule,  avec  Dieu,  s'est  faite  ce  qu'elle  est. 

O  fleur,  dont  la  sultane  ornerait  sa  fenêtre! 
Quelle  dérision  du  hasard  te  fit  naître 
Dans  un  berceau  pareil?  Ou  quel  vent  de  malheur 
A  ton  gazon  natal  vint  t'arracher,  ô  fleur! 


74  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Si  tu  n'es,  par  miracle,  à  cet  exil  ravie. 
Tu  mourras  jeune...  après  une  trop  longue  vie. 
Car  tout  est  laid,  mauvais,  vulgaire  autour  de  toi, 
Et  nul  ne  sait  ta  grâce,  ô  fleur,  si  ce  n'est  moi  ! 

Et  j'en  suis  à  prier  qu'aucun  regard  profane 
Avant  ton  dernier  soir  ne  t'approche  &  te  fane, 
Et  qu'aucun  souffle  impur  ne  vienne,  sous  nos  yeux, 
Détourner  tes  parfums  de  la  route  des  cieux! 

Or,  tandis  que,  parmi  l'herbe  jaune  &  les  ronces. 
Hier,  deux  ouvriers  déchiffraient  les  annonces 
Dont  l'industrie  encor  noircit  le  sombre  mur. 
Moi,  je  rêvais  plus  loin...  &,  pareils  au  fruit  mûr 

Qui  tombe,  en  gémissant,  détaché  de  la  branche. 
Je  sentis  de  mon  front,  qui  sous  l'automne  penche, 
Tomber  ces  vers  plaintifs  oii  quelque  autre  rêveur 
Découvrira,  peut-être,  une  intime  saveur. 


-^ 


CHARLES    CORAN 


A   WATTEAU 


Maître  Watteau,  dans  l'art  d'agrémenter  un  rêve, 
Je  suis  votre  confrère  &  non  pas  votre  élève. 
Vraiment,  si  j'empruntais  la  règle  de  mon  goût, 
Je  la  devrais  aux  Grecs,  à  leurs  marbres  surtout. 
Inhabile  à  tirer  profit  des  biens  d'un  autre. 
Je  vis  de  mon  caprice,  &  ce  genre  est  le  vôtre. 
Mais,  comme  vous  &  moi  nous  fardons  la  beauté, 
Il  règne  entre  nos  arts  un  trait  d'affinité. 
Souvent,  sans  la  trouver,  j'ai  cherché  votre  image, 
Jaloux  d'offrir  de  près  mon  sympathique  hommage 
A  l'artiste  charmant  si  longtemps  méconnu, 
Pour  avoir  préféré  Pierrot  au  Romain  nu. 
Maintenant  qu'on  vous  sculpte  enfin,  je  vous  découvre 
Installé  pour  toujours  dans  un  salon  du  Louvre. 
Quoi  !  c'est  vous  ce  penseur  dont  le  regard  au  ciel 
Semble  implorer  les  dieux  qu'évoquait  Raphaël } 


76  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Peintre  des  jeux  du  mail  où,  pareille  à  ma  muse, 

En  des  frivolités  Zerbinette  s'amuse. 

Coquet  qui  détaillez  sous  des  nœuds  à  flou-flous 

Les  ruses  de  l'amour...  quoi!  ce  penseur,  c'est  vous! 

Sur  vos  lèvres  d'oii  vient  tant  de  mélancolie? 

Aux  banquets  d'ici-bas  avez-vous  bu  la  lie? 

Étiez-vous  taciturne,  &  ce  front  ravagé 

Accuse-t-il  l'ennui  d'un  cœur  découragé? 

L'aimable  nautonier  qui  menait  à  Cythère 

Les  bandes  d'amoureux  fut  donc  un  solitaire? 

Oui,  le  sort  te  pesait,  pauvre  être;  né  chagrin. 

Tu  portais  en  guirlande  une  chaîne  d'airain. 

Moi  de  même...  Entre  nous,  quelle  autre  ressemblance! 

J'ai  chanté  le  destin  dont  je  pleure  en  silence. 

Gai  peintre  &  gai  poëte ,  échangeons  des  hélas  ! 

Comme  te  voilà  triste  &  combien  je  suis  las  ! 

A  divertir  les  gens  n'est-ce  pas  que  l'on  souffre? 

On  peint  rose,  &  soi-même  on  a  des  chairs  de  soufre. 

Tu  badinais  sur  toile  &  je  caquette  en  vers; 

Mais  des  dessus  plaisants  il  faut  voir  les  revers. 

Et  deviner  pourquoi,  sans  jamais  se  distraire. 

L'artiste  enclin  au  grave  adopte  un  goût  contraire. 

Les  démons  du  plaisir,  nous  prenant  pour  des  saints. 

Ont  égaré  ma  plume  &  séduit  tes  dessins. 

D'autres,  heureux  de  vivre,  ignorent  ces  fantômes 

Et  sont  libres  d'oser  la  fresque  &  les  grands  tomes; 

Nous,  ermites  vaincus  par  des  diables  rosés, 

Nous  réduisons  notre  œuvre  au  culte  des  baisers. 

C'est  alors  qu'étant  peintre  on  s'en  donne  à  cœur  joie 


CHARLES   CORAN.  77 

A  glisser  le  pinceau  dans  des  corsets  de  soie; 

Ou  qu'étant  un  poète  on  baigne  dans  l'iris 

Sa  plume,  pour  rimer  des  bouquets  à  Chloris. 

A  te  voir  si  galant  on  te  croyait  frivole  ; 

A  voir  sur  le  papier  comment  ma  rime  vole, 

On  m'a  pris  pour  mondain.  Mais  toi,  le  vrai  Watteau, 

Tu  grelottais  de  lièvre  en  ton  réel  manteau  ; 

Et  moi,  mis  à  l'écart  par  des  oreilles  sourdes, 

J'ai  lacéré  mon  cœur  sous  des  attaches  lourdes. 

—  O  marbre!  ton  modèle  avait  donc  ce  grand  air.^ 

Le  voilà  délivré  des  tourments  de  sa  chair; 

Il  rêve...  Moi,  je  vis,  harassé  d'être  un  homme... 

Ah!  quand  donc  dormirai-je  enfin  du  dernier  sommer» 


L'AMOUR   ANACREONTIQ.UE 

Eh  quoi!  votre  printemps  sourit  à  mon  automne, 

Y  pensez-vous,  jeune  beauté  ! 
J'ai  1  âge  où  les  ardeurs  ont  besoin  dune  tonne; 

Il  faut  à  boire  à  ma  gaîté. 

Coupe  en  main,  vous  plaît-il  de  me  servir  l'ivresse? 

Complotez  donc  avec  le  vin. 
Osez  dans  le  breuvage  infuser  la  maîtresse; 

Je  vous  devrai  le  feu  divin. 


78  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Dabord  me  préparant  des  vendanges  vermeilles, 
Secondez  la  chaleur  des  cieux  : 

Rivale  du  soleil,  surveillez  lor  des  treilles. 

Que  les  fruits  gonflent  sous  vos  yeux. 

Puis  de  vos  blondes  mains,  sous  les  jaunes  ramures, 
Cueillez  vous-même,  &  grain  à  grain; 

De  vos  doigts  effilés,  touchez  aux  rondeurs  mûres, 
Comme  aux  perles  de  votre  écrin. 

Et  soulevant  les  plis  de  la  jupe  en  révolte. 

Plus  qu'à  mi-jambe  retenus. 
Dans  la  cuve  foulez  la  juteuse  récolte. 

En  bacchante,  avec  des  pieds  nus. 

Que  ma  coupe  soit  belle  à  l'heure  où  le  vin  coule  ! 

A  vous  den  donner  le  dessin. 
Qu'un  métal  assoupli  discrètement  la  moule 

Sur  le  galbe  de  votre  sein. 

Avant  de  me  l'offrir,  que  votre  lèvre  y  touche  ! 

Pour  qu'en  m'abreuvant  à  longs  traits. 
Je  baise  humide  encor  l'endroit  de  votre  bouche 

Sur  la  forme  de  vos  attraits. 

Ivre  alors,  j'oublierai  que  mes  cheveux  grisonnent  ; 

Je  serai  vieux,  comme  à  Téos 
Le  sage  Anacréon,  dont  les  vers  déraisonnent 

Pour  avoir  bu  le  vin  d'Éros. 


CHARLES    CORAN.  79 


DANS    L'HERBE 


Par  un  bienfait  des  destinées, 
D'accord  avec  ma  grand'  maman, 
J'ai  vécu  mes  jeunes  années 
Sur  le  pâtis  de  l'Isle-Adam. 

J'ai  poussé  dans  de  l'herbe  folle. 
Comme  un  modeste  liseron. 
Je  gaminais,  après  l'école, 
Avec  le  trèfle  &  le  mouron. 

Quand  je  partis  pour  le  collège. 
Les  moindres  brins,  mes  chers  amis. 
Semblaient  me  plaindre.  Où  donc  allais-jeJ^ 
Où  le  gazon  n'est  guère  admis. 

Depuis  lors  j'ai  couru  le  monde, 
J'ai  rendu  mon  sort  orageux. 
Ah  !  que  ma  course  vagabonde 
M'a  conduit  loin  des  premiers  jeux! 

Après  quarante  ans  de  tumulte, 
Rassasié  d'heur  &  malheur. 


8o  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 

Je  renais  doucement  au  culte 
Des  pâtis  dont  l'herbe  est  en  fleur. 

Dès  quun  regret  me  décourage, 
Mon  ennui  prend  la  clef  des  champs  ; 
Je  m'en  vais  dans  un  pâturage 
Retrouver  mes  premiers  penchants. 

Je  m'étends  parmi  les  fleurettes  ; 
Les  petits  bouquets  tout  joyeux 
Dressent  leurs  pompons,  leurs  aigrettes, 
Pour  me  regarder  dans  les  yeux. 

Ces  bonnes  gens  de  l'humble  flore 
Semblent  m'appeler  par  mon  nom  ; 
Car  chacun  se  souvient  encore 
De  m' avoir  eu  pour  compagnon. 

Camarades  de  mon  enfance, 
O  vous  qui  me  reconnaissez  ! 
Brins  d'herbe,  prenez  ma  défense 
Contre  l'ennui  des  jours  passés. 


CATULLE  MENDÈS 


LEGENDES    ET   CONTES 


L'ORGUEIL 

La  matière  &  la  forme  étaient  encor  futures. 
Le  Seigneur  désira  l'amour  des  créatures; 
Il  fit  l'Éden,  le  lieu  magnifique  &  charmant, 
Disant  :  «  L'Homme  y  vivra  dans  le  contentement 
De  respirer  mon  soufile  &  de  voir  ma  lumière.  )> 
Et,  du  pied,  le  Seigneur  fit  rouler  une  pierre, 
Et  la  pierre  prit  vie,  &  ce  fut  l'Homme. 


Dieu 

Dit  à  l'Homme  :  «  Ton  nom  est  Adam.  Le  ciel  bleu 
Et  ses  astres,  la  terre  &  ses  bêtes  sans  haine, 
Celles  des  monts,  des  bois,  &  celles  de  la  plaine. 
Et  les  fleuves,  &  l'air  sacré  qui  t'investit, 

6 


82  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Et  la  Femme  dont  l'œil  est  un  ciel  plus  petit 

Mais  aux  rayons  plus  doux  que  ceux  des  astres  mêmes, 

Afin  qu'humble •&  ravi,  tu  m'adores  &  m'aimes, 

Je  te  les  donne,  ainsi  que  le  nom  qui  te  sied.  » 

L'Homme  cria  :  «  Pourquoi  m'as-tu  poussé  du  pied?  » 


II 

LE    CONSENTEMENT 

Ahod  fut  un  pasteur  opulent  dans  la  plaine. 
Sa  femme,  un  jour  d'été,  posant  sa  cruche  pleine, 
Se  coucha  sous  un  arbre  au  pays  de  Béthel, 
Et,  s'endormant,  elle  eut  un  songe  qui  fut  tel  : 

D'abord  il  lui  sembla  qu'elle  sortait  d'un  rêve 

Etqu'Ahod  lui  disait  :  «  Femme,  allons,  qu'on  se  lève. 

Aux  marchands  de  Ségor,  l'an  dernier,  j'ai  vendu 

Cent  brebis,  &  le  tiers  du  prix  m'est  encor  dû. 

Mais  la  distance  est  grande  &  ma  vieillesse  est  lasse. 

Qui  pourrais -je  envoyer  à  Ségor  en  ma  place  .> 

Rare  est  un  messager  fidèle  &  diligent. 

Va,  &  réclame-leur  trente  sicles  d'argent.  » 

Elle  n'objecta  point  le  désert,  l'épouvante, 

Les  voleurs.  «  Vous  parlez,  maître,  à  ^■otre  servante.  » 


CATULLE   MENDES.  83 

Et  quand,  montrant  la  droite,  il  eut  dit  :  «  C'est  parla!  » 

Elle  prit  un  manteau  de  laine,  &  s'en  alla. 

Les  sentiers  étaient  durs  &  si  pointus  de  pierres 

Qu'elle  eut  du  sang  aux  pieds  &  des  pleurs  aux  paupières. 

Pourtant  elle  marcha  tout  le  jour,  &,  le  soir. 

Elle  marchait  encor,  sans  entendre  ni  voir. 

Lorsque  soudain,  de  l'ombre,  avec  un  cri  farouche. 

Quelqu'un  bondit,  lui  mit  une  main  sur  la  bouche, 

D'un  geste  forcené  lui  vola  son  manteau 

Et  s'enfuit,  lui  laissant  dans  la  gorge  un  couteau  ! 

Le  rêve,  à  ce  moment,  devint  d'une  horreur  telle 
Qu'il  l'éveilla. 

L'époux  se  tenait  devant  elle. 
«  Aux  marchands  de  Ségor,  lui  dit-il,  j'ai  vendu 
Cent  brebis,  &  le  tiers  du  prix  m'est  encor  dû. 
Mais  la  distance  est  grande  &  ma  vieillesse  est  lasse. 
Qui  pourrais-je  envoyer  à  Ségor  en  ma  placer* 
Rare  est  un  messager  iidèle  &  diligent. 
Va,  &  réclame-leur  trente  sicles  d'argent.  » 
La  femme  dit  :  «  Le  maître  a  parlé,  je  suis  prête.  » 
Elle  appela  ses  fils,  mit  ses  mains  sur  la  tête 
Du  fier  aîné,  baisa  le  front  du  plus  petit, 
Et,  prenant  son  manteau  de  laine,  elle  partit. 


84  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

III 

LE  DISCIPLE 

Le  Bouddha  rêve,  ayant  dans  ses  mains  ses  orteils. 

Pourna  dit  :  «  Les  esprits  affranchis  sont  pareils 
Au  libre  vent  du  nord  dans  le  ciel  sans  nuage! 
Grimpant  les  rocs,  passant  les  fleuves  à  la  nage. 
Aux  peuples  très-lointains  des  bords  très-reculés, 
Pour  qu'ils  soient  délivrés  &  qu'ils  soient  consolés, 
Maître,  j'apporterai  ton  dogme  secourable, 

—  Si  ces  peuples,  répond  le  Bouddha  vénérable. 
T'outragent,  ô  disciple  aimé,  que  diras-tu  J* 

—  Ces  peuples  sont  doués,  dirai-je,  de  vertu, 
Car  ils  n'ont  point  jeté  de  sable  à  mes  paupières. 

Et,  doux,  ne  m'ont  frappé  ni  des  mains  ni  de  pierres. 

—  Mais  s'ils  t'osent  frapper  de  pierres  ou  des  mains? 

—  Ces  peuples  sont  très-bons,  dirai-je,  &  très-humains, 
Car  leurs  mains  à  lancer  des  pierres  occupées 

N'ont  point  levé  sur  moi  de  bâtons  ni  d'épées. 

—  Mais  si  leur  fer  t'atteint.^ 


CATULLE  MENDES.  85 


—  Je  dirai  :  Qu'ils  sont  doux 
De  frapper  sans  me  faire  expirer  sous  les  coups! 

—  Mais  si  tu  meurs? 

—  Heureux  ceux  qui  cessent  de  vivre! 

—  C'est  bien,  dit  le  Bouddha.  Va,  console,  &  délivre.  » 


IV 
LE   LION 

Comme  elle  était  chrétienne  &  n'avait  pas  voulu, 
Pour  de  vains  dieux  d'argile  &  de  bois  vermoulu , 
Allumer  de  l'encens  ni  célébrer  des  fêtes, 
Le  préteur  ordonna  de  la  livrer  aux  bêtes; 
Et  comme  elle  était  jeune  &  vierge,  &  rougissait 
Quand  l'œil  du  juge  impur  sur  elle  se  fixait, 
Une  clause  formelle  en  l'édit  contenue 
Précisa  qu'au  supplice  on  la  livrerait  nue. 

Nue,  &  le  sein  voilé  de  ses  chastes  cheveux, 
Elle  entra  dans  le  cirque. 

En  quatre  bonds  nerveux 


86  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Un  lion,  famélique  &  rugissant  de  joie, 
Jaillit  de  la  carcère  &  vint  flairer  la  proie. 
Le  peuple  regardait,  étrangement  jaloux, 
Palpiter  ce  corps  blanc  près  de  ce  muffle  roux, 
Et  montrait,  allumé  d'une  affreuse  luxure. 
Des  rictus  de  baiser,  peut-être  de  morsure. 
Elle,  chaste,  tirait  ses  cheveux  sur  son  sein. 

Cependant  le  lion,  instinctif  assassin, 
Entre-bâillait  déjà  sa  gueule  carnassière. 

<(  Lion  !  »  dit  la  chrétienne. 

Alors,  dans  la  poussière 
On  le  vit  se  coucher,  doux  &  silencieux; 
Et,  comme  elle  était  nue,  il  ferma  les  deux  yeux. 


V 
LA   FILLE  DU    DOMN 

Les  Mongols  sont  entrés  dans  les  marches  dalmates. 
L'air  est  plein  d'un  parfum  chaleureux  daromates 
A  cause  des  forêts  dont  on  a  vu,  trois  jours, 
Les  arbres  résineux  fumer  sous  les  cieux  lourds; 
Et  la  plaine  est  en  feu,  vignes,  blés  &  sésames. 


CATULLE  MENDES.  «7 


Car  les  diables  mongols  aiment  les  grandes  flammes. 

Entre  l'aïeul  assis  dans  les  cendres  du  toit 

Et  les  petits  enfants  mi-nus  qui  n'ont  plus  froid 

Malgré  le  temps  prochain  des  rafales  d'automne, 

Le  vaincu  voit  d'un  œil  où  la  douleur  s'étonne 

L'incendie  allumé  par  des  torches  de  pin 

Lui  vendanger  sa  vigne  &  lui  cuire  son  pain. 

Aux  cavaliers  de  l'Est,  mangeurs  de  viandes  crues, 

Qui  vinrent  comme  roule  un  fleuve  au  temps  des  crues, 

Eliache,  le  Domn  des  Dalmates,  n'a  pu 

Résister,  mur  branlant,  par  d'anciens  chocs  rompu. 

Maintenant  le  vieux  chef  tremble  dans  sa  demeure. 

Non  pour  lui  (que  peut-il  craindre,  pourvu  qu'il  meure?). 

Mais  pour  sa  fille,  enfant  pareille  aux  fleurs  de  lin. 

«  Elle  était  le  débile  appui  de  mon  déclin, 

Et  son  trépas  fidèle,  hélas  !  suivra  ma  perte  !  » 

Tel  ce  chêne  tombé  songe  à  sa  branche  verte. 

Or  un  guerrier  mongol,  soudain,  sans  compagnon. 
Paraît  devant  le  Domn  &  dit  :  «  Sais-tu  mon  nom?» 
Je  suis  le  Khan,  seigneur  de  plus  de  tètes  franches 
Que  ton  champ  n'eut  d'épis  &  ta  forêt  de  branches. 
Fermes  dans  le  vallon,  maisons  dans  la  cité, 
Tes  richesses  étaient  grandes,  en  vérité  ! 
Mes  guerriers  ont  pillé  la  maison  &  la  ferme. 
Tes  sept  fils  étaient  beaux,  d'un  cœur  fort,  d'un  bras  ferme; 
J'avais  sept  chiens  :  ce  fut  un  corps  pour  chaque  chien. 
Mais,  moi,  qu'ai-)e  gagné  dans  la  bataille?  rien. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Donc  il  est  fort  heureux  que  ta  fille  soit  belle. 
Fais-la  venir. 

—  Jamais! 

—  Je  suis  le  maître  :  appelle 
Ta  fille. 

—  Elle  est  si  jeune! 

—  Obéis. 

—  Dix-sept  ans  !  » 
Et  le  Domn  se  prosterne,  &  supplie,  &  longtemps 
Pleure  sur  les  genoux  que  son  bras  faible  entoure. 
Parfois,  comme  cherchant  quelqu'un  qui  le  secoure, 
Il  jette  des  regards  furtifs  autour  de  lui; 
Mais  les  braves  sont  morts  &  les  lâches  ont  fui. 

«  Ta  fille!  crie  encor  le  Khan  mongol.  Appelle 
Ta  fille,  ou  mes  dix  doigts  à  ton  gosier  rebelle 
Arracheront  un  cri  qui  la  fasse  accourir  !  » 

Pendant  qu'il  parle,  on  voit  une  porte  s'ouvrir. 
Le  seuil  s'éclaire.  Ayant  derrière  lui  l'espace, 
Les  bois,  les  monts,  le  ciel  où  l'oiseau  libre  passe. 
Et  lumineux  comme  un  divin  justicier, 
Quelqu'un  est  là,  debout,  dans  un  habit  d'acier, 
Appuyant  les  deux  mains  sur  le  bois  d'une  hache. 

«  Je  suis  le  champion  de  ta  fille,  Eliache.  » 
Le  vieillard  le  regarde  &  rit,  les  yeux  mouillés. 

«  Toi!  »  dit  le  Khan. 


CATULLE  MENDES.  89 

Alors,  comme  des  gonds  rouilles, 
Grincent  horriblement  les  charnières  d'armures. 
Le  tonnerre  des  coups  se  prolonge  en  murmures. 
Puis  les  rivaux,  froissant  entre  eux  l'acier  bombé, 
S'enlacent.  Un  cri  part.  L'un  des  deux  est  tombé. 
Le  Khan  lui  met  le  pied  sur  le  ventre,  le  glaive 
Dans  la  gorge,  &,  d'un  coup  de  gantelet,  soulève 
La  visière. 

O  stupeur  :  une  femme,  une  enfant! 
Son  sang  (le  tien,  vieux  Domn!)  bouillonne  en  l'étouffant 
Et  dans  ses  yeux  éteints,  seule,  une  larme  brille. 

«  Père,  dit-elle,  adieu.  J'ai  sauvé  votre  fille.  » 


VI 
L'ENFANT 

Cette  nuit-là,  le  vent,  par  tonnantes  saccades, 
D'un  bout  à  l'autre  bout  de  l'horizon  roulait, 
Et  les  nuages  bas  s'effondraient  en  cascades. 

Nuit  lugubre.  Parfois  un  éclair  violet. 

Bref  comme  un  coup  de  fouet,  cinglait  les  vastes  ombres 

Alors  le  long  Volga,  fugace,  étincelait; 


90  LE    PARNASSE    CONTExMPORAIN. 


Car  c'était  dans  les  bois  &  dans  les  steppes   sombres 

Où  Blèda,  subjuguant  les  antiques  Germains, 

De  leurs  libres  hameaux  avait  fait  des  décombres. 

Lents,  courbés,  &  sur  leurs  manteaux  croisant  leurs  mains, 
Deux  prêtres,  blancs  vieillards  appuyés  l'un  à  l'autre, 
Traversaient,  cette  nuit,  ce  désert  sans  chemins. 

Ils  pensaient  :  «  Cette  voie,  étant  dure,  est  la  nôtre.  » 
Celui  qu'on  nommait  Jean  comptait  le  plus  de  jours  ; 
Le  plus  jeune  avait  nom  Pierre,  comme  l'apôtre. 

Ils  apportaient  le  Verbe  à  ces  barbares  sourds, 

Les  Huns,  lils  des  Mongols,  lesquels  eurent  pour  pères 

Les  Tatars  accouplés  aux  femelles  des  ours; 

Constantinople  en  proie  aux  bassesses  prospères 

Avait  exilé  Jean,  &  Pierre  était  venu 

De  Rome  où  l'hérésie  a  ses  plus  vieux  repaires. 

Dans  l'ombre  sans  étoile  &  dans  le  désert  nu 

L'orage  les  ayant  assaillis  loin  des  tentes, 

Ils  se  hâtaient  sans  peur  vers  un  but  inconnu. 

Disputant  aux  vents  froids  leurs  robes  palpitantes, 
Comme  on  fait  devant  l'âtre  ils  parlaient  en  marchant 
De  leurs  soucis,  de  leurs  regrets,  de  leurs  attentes. 


CATULLE   MENDES.  <>i 


Pierre  disait  :  «  Mon  Dieu!  Sur  ce  double  penchant, 

Luxure  &  Cruauté,  Rome  branle  &  s'écroule; 

Qui  n'est  pas  débauché,  dans  ce  siècle,  est  méchant. 

Une  infâme  descente  emporte  prince  &  foule; 
Et  vers  l'Enfer  qui  s'ouvre  en  bas  visiblement 
L'universel  salut  est  la  pierre  qui  roule.  » 

Jean  disait  :  a  Qu'elle  tombe  &  soit  un  lac  fumant, 
La  ville,  ô  Constantin,  qui,  maintenant  caduque. 
Pour  charpente  eut  ta  force  &  ta  foi  pour  ciment  ! 

Le  front  sous  ta  couronne  &  le  pied  sur  ta  nuque. 
Des  nains  régnent  :  l'enfant  Théodose,  &  sa  sœur, 
Et  Chrysaphe;  le  seul  qui  soit  homme  est  eunuque. 

Cependant,  protégé  par  leur  lâche  douceur, 

Nestorius  insuffle  aux  âmes  sa  démence. 

Du  diable  ou  de  soi-même  infâme  confesseur  ! 

Donc  il  est  temps.  Suspends,  ô  Dieu  bon,  ta  clémence! 
L'impiété,  le  vice  &  le  crime  étant  mûrs. 
Il  faut  que  la  moisson  formidable  commence. 

Suscite  un  moissonneur  aux  bras  rudes  &  sûrs 
Qui  fauche  sans  pitié  ni  relâche,  &  remplisse 
Les  granges  de  l'enfer  jusqu'à  rompre  les  murs! 


92  LF    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Dût  le  vengeur,  atroce  &  se  faisant  complice 

Du  mal  universel  châtié  par  le  mal, 

De  ceux  qu'il  punira  partager  le  supplice  !» 

Jean  se  tut.  Pierre  dit  :  «  Amen  !  »  D'un  pas  égal 
Les  deux  vieillards  marchaient  dans  l'ombre  à  l'aventure. 
Flagellés  par  l'averse  &  par  le  vent  brutal. 

Une  bâtisse  ancienne  &  que  le  vent  torture 
Devant  les  voyageurs  se  dressa  brusquement. 
Croulante,  &  d'un  seul  mur  soutenant  sa  toiture. 

L'orage  la  heurtait  d'un  bond  si  véhément 

Que  Jean  se  détourna  par  prudence,  &  que  Pierre 

Dit  tout  d'abord  :  «  Le  mur  va  choir  dans  un  moment. 

Quiconque,  la  fatigue  ayant  clos  sa  paupière, 
Se  coucherait  ici  sur  l'herbe  &  les  gravats , 
S'éveillerait  bientôt  dans  un  linceul  de  pierre. 

—  Certes!  »  repartit  Jean.  Comme  ils  pressaient  le  pas 
Avec  peine,  leurs  pieds  s'allourdissant  de  fange, 
Une  Voix  dit  ces  mots  :  «  Mur  !  ne  t'écroule  pas  !  » 

La  Voix  qui  proférait  cette  parole  étrange 
Leur  sembla  très-terrible  &  très-douce  à  la  fois. 
Qui  donc  parlait,  sinon  le  Seigneur  ou  son  anger 


CATULLE  MENDES.  93 


Tremblants,  ils  s'étaient  mis  à  genoux,  &  leurs  doigts 
Tâtaient  sous  le  manteau  les  crucifix  d'ivoire. 
■((  Mur!  ne  t'ccroulc  point!  »  dit  encore  la  Voix. 

Démon  qui  disputait  au  Seigneur  la  victoire, 
L'âpre  ouragan  d'éclairs  &  d'averses  s'armait  : 
Pas  un  bloc  ne  tomba  de  la  muraille  noire. 

Pierre,  en  la  contemplant  de  la  base  au  sommet, 
Tressaillit  tout  à  coup  &  s'écria  :  «  Regarde  !  » 
Ils  virent  sur  la  terre  un  enfant  qui  dormait. 

Il  dormait.  Eux,  béants,  la  prunelle  hagarde. 

Penchés  vers  l'inconnu  qui  s'était  couché  là, 

Dirent  :  «  Quel  est  ton  nom,  ô  dormeur  que  Dieu  garde?» 

L'enfant,  ouvrant  les  yeux,  répondit  :  «  Attila.  » 


VII 

AHASVÉRUS 

Sans  relâche,  depuis  mille  &  huit  cents  années. 
Sous  tous  les  ciels,  le  long  des  routes  étonnées 
De  ce  passant  ancien  qui  revenait  toujours, 
Ahasvérus  marchait,  la  tête  &  les  pieds  lourds. 


94  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

L'antique  lassitude  écrasait  ce  pauvre  homme; 
Et,  tandis  que,  sans  halte  &  sans  espoir  de  somme, 
Il  se  traînait  comme  un  blessé  qui  voudrait  fuir, 
Cinq  sous  tintaient  dans  son  escarcelle  de  cuir. 
Un  jour,  il  gravissait  une  côte,  en  Norwége. 
La  barbe  dans  la  bise  &  les  pieds  dans  la  neige. 
Il  cria  vers  les  cieux,  marcheur  désespéré  : 
«  Qu'il  sera  doux,  le  roc  où  je  mendormirai. 
Dût  la  neige  y  glacer  la  sueur  de  ma  face! 
Dieu  qui  me  châtias,  n'est-il  donc  rien  qui  fasse 
Que  je  puisse  m'asseoir,  ô  Dieu  bon,  &  mourir?  » 

En  ce  moment,  non  loin  du  Juif  las  de  souffrir, 
Un  mendiant  passait,  blanc  vieillard  qui  chancelle. 
Ahasvérus  tendit  au  vieux  son  escarcelle 
Et  lui  mit  son  manteau  sur  l'épaule  en  marchant. 

Cela  fait,  il  s'assit  &  mourut  sur-le-champ. 


C<t> 


NINA   DE   CALLIAS 


LA 

JALOUSIE    DU  JEUNE  DIEU 

Un  savant  visitait  l'Egypte;  ayant  osé 
Pénétrer  dans  l'horreur  des  chambres  violettes 
Où  les  vieux  rois  thébains,  en  de  saintes  toilettes, 
Se  couchaient  sous  le  roc  profondément  creusé, 

Il  vit  un  petit  pied  de  femme,  mais  brisé 
Par  des  Bédouins  voleurs  de  riches  amulettes. 
Le  baume  avait  saigné  le  long  des  bandelettes, 
Le  henné  ravivait  les  doigts  d'un  ton  rosé. 

Pur,  ce  pied  conservait  dans  ses  nuits  infernales 
Le  charme  doux  &  froid  des  choses  virginales  : 
L'amour  d'un  jeune  dieu  l'avait  pris  enfantin. 

Ayant  baisé  ce  pied  posé  dans  l'autre  monde, 
Le  savant  fut  saisi  d'une  terreur  profonde 
Et  mourut  furieux  le  lendemain  matin. 


96  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


TRISTAN  ET  ISEULT 


ISEULT. 

O  timide  héros  oublieux  de  mon  rang, 
Vous  n'avez  pas  daigné  saluer  votre  dame  ! 
Vos  yeux  bleus  sont  restés  attachés  sur  la  rame. 
Osez  voir  sur  mon  front  la  fureur  d'un  beau  sang. 

TRISTAN. 

J'observe  le  pilote  assoupi  sur  son  banc, 

Afin  que  ce  navire  où  vient  neiger  la  lame 

Nous  conduise  tout  droit  devant  l'épithalame. 

Je  suis  le  blanc  gardien  de  votre  honneur  tout  blanc. 

ISEULT. 

Qu'éclate  sans  pitié  ma  tendresse  étouffée  ! 
Buvez,  Tristan.  Je  suis  la  fille  d'une  fée  : 
Ce  breuvage  innocent  ne  contient  que  la  mort! 

T  R I  s  TA  N . 

Je  bois,  faisant  pour  vous  ce  dont  je  suis  capable. 
O  charme,  enchantement,  joie,  ivresse,  remord! 
11  renferme  l'amour,  ce  breuvage  coupable. 


SULLY  PRUDHOMME 


LE    MISSEL 


Dans  un  missel,  datant  du  roi  Françjois  premier. 
Dont  la  rouille  des  ans  a  jauni  le  papier. 
Et  dont  les  doigts  dévots  ont  usé  l'armoirie. 
Livre  mignon,  vêtu  d'argent  sur  parchemin, 
L'un  de  ces  Hns  travaux  d'ancienae  orfèvrerie 
Oà  se  sentent  l'audace  &  la  peur  de  la  main, 
J'ai  trouvé  cette  fleur  tlétric. 


On  voit  qu'elle  est  trjs-vieille  au  vélin  traversé 

Par  sa  profonde  empreinte  oii  la  sève  a  percé. 

Il  se  pourrait  qu'elle  eût  trois  cents  ans;  mais  n'importe. 

Elle  n'a  rien  perdu  qu'un  peu  de  vermillon , 

Fard  qu'elle  eût  vu  t3mber  même  avant  d'être  morte. 

Qui  ne  brille  qu'un  jour,  &  que  le  papillon 

En  passant  d'un  coup  d'aile  emporte. 

7 


98  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 

Elle  n'a  pas  perdu  de  son  cœur  un  pistil, 
Ni  du  frêle  tissu  de  sa  corolle  un  fil; 
La  page  ondule  encore  ou  sécha  la  rosée 
De  son  dernier  matin,  mêlée  à  d'autres  pleurs; 
La  Mort  en  la  cueillant  l'a  seulement  baisée. 
Et,  soigneuse,  n'a  fait  qu'éteindre  ses  couleurs, 
Mais  ne  l'a  pas  décomposée. 

Une  mélancolique  &  subtile  senteur. 
Pareille  au  souvenir  qui  monte  avec  lenteur. 
L'arôme  du  secret  dans  les  cassettes  closes. 
Révèle  l'âge  ancien  de  ce  mystique  herbier; 
Il  semble  que  les  jours  se  parfument  des  choses. 
Et  qu'un  passé  d'amour  ait  l'odeur  dun  sentier 
Où  le  vent  balaya  des  roses. 

Et  peut-être,  dans  l'air  sombre  &  léger  du  soir, 
Un  cœur,  comme  une  flamme,  autour  du  vieux  fermoir, 
S'efforce,  en  palpitant,  de  se  frayer  passage, 
Et  chaque  soir  peut-être  il  attend  l'Angelus, 
Dans  l'espoir  qu'une  main  viendra  tourner  la  page 
Et  qu'il  pourra  savoir  si  rien  ne  reste  plus 
De  la  fleur  qui  fut  son  hommage. 

Hé  bien!  rassure-toi,  chevalier  qui  partais 
Pour  combattre  à  Pavie  &  ne  revins  jamais. 
Ou  page  qui  tout  bas,  aimant  comme  on  adore, 
Fis  un  aveu  d'amour  d'un  Ave  Maria, 


SULLY  PRUDHOMME.  99 

Cette  fleur  qui  mourut  sous  des  yeux  que  j'ignore, 
Depuis  les  trois  cents  ans  qu'elle  repose  là, 
Où  tu  l'as  mise  elle  est  encore. 


LES  VIEILLES  MAISONS 

Je  n'aime  pas  les  maisons  neuves, 
Leur  visage  est  indifférent; 
Les  anciennes  ont  l'air  de  veuves 
Qui  se  souviennent  en  pleurant; 

Les  lézardes  de  leur  vieux  plâtre 
Semblent  les  rides  d'un  vieillard, 
Leurs  vitres  au  reflet  verdàtre 
Ont  comme  un  triste  &  bon  regard! 

Leurs  portes  sont  hospitalières, 
Car  ces  barrières  ont  vieilli; 
Leurs  murailles  sont  familières 
A  force  d'avoir  accueilli; 

Les  clefs  s'y  rouillent  aux  serrures, 
■Car  les  cœurs  n'ont  plus  de  secrets; 
Le  temps  y  ternit  les  dorures. 
Mais  fait  ressembler  les  portraits. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Des  voix  chères  dorment  en  elles, 
Et  dans  les  rideaux  des  grands  lits 
Un  souffle  d'âmes  paternelles 
Remue  encor  les  anciens  plis. 

J'aime  les  âtres  noirs  de  suie 
D'où  l'on  entend  bruire  en  Tair 
Les  hirondelles  ou  la  pluie 
Avec  le  printemps  ou  l'hiver; 

Les  escaliers  que  le  pied  monte 
Par  des  degrés  larges  &  bas 
Dont  il  connaît  si  bien  le  compte, 
Les  ayant  creusés  de  ses  pas; 

Le  toit  dont  fléchissent  les  pentes, 
Le  grenier  aux  ais  vermoulus 
Qui  fait  rêver  sous  ses  charpentes 
A  des  forêts  qui  ne  sont  plus. 

J'aime  surtout,  dans  la  grand'salle 
Où  la  famille  a  son  foyer, 
La  poutre  unique,  transversale, 
Portant  le  logis  tout  entier. 

Immobile  &  laborieuse. 
Elle  soutient  comme  autrefois 
La  race  inquiète  &  rieuse 
Qui  se  lie  encore  à  son  bois. 


SULLY   PRUDHOMME.  loi 

— 

Elle  ne  rompt  pas  sous  la  charge, 
Bien  que  déjà  ses  flancs  ouverts 
Sentent  leur  blessure  plus  large 
Et  soient  tout  criblés  par  les  vers; 

Par  une  force  qu'on  ignore, 
Rassemblant  ses  derniers  morceaux, 
Le  chêne  au  grand  cœur  tient  encore 
Sous  la  cadence  des  berceaux; 

Mais  les  enfants  croissent  en  âge. 
Déjà  la  poutre  plie  un  peu; 
Elle  cédera  davantage. 
Les  ingrats  la  mettront  au  feu... 

Et,  quand  ils  l'auront  consumée. 
Le  souvenir  de  son  bienfait 
S'envolera  dans  sa  fumée; 
Elle  aura  péri  tout  à  fait, 

Dans  ses  restes  de  toutes  sortes, 
Eparse  sous  mille  autres  noms , 
Bien  morte,  car  les  choses  mortes 
Ne  laissent  pas  de  rejetons; 

Comme  les  servantes  usées 
S'éteignent  dans  l'isolement, 
Les  choses  tombent  méprisées 
Et  rinissent  entièrement. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


C'est  pourquoi,  lorsqu'on  livre  aux  flammes 
Les  débris  des  vieilles  maisons, 
Le  rêveur  sent  brûler  des  âmes 
Dans  les  bleus  éclairs  des  tisons. 


LE  VOLUBILIS 


Toi  qui  m'entends  parler  sans  frayeur  de  la  mort, 
Parce  que  ton  amour  te  promet  qu'elle  endort , 
Et  que  le  court  sommeil  commencé  dans  son  ombre 
S'achève  au  clair  pays  des  étoiles  sans  nombre. 
Reçois  mon  dernier  vœu  pour  le  jour  où  j'irai 
Tenter  seul,  avant  toi,  si  ton  amour  dit  vrai. 

Ne  cultive  au-dessus  de  mes  paupières  closes 
Ni  de  grands  dahlias,  ni  d'orgueilleuses  roses. 
Ni  de  rigides  lys  :  ces  fleurs  montent  trop  haut; 
Ce  ne  sont  pas  des  fleurs  si  iières  qu'il  me  faut,. 
Car  je  ne  sentirais  de  ces  roides  voisines 
Que  le  tâtonnement  funèbre  des  racines. 

Au  lieu  des  dahlias ,  des  roses  &  des  lys , 
Transplante  près  de  moi  le  gai  volubilis 
Qui,  familier,  grimpant  le  long  du  vert  treillage 


SULLY   PRUDHOMME.  103 

Pour  denteler  l'azur  où  ton  âme  voyage. 

Forme  de  ta  beauté  le  cadre  habituel , 

Et  fait  de  ta  fenêtre  un  jardin  dans  le  ciel. 

Voilà  le  compagnon  que  je  veux  à  ma  cendre  : 
Flexible,  il  saura  bien  jusque  vers  moi  descendre. 
Quand  tu  l'auras  baisé,  chérie,  en  me  nommant, 
Par  quelque  étroite  fente  il  viendra  doucement. 
Messager  de  ton  cœur,  dans  ma  suprême  couche, 
Fleurir  de  ton  espoir  le  néant  de  ma  bouche. 


LES  TRANSTÉVERINES 


Le  dimanche,  au  Borgo,  les  femmes  &  les  filles, 
Lasses  d'avoir,  six  jours,  traîné  sous  des  guenilles. 
Etalent  bravement  un  linge  radieux; 
Ce  n'est  plus  le  costume  éclatant  des  aïeux  : 
Quand  le  peuple  vieillit,  l'habit  se  décolore. 
Pourtant  le  rouge  vif  les  réjouit  encore  : 
Elles  font  resplendir  sur  le  brun  de  leur  peau 
Des  fichus  qu'on  dirait  taillés  dans  un  drapeau. 
Les  bras  ronds  &  charnus  sortent  des  grosses  manches; 
Le  jupon  suit  tout  droit  la  carrure  des  hanches; 
Le  contour  d'un  sein  riche  &  un  dos  bien  arqué 
S'accuse  avec  ampleur  par  de  beaux  plis  marqué  ; 


I04  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

D'un  corset  rude,  ouvert  d'une  large  échancrure, 

Le  cou  ferme  se  dresse,  &  pour  iière  parure 

Une  flèche  d'argent  traverse  les  cheveux 

Lourds  &  lisses,  d'un  noir  intense  aux  reflets  bleus. 

Un  long  clinquant  de  cuivre  étincelle  à  l'oreille, 

Et  la  voûte  de  l'œil,  pleine  d'ombre,  est  pareille 

A  ces  vallons  brumeux  où  miroite  un  lac  noir. 

Et  ces  fortes  beautés  sont  splendides  à  voir 

Quand  toutes,  au  soleil,  le  long  des  grandes  pentes, 

Par  groupes  se  croisant,  vont  superbes  &  lentes. 

Roine,  dé-embre  i8J6. 


LA  PLACE  NAVONE 


Nous  aimions  à  rôder  sur  la  place  Navone. 
Ah!  le  pied  n'y  bat  point  l'asphalte  monotone, 
Mais  un  rude  pavé,  houleux  comme  une  mer. 
Djs  maraîchers  y  font  leurs  tentes  tout  l'hiver, 
Et  les  enfants,  l'éti,  s'ébattent  dans  l'eau  bleue. 
Sous  le  triton  qui  tient  un  dauphin  par  la  queue. 
Au  beau  milieu  surgit  un  chaos  où  l'on  voit 
Dans  un  antre  de  pierre  un  gros  lion  qui  boit, 
Prjs  d'un  palmier,  parmi  djs  floraisons  marines; 
Un  cheval  qui  s'élance  en  ouvrant  les  narines; 


SULLV    PRUDIIOMMK.  loy 


Un  obélisque  en  l'air  sur  un  tas  de  récifs, 

Flanqué  de  quatre  dieux  aux  gestes  sans  motifs. 

•Nous  aimions  ce  grand  cirque  à  fortune  inégale 

O.'i  le  taudis  s'accote  à  la  maison  ducale. 

Nous  y  venions  surtout  dans  les  jours  de  marché  : 

C'est  là  que  nous  avons  avjc  amour  cherché 

Quelque  précieux  tome  embaumé  dans  sa  crasse 

De  Marsile  Ficin,  de  Quinault  ou  d'Horace, 

Et,  parmi  les  chaudrons,  les  vestes,  les  fruits  secs. 

Les  poignards  &  les  clefs,  ces  lampes  à  trois  becs 

De  forme  florentine,  aux  supports  longs  &  minces, 

Oà  pend  tout  un  trousseau  d'éteignoirs  &  de  pinces. 

Et  qui,  flambeaux  naïfs  des  poètes  fameux, 

Njus  font  croire,  la  nuit,  que  nous  pensons  comme  eux! 

Romj,  dé-embre  ï'\66. 


\^ 


PAUL  VERLAINE 


LES    VAINCUS 

La  vie  est  triomphante  &  l'idéal  est  mort! 
Et  voilà  que,  criant  sa  joie  au  vent  qui  passe, 
Le  cheval  enivré  du  vainqueur  broie  &  mord 
Nos  frères,  qui  du  moins  tombèrent  avec  grâce. 

Et  nous,  que  la  déroute  a  fait  survivre,  hélas! 
Les  pieds  meurtris,  les  yeux  baissés,  la  tète  lourde, 
Sanglants,  vcules,  fangeux,  déshonorés  &  las. 
Nous  allons,  étouffant  mal  une  plainte  sourde. 

Nous  allons,  au  hasard  du  soir  &  du  chemin. 
Comme  les  meurtriers  &  comme  les  infâmes, 
Veufs,  orphelins,  sans  fils,  ni  toit,  ni  lendemain. 
Aux  lueurs  des  forêts  familières  en  flammes. 


Ah!  puisque  cette  fois  l'heure  a  sonné,  qu'enfin 
L'espoir  est  aboli,  la  défaite  certaine. 


[o8  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Et  que  l'efFort  le  plus  énorme  serait  vain, 
Et  puisque  c'en  est  fait  même  de  notre  haine, 

Nous  n'avons  plus,  à  l'heure  où  tombera  la  nuit. 
Abjurant  tout  risible  espoir  de  funérailles, 
Qu'à  nous  laisser  mourir  obscurément,  sans  bruit. 
Comme  il  sied  aux  vaincus  des  suprêmes  batailles. 

—  ...  Une  faible  lueur  palpite  à  l'horizon, 
Et  le  vent  glacial  qui  se  lève  redresse 
La  cime  des  forêts  &  les  fleurs  du  gazon , 
C'est  l'aube!  Tout  renaît  sous  sa  froide  caresse. 

De  fauve,  l'Orient  devient  rose,  &  l'argent 
Des  astres  va  bleuir  dans  l'azur  qui  se  dore  ; 
Le  coq  chante,  veilleur  exact  &  diligent, 
L'alouette  a  volé  stridente  :  c'est  l'aurore! 

Eclatant,  le  soleil  surgit  :  c'est  le  matin. 
Amis,  c'est  le  matin  splendide  dont  la  joie 
Heurte  ainsi  notre  lourd  sommeil  &  le  festin 
Horrible  des  oiseaux  &  des  fauves  de  proie. 

O  prodige!  en  nos  cœurs  le  frisson  radieux 
Met,  à  travers  l'éclat  subit  de  nos  cuirasses. 
Avec  un  violent  désir  de  mourir  mieux, 
La  colère  &  l'orgueil  ancien  des  bonnes  races. 

Allons,  debout,  allons,  allons,  debout,  debout! 
Assez  comme  cela  de  hontes  &  de  trêves! 


PAUL  VERLAINE.  109 

Au  combat!  au  combat!  car  notre  sang  qui  bout 
A  besoin  de  fumer  sur  la  pointe  des  glaives. 


L'ANGELUS    DU  MATIN 


Fauve,  avec  des  tons  d'ëcarlatc, 
Une  aurore  de  tin  d'été 
Tempêtueusement  éclate 
A  l'horizon  ensanglanté. 

La  nuit  rêveuse,  bleue  &  bonne 
Pâlit,  scintille  &  fond  en  l'air, 
Et  l'ouest,  dans  l'ombre  qui  frissonne, 
Se  teinte  au  bord  de  rose  clair. 

La  plaine  brille  au  loin  &  fume; 
Un  oblique  rayon,  venu 
Du  soleil  surgissant,  allume 
Le  fleuve  comme  un  sabre  nu. 

Le  bruit  des  choses  réveillées 
Se  marie  aux  brouillards  légers 
Que  les  herbes  &  les  feuillées 
Ont  subitement  dégagés. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

L'aspect  vague  du  paysage 
S'accentue  &  change  à  foison. 
La  silhouette  d'un  village 
Paraît.  —  Parfois  une  maison 

Illumine  sa  vitre  &  lance 
Un  grand  éclair  qui  va  chercher 
L'ombre  du  bois  plein  de  silence. 
Çà  &  là  se  dresse  un  clocher. 

Cependant  la  lumière  accrue 
Frappe  dans  les  sillons  les  socs, 
Et  voici  que  claire,  bourrue, 
Despotique,  la  voix  des  coqs, 

Proclamant  l'heure  froide  &  grise 
Du  pain  mangé  sans  faim,  des  yeux 
Frottés  que  flagelle  la  bise 
Et  du  grincement  des  moyeux, 

Fait  sortir  des  toits  la  fumée. 
Aboyer  les  chiens  en  fureur. 
Et  par  la  pente  accoutumée 
Descendre  le  lourd  laboureur. 

Tandis  qu'un  chœur  de  cloches  dures 
Dans  le  grandissement  du  jour 
Monte,  aubade  franche  d'injures 
A  l'adresse  du  Dieu  d'amour! 


PAUL  VERLAINE. 


LA   SOUPE    DU   SOIR 


Il  iait  nuit  dans  la  chambre  étroite  &  froide  où  l'h  .)mmc 
Vient  de  rentrer  couvert  de  neige,  en  blouse,  &  comme 
Depuis  huit  jours  il  n'a  pas  prononcé  deux  mots, 
La  femme  a  peur  &  fait  des  signes  aux  marmots. 

Un  seul  lit,  un  bahut  disloque,  quatre  chaises. 
Des  rideaux  jadis  blancs  souillés  par  les  punaises. 
Une  table  qui  va  s'écroulant  d'un  côté,  — 
Le  tout  navrant,  avec  un  air  de  saleté. 

L'homme,  grand  front,  grands  yeux  pleins  dune  sombre  flamme, 
A  vraiment  des  lueurs  d'intelligence  &  d'àme, 
Et  c'est  ce  qu'on  appelle  un  solide  garçon, 
La  femme,  jeune  encore,  est  belle  à  sa  façon. 

Mais  la  Misère  a  mis  sur  eux  sa  main  funeste, 
Et,  perdant  par  degrés  rapides  ce  qui  reste 
En  eux  de  tristement  vénérable  &  d'humain, 
Ce  seront  la  femelle  &  le  mâle  demain. 

Tous  se  sont  attablés  pour  manger  de  la  soupe 
Et  du  boeuf,  &  ce  tas  sordide  forme  un  groupe 
Dont  l'ombre  à  l'intini  s'allonge  tout  autour 
De  la  chaîïibre,  la  lampe  étant  sans  abat-jour. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Les  enfants  sont  petits  &  pâles,  mais  robustes, 
En  dépit  des  maigreurs  saillantes  de  leurs  bustes 
Qui  disent  les  hivers  passés  sans  feu  souvent 
Et  les  étés  subis  dans  un  air  c'toufant. 

Non  loin  d'un  \ieux  fusil  rouillé  qu'un  c'ou  supporte 
Et  que  la  lampe  fait  luire  d'étrange  sorte, 
Quelqu'un  qui  chercherait  longtemps  dans  ce  retra't 
Avec  l'œil  d'un  agent  de  police  verrait. 

Empilés  dans  le  fond  de  la  boiteuse  armoire. 
Quelques  livres  poudreux  de  science  &  d'histoire. 
Et  sous  le  matelas,  cachés  avec  grand  soin, 
Des  romans  capiteux  cornés  à  chaque  coin. 

Ils  mangent  cependant.  L'homme,  morne  &  faroucl  e, 
Porte  la  nourriture  écœurante  à  sa  bouche 
D'un  air  qui  n'est  rien  moins  nonobstant  que  soumir. 
Et  son  eustache  semble  à  d'autres  soins  promi,". 

La  femme  pense  à  quelque  ancienne  compagne, 
Laquelle  a  tout,  voiture  &  maison  de  campagne. 
Tandis  que  les  enfants,  leurs  poings  dans  leurs  yeux  clos, 
Ronflant  sur  leur  assiette,  imitent  des  sanglot". 


PAUL  VERLAINE.  iî\ 


SUR   LE    CALVAIRE 


Lorsque  Jésus  fut  mort,  &  comme  une  auréole 
S'allumait  bleue  au  front  blanc  du  Nazaréen, 
Plus  pâle  qu'un  cadavre  &  plus  tremblant  qu'un  chien, 
Le  bon  larron,  prenant  brusquement  la  parole  : 

<(  Compagnon,  que  dis-tu  de  tout  ceci? —  Moi?  Rien, 
Répondit  le  mauvais  larron,  Rien,  âme  molle. 
Rien,  ô  cerveau  chétif^u'un  tel  prodige  affole. 
Sinon  qu'en  pendant  là  cet  homme,  l'on  fît  bien.  » 

Un  coin  du  ciel  s'ouvrit  soudain  comme  une  porte 

Et  la  foudre  s'en  vint  brûler  l'audacieux 

Qui  hurla,  puis  reprit  :  «  On  a  bien  fait,  n'importe!  » 

Un  corbeau  qui  passait  lui  creva  les  deux  yeux, 
Et  vers  ses  pieds  mordus  se  dressait  une  louve. 
Mais  l'Obstiné  cria  :  «  Qu'est-ce  que  cela  prouve?  » 


114  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


LA  PUCELLE 


Quand  déjà  pétillait  &  flambait  le  bûcher, 
Jeanne,  qu'assourdissait  le  chant  brutal  des  prêtres,. 
Sous  tous  ces  yeux  dardés  de  toutes  ces  fenêtres, 
Sentit  frémir  sa  chair  &  son  âme  broncher. 

Et,  semblable  aux  agneaux  que  revend  au  boucher 
Le  pâtour  qui  s'en  va  sifflant  des  airs  champêtres. 
Elle  considéra  les  choses  &  les  êtres 
Et  trouva  son  seigneur  bien  ingrat  &  léger. 

«  C'est  mal,  gentil  bâtard,  doux  Charles,  bon  Xaintrailles, 
De  laisser  les  Anglais  faire  ces  funérailles 
A  qui  leur  fit  lever  le  siège  d'Orléans!  » 

Et  la  Lorraine,  au  seul  penser  de  cette  injure, 
Tandis  que  l'étreignait  la  mort  des  mécréants , 
Las!  pleura,  comme  eut  fait  une  autre  créature. 


LEFEBURE 


LA   ROSE    MALADE 

Une  fois  j'aperçus,  au  fond  d'un  pcle-mêle 
De  ronces,  de  cailloux  &  de  buissons  obscurs. 
Une  rose  pendue  au  bout  d'un  rameau  frêle. 
Qui  se  mourait,  fanée,  à  l'angle  de  deux  murs. 

Elle  avait  fleuri  là  sans  fraîcheur  &  sans  gloire  : 
Un  peu  de  rouge  à  peine  égayait  sa  pâleur. 
Et  sa  forme  indécise,  à  travers  l'ombre  noire, 
Reluisait  vaguement  comme  un  spectre  de  fleur. 

Demi-mort,  demi-clos,  près  de  la  triste  rose. 
Se  penchait  un  bouton  par  le  vent  agité  : 
Ils  semblaient  regarder  &  chercher  quelque  chose, 
Et  leurs  reflets  mouvants  tachaient  l'obscurité. 

Le  soleil  répandait  cette  splendeur  dernière 
Qui,  comme  un  éclair  fixe,  illumine  les  bois; 
On  sentait  s'en  aller  la  vie  &  la  lumière, 
Quelques  rayons  traînaient  à  la  cime  des  toits. 


ii6  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Et  SOUS  les  coups  du  vent  les  deux  corolles  blanches^ 
Comme  des  suppliants  qui  se  tordent  les  bras, 
Sans  repos,  sans  espoir,  tendaient  leurs  longues  branches 
Vers  l'astre  indifférent  qui  ne  les  voyait  pas. 

Moi  je  pris  en  pitié  cette  chose  souffrante, 

Ce  silence  isolé  parmi  tant  d'êtres  sourds, 

Ce  fantôme  flétri,  cette  rose  mourante, 

Vierge  encor  d'un  soleil  qu'elle  implorait  toujours. 

Je  lui  dis  :  Je  te  plains,  pauvre  fleur  solitaire, 
Que  rien  ne  peut  guérir  ou  ne  vient  consoler. 
Douleur  enracinée  au  milieu  de  la  terre, 
Qui  ne  peux  pas  marcher  &  ne  peux  pas  parler. 

O  ma  sœur  en  malheur!  nos  âmes  sont  suivies 
D'un  même  désespoir  &  d'un  désir  pareil. 
Un  but  jamais  atteint  domine  nos  deux  vies. 
Et  je  cherche  l'amour  comme  toi  le  soleil. 


ERNEST  D'HERVILLY 


A    LA    LOUISIANE 


Sous  l'azur  enflammé  le  vieux  Mississipi 

Fume.  —  Il  est  midi.  —  Les  tortues 

Dorment.  Le  caïman  aux  mâchoires  pointues 
Bâille,  dans  le  sable  accroupi. 

Les  cloches  ont  sonné  le  breakfast  dans  la  plaine; 

Et  l'on  n'aperçoit  plus,  là-bas, 
Dans  les  cannes  à  sucre  &  dans  les  verts  tabacs, 

Les  nègres  aux  cheveux  de  laine. 


Tandis  que  sur  les  champs  où  gisent  les  paniers 
Des  noirs  étendus  dans  leurs  cases. 

Le  soleil  tombe  droit  &  dessèche  les  vases 
Nourricières  des  bananiers: 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Chez  JefFerson  and  C%  dont  le  coton,  par  balles, 
Gorge  le  Havre  &  Manchester, 

On  siffle  le  petit  Africain  Jupiter, 
Un  rejeton  de  cannibales! 

Jupiter,  négrillon  vorace  &  somnolent. 

Qui  chérit  l'éclat  blanc  du  linge. 

Un  large  éventail  jaune  entre  ses  doigts  de  singe. 
S'avance  d'un  pas  indolent. 

Or,  préférant,  selon  toutes  les  conjectures, 

La  cuisine  à  la  véranda. 
Il  évente,  rêveur,  sa  maîtresse  Tilda, 

En  digérant  des  confitures. 

Et,  cependant  qu'il  suit  de  son  gros  œil  d'émail 
Les  zigzags  sans  fin  d'une  mouche, 

L'ivoire  de  ses  dents  brille  au  bord  de  sa  bouche, 
Entre  deux  croissants  de  corail. 

Un  jour  discret  emplit  la  véranda  tranquille. 
Filtré  par  les  feuillages  verts; 

Les  stores  de  rotin  au  hasard  entr'ouverts 

Laissent  passer  des  fleurs  par  mille. 

Nul  bruit.  —  L'éventail  bat  l'air  tiède  &  parfumé 

Avec  un  soupir  monotone; 
Un  griffon  de  Cuba,  muet,  se  pelotonne 

Ou  s'étire,  ingrat  trop  aimé! 


ERNEST    D'HERVILLY.  119 


Deux  splendides  aras,  de  leur  perchoir  d'ébènc 
Lancent,  assoupis,  des  clins  d'yeux 

Sur  l'enfant  noir,  objet  de  leur  secrète  haine. 
Et  sur  le  Havanais  soyeux. 

Un  macaque  chéri,  jeune  mais  blasé,  grave 
Comme  au  Sénat  le  Président, 

Crève,  plein  d'insolence,  &  du  bout  de  la  dent, 
La  peau  jaune  d'une  goyave. 

Au  dehors  les  crapauds  se  taisent  dans  les  joncs 

Mystérieux  des  marécages. 
Les  moqueurs  alanguis  ont  cessé  dans  leurs  cages 

De  contrefaire  les  pigeons. 

Miss  Tilda  JefFerson,  une  enfant,  paresseuse. 

Paresseuse  créolement, 
Abandonne  son  corps  au  tangage  charmant 

Et  doux  de  sa  large  berceuse; 

Elle  est  pâle,  très-pâle,  avec  des  cheveux  bruns, 
Dans  son  peignoir  de  mousseline. 

On  voit  à  la  blancheur  de  l'ongle  à  sa  racine 

Que  son  sang  noble  est  pur  d'emprunts. 

Le  balancin  de  canne  où  miss  Tilda  repose 

Obéit  à  son  poids  léger; 
La  chère  créature  au  doux  nom  étranger 

A  l'oreille  porte  une  rose. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Sa  suivante  Euphrasie,  en  madras  jaune  &  bleu, 

Aux  grosses  lèvres  incarnates, 
Rit,  sans  savoir  pourquoi,  dans  un  coin,  sur  les  nattes. 

Humant  sa  cigarette  en  feu. 

Miss  Tilda  Jefferson  fait  la  sieste;  elle  rêve; 

Elle  pense  à  son  doux  ami; 
Ses  admirables  yeux  sont  fermés  à  demi. 

Son  nègre  l'éventé  sans  trêve. 

L'œil  clos,  miss  Tilda  suit  Davis  Brooks,  son  amant. 

Sur  les  houles  de  l'Atlantique, 
Tandis  que  Jupiter,  harcelé  d'un  moustique, 

La  contemple  piteusement. 

Elle  voit  son  Davis,  tête  hâlée  &  fière. 

Sur  le  pont  du  schooner  a  The  Fly  », 

Qui  fume,  accoudé  sur  l'habitacle  poli, 
En  casquette  à  longue  visière; 

Le  schooner  roule  &  tangue,  &  ses  mâts  gracieux 
Jettent  leurs  ombres  sur  les  lames, 

Et  l'ombre  des  huniers,  des  espars  &  des  flammes; 
Davis  Brooks  paraît  soucieux. 

Miss  Jefferson  sourit  —  (le  fin  navire  lofe 

Et  s'éloigne),  —  ses  doigts  mignons 

S'agitent  faiblement,  délicats  compagnons 
Du  sein  qui  tremble  sous  l'étoffe. 


ERNEST   D'HERVILLY.  lai 

Ainsi,  sur  l'Océan,  où  croise  son  amour, 

La  blanche  miss  Tilda  s'égare, 
A  laquelle  ce  soir,  en  brûlant  un  cigare, 

Trente  planteurs  feront  leur  cour. 

Mais,  hélas!  insensible  à  tant  de  poésie, 

Jupiter  pousse  un  cri  plaintif, 
Et  dans  son  coin  obscur,  toujours  sans  nul  motif, 

Rit  la  mulâtresse  Euphrasie; 

Autour  d'eux  le  chien  blanc,  les  perroquets  pourprés 
Et  le  singe  roux,  tout  sommeille; 

Le  vent  qui  passe  apporte,  avec  un  bruit  d'abeille, 
L'odeur  des  ananas  dorés. 


A    CAYENNE 

Midi,  Pas  d'ombre.  Un  ciel  d'acier,  pulvérulent. 
La  terre,  brique  sombre,  au  soleil  se  fendille. 
Par  moments ,  une  odeur  lointaine  de  vanille 
Flotte,  exquise,  dans  l'air  immobile  &  brûlant. 

Là-bas,  longeant  la  mer  huileuse  qui  scintille. 
S'alignent  les  maisons  aux  murs  bas  peints  en  blanc , 
En  rose,  en  lilas  tendre,  en  vert  pâle,  en  jonquille, 
De  la  Ville ,  où  chacun  sommeille  pantelant. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Sur  la  plage,  qu'un  fou  traverse  à  lourds  coups  d'aile, 
Seul,  &  nu  comme  un  ver,  flâne  un  négrillon  grêle, 
Au  gros  ventre  orné  d'un  nombril  proéminent; 

Ouvrant  sa  lèvre  rouge  où  la  dent  étincelle. 
Heureux  comme  un  poisson  qui  nage,  il  va,  traînant 
Un  crapaud  gigantesque  au  bout  d'une  ficelle. 


THE  PARK 

Sa  Seigneurie  est  sur  le  continent.  —  Les  hêtres 
Sous  lesquels  Robin-Hood  jadis  tendit  son  arc 
Mugissent,  défeuillés,  au  fond  du  noble  Park. 
Blackwood-Castle  est  désert;  closes  sont  les  fenêtres. 

Rivière  de  high-life,  à  travers  un  gazon 
Ratissé  sans  relâche,  eau  flegmatique  &  noire. 
Coule  à  présent  la  source  où  s'arrêtait  pour  boire 
Le  brave  Outlaw  chargé  de  fraîche  venaison. 

Le  domaine  est  ouvert  au  public.  —  Véritable 
Faveur,  Mylord!  — Pourtant,  bien  qu'il  soit  confortable, 
Elégant  &  correct  —  de  la  fleur  au  caillou,  — 

Les  promeneurs  jamais  n'y  troublent  les  corneilles; 
Nul  Bottom  du  village,  aux  joyeuses  oreilles. 
N'y  vient  se  faire  dire  :  —  O  my  dear.  I  love  you! 


M*"=  BLÂNCHECOTTE 


CHANTS 


1 


Comme  une  sombre  histoire  encor  douce  &  cliérie 
Laisse  nos  deux  noms  sommeiller! 

Du  mal  d'avoir  aimé  je  ne  suis  point  guérie  : 
Je  ne  veux  point  rae  réveiller! 

Prends  garde  à  ton  regard  qui  peut  rouvrir  ma  peine 

Je  veux  t'oublier,  si  je  puis! 
Mais  pour  que  cet  oubli  difficile  me  vienne, 

Oh!  fuis-moi  comme  je  te  fuis! 

Ne  nous  revoyons  pas!  Au  son  d'une  parole 

Le  passé  peut  se  ranimer! 
J'ai  peur  de  moi,  j'ai  peur  que  ma  fierté  s'envoie  : 

Je  t'aime,  &  ne  veux  plus  taimer! 


124  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Ne  la  rattache  pas,  puisque  tu  l'as  brisée, 

Notre  chaîne  aux  anneaux  d'amour! 

Je  ne  veux  plus  souffrir,  j'ai  ma  force  épuisée  : 
Je  souTrirais  de  ton  retour! 

Je  te  craindrais  encor;  je  suis  toujours  sans  armes 

Contre  le  souvenir  vainqueur! 
Tu  peux  tout  contre  moi  qui  n'ai  plus  que  mes  larmes 

Ne  t'amuse  plus  de  mon  cœur! 

Pour  toi,  pour  un  rayon  de  sourire  intidèle. 
Pour  te  venir  quand  tu  dis  :  Viens! 

Je  braverais  la  mort,  car  ta  puissance  est  tel'e 
Que  je  te  fuis  &  t'appartiens! 

Plus  de  ces  jeux,  va-t'en!  Que  notre  adieu  subsiste! 

Tu  ne  peux  m'aimer,  laisse-moi  ! 
Sans  rien  recommencer  de  notre  passé  triste. 

Je  veux  me  souvenir  de  toi! 


Il 


C'était  dans  la  saison  des  roses , 
Avril  éblouissait  ton  cœur; 
Le  ciel  répandait  sa  couleur 
Sur  tes  ailes  fraîches  écloses  : 
C'était  dans  la  saison  des  roses! 


iM™»  BLANCHECOTTE.  i2j 


Ton  âme  était  ivre  d'aimer! 
Plus  belle  que  les  plus  beaux  rêves, 
Ta  vie  aux  débordantes  sèves, 
Toute  neuve,  allait  s'enflammer  : 
Ton  âme  était  ivre  d'aimer  ! 

Moi,  c'était  ma  saison  d'automne; 
L'âpre  bise  sifflait  toujours  ; 
Et  rapides  tombaient  mes  jours 
Comme  la  feuille  tourbillonne  : 
Moi,  c'était  ma  saison  d'automne! 

Ma  gerbe  était  faite  ici-bas , 
Ma  route  presque  terminée; 
Et,  lasse  au  bout  de  ma  journée. 
J'allais  &  ne  t'écoutais  pas  : 
Ma  gerbe  était  faite  ici-bas  ! 

J'avais  eu  ma  récolte  pleine. 
Ce  qu'à  son  pâle  genre  humain 
Dieu  jette  le  long  du  chemin  : 
Peu  de  joie  &  beaucoup  de  peine! 
J'avais  eu  ma  récolte  pleine  ! 

III 

Non  !  tu  n'as  pas  fini  d'aimer, 
Ton  âme  est  encor  toute  verte  : 


126  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Un  mot  suffit  pour  rallumer 
La  flamme  seulement  couverte. 

Non!  tu  n'as  pas  fini  d'aimer, 
Ta  chanspn  d'avril  dure  encore  : 
Ta  jeune  voix  sait  ranimer 
Nos  douces  visions  d'aurore  ! 

Non!  tu  n'as  pas  fini  d'aimer! 
Les  songes  d'or  que  tu  parsèmes 
N'ont  pu  dans  toi  se  refermer  : 
Ils  t'enivrent,  toujours  les  mêmes! 

Tu  n'auras  pas  fini  d'aimer 

Tant  que  tes  yeux,  pleins  d'étincelles, 

Pourront  sourire  ou  s'alarmer 

Et  que  ton  rêve  aura  des  ailes! 


IV 


Au  bruit  de  la  mer  &  le  long  des  brumes, 
J'ai  porté  bien  lourd  mon  chagrin  dernier; 
Et  les  flots  houleux  aux  blanches  écumes 
Ont  roulé  ma  plainte  avec  leur  gravier. 

Au  bruit  de  la  mer,  sur  le  bord  des  grèves. 
J'ai  suivi  le  vol  des  oiseaux  pêcheurs; 


M'"«    BLANCHECOTTE..  127 

Et  les  goélands  au  pays  des  rêves 

Ont  sur  leur  grande  aile  emporté  mes  pleurs. 

Au  bruit  de  la  mer,  quand  passait  la  brise 
Sur  le  rayon  pur  d'un  matin  de  mai, 
J'ai  dit  à  mon  cœur,  qui  toujours  se  brise  : 
Sois  enrin  dompté!  sois  enfin  calmé! 

Au  bruit  de  la  mer,  quand  le  vent  d'automne 
Tord  comme  un  roseau  les  mâts  en  péril, 
Et  qu'à  travers  cieux  la  foudre  au  loin  tonne. 
J'ai  dit  :  Tout  est  bien!  Paix!  Ainsi  soit-il  ! 

Et  la  mer  sereine  &  la  mer  sévère 
M'ont  dit  :  Il  faut  bien  à  Dieu  laisser  faire! 
Le  voyage  est  prompt,  le  supplice  i^st  court  : 
SoulFrir  &  mourir  ne  sont  que  d'un  jour! 


HENRY  REY 


POUR   PRENDRE    CONGÉ 

Madame,  vous  avez  une  alerte  jeunesse, 

Une  prunelle  fauve  avec  des  regards  doux, 

Je  vous  ai  vue  un  soir,  ayant  quelque  tristesse. 

Et  mon  rêve,  un  moment,  s'est  posé  près  de  vous. 

Un  soleil  éclatant  dore  vos  cheveux  roux, 
Votre  chair  est  pareille  aux  marbres  de  la  Grèce  ; 
Divine  fut  la  coupe  où  je  puisai  l'ivresse  ; 
Plus  d'un  eût  effeuillé  sa  vie  à  vos  genoux. 

Et  moi...  moi  sans  remords  je  vous  quitte,  madame, 
Je  déserte  le  temple  indifférent  aux  dieux 
Et  l'autel  où  jamais  ne  s'allume  une  flamme. 

Vous  vous  consolerez  de  ces  brusques  adieux; 
Pour  croire  à  vos  regrets,  je  connais  trop  votre  âme, 
Et  pour  croire  à  vos  pleurs,  je  connais  trop  vos  yeux. 


VICTOR  DE  LAPRADE 


LE    FAUNE 


POEME 


I 


Le  chêne  est  vieux;  les  ans,  les  vents  &  le  tonnerre 
Ont  fait  brèche  à  Son  front  quatre  fois  centenaire. 
Squelette  immense ,  au  loin ,  dans  la  brume  des  soirs , 
11  tord  sous  un  ciel  gris  ses  bras  noueux  &  noirs; 
Sur  ses  minces  rameaux  tremble  un  feuillage  rare  ; 
Le  prodigue  printemps  pour  lui  s'est  fait  avare; 
Dans  le  concert  de  juin  il  se  tait,  il  est  seul. 

La  mousse  étend  sur  l'arbre  un  bleuâtre  linceul; 
Sur  ses  branches  le  gui,  sur  ses  pieds  la  fougère... 
Tout  ce  qu'il  a  de  vert  est  de  sève  étrangère. 


Les  oiseaux  de  l'amour  ne  s'y  posent  jamais; 
De  siînistres  bavards  fréquentent  ses  sommets; 


i!3o  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Chargeant  de  leurs  nids  lourds  ses  tiges  les  plus  hautes^ 
La  pie  &  le  corbeau  font  fuir  de  plus  doux  hôtes. 

Er  bas  le  sol  est  nu;  pas  une  fleur  autour 
De  ce  tronc  caverneux,  large  comme  une  tour; 
Fine  &  rare  aux  abords ,  l'herbe  se  montre  à  peine  ; 
La  terre  s'épuisa  pour  former  ce  grand  chêne. 
Mais  le  temps  a  miné  le  cœur  du  vieux  géant; 
Sous  l'écorce  de  fer  s'ouvre  un  antre  béant, 
Profond,  sombre,  attestant  mort  ou  décrépitude.... 

En  lui  le  vide,  autour  de  lui  la  solitude. 

II 

.4 
Voici  qu'une  lueur  se  meut  dans  cette  nuit; 

Une  forme  s'éclaire  au  fond  du  noir  réduit. 

Comme  une  vague  aurore  au  sein  de  l'ombre  éclose- 

Monte,  en  silluminant,  je  ne  sais  quoi  de  rose; 

Et  sur  le  seuil  de  l'antre  inondé  de  soleil 

Un  Faune  adolescent  s'assied,  brun  &  vermeil; 

Non  tel  qu'un  dieu  d'airain  dans  sa  niche  de  marbre  y, 

Mais  vif,  riant,  bercé  comme  une  fleur  sur  l'arbre. 

A  sa  lèvre  appliquant  sa  flûte  de  roseaux , 
Mollement  il  en  tire  un  air,  un  chant  d'oiseaux,. 
Un  chant  simple  &  profond  qui  saisit  &  pénètre  y, 
Un  air  inattendu;  que  l'on  croit  reconnaître,. 


VICTOR   DE  LAPRADE  iji 


Tant  il  sait,  en  accords  justes  &  merveilleux, 
Fondre  le  cri  de  l'âme  avec  la  voix  des  lieux. 


Or  du  premier  roseau  le  son  s'envole  à  peine, 
Le  dieu  n'en  est  encor  qu'à  sa  première  haleine; 
Et  déjà,  près  de  lui,  sur  le  sol  maigre  &  nu, 
Le  printemps  d'autrefois  est  partout  revenu. 
Le  gazon  clair-semé  s'épaissit;  mille  plantes 
Enlacent  le  vieux  tronc  de  leurs  tiges  grimpantes  : 
Brodant  de  pourpre  &  d'or  le  velours  du  sainfoin. 
Mille  naissantes  fleurs  s'entremêlent  au  loin. 
Un  frais  parfum  épanche  avec  les  mélodies 
L'insinuant  parfum  des  feuilles  reverdies; 
Et,  sur  les  vents  chargés  d'un  invisible  miel. 
Un  murmure  infini  vole  entre  terre  &  ciel. 

L'hymne  imprévu,  joué  par  l'hôte  du  vieux  chêne, 
Ondule  &  se  répand  vers  la  forêt  prochaine; 
Tout  arbre  en  a  frémi ,  du  mélèze  au  tilleul  ; 
Les  jeunes  rejetons  parlent  au  sombre  aïeul, 
Et  tous,  comme  un  tribut  joyeux  &  volontaire. 
Font  de  leur  peuple  ailé  sa  part  au  solitaire. 
Les  nids  les  plus  lointains,  ou  fauvette  ou  pinson, 
Laissent  fuir  vers  le  chêne  un  hôte,  une  chanson. 
D'insectes  &  d'oiseaux  chaque  branche  fourmille. 
Chaque  haleine  du  vent  y  porte  une  famille. 
Et,  jusqu'aux  blancs  ramiers,  ces  modèles  d'amour, 
Tous  les  fils  du  printemps  y  tiennent  une  cour. 


132  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Mais  le  Faune  joufflu,  sur  son  trône  d'écorce, 
Dans  la  flûte  de  Pan  souffle  avec  plus  de  force, 
Et  l'agile  chanson  court,  par  mille  chemins, 
Au  renouveau  du  chêne  invitant  les  humains; 
Et  des  couples  heureux  sortis  des  métairies, 
Accourus,  en  dansant,  à  travers  les  prairies. 
Fêtent,  peuple  innombrable  &  par  l'amour  uni, 
L'arbre  de  Jupiter  tout  à  coup  rajeuni. 

Dans  son  feuillage  ému  par  le  roseau  sonore 
Les  voix  de  l'avenir  savent  parler  encore; 
Son  ombre  à  l'homme  encor  verse  l'oubli  des  maux. 
Des  lyres  &  des  fleurs  pendent  à  ses  rameaux; 
Sur  ses  pieds,  tapissés  de  mousse  &  de  pervenches. 
Il  voit,  en  souriant,  glisser  les  robes  blanches; 
Sur  le  front  du  vieux  roi  la  couronne  a  relui , 
Et  l'hymne  de  la  vie  éclate  autour  de  lui. 


III 


Or  le  musicien  vermeil,  aux  pieds  de  chèvre, 
Du  syrinx  aux  sept  trous  a  retiré  sa  lèvre; 
Les  roseaux  inspirés  ne  rendent  plus  de  son; 
Lui,  sans  plus  de  souci,  quitte  de  sa  chanson, 
Gai ,  tranquille  &  sans  croire  avoir  fait  ce  miracle , 
Sans  donner  un  regard  à  tout  ce  grand  spectacle. 
Rustique,  &,  comme  on  voit  un  gardeur  de  troupeaux. 
Secouant  par  trois  fois  ses  humides  pipeaux. 


VICTOR  DE  LAPRADE.  133 

Franchit  le  seuil  cl'écorce,  &  dans  l'arbre  au  creux  sombre 
Il  rentre,  &,  sans  mot  dire,  il  disparaît  dans  l'ombre. 

Tout  disparaît  aussi,  les  oiseaux  &  les  fleurs, 
Les  vierges  aux  doux  yeux,  &  les  mille  couleurs 
Des  prés,  des  cieux,  des  bois,  la  lumière  elle-même; 
Tout  meurt  avec  le  bruit  de  la  note  suprême, 
Avec  le  divin  souffle  emporté  par  le  vent... 

Le  chêne  est  resté  nu,  noir,  seul  comme  devant. 


IV 


Mais  de  ses  larges  flancs  où  s'émousse  la  hache 
Surgira  mille  fois  l'hôte  obscur  qui  s'y  cache; 
Et  le  Faune  immortel,  réveillant  les  amours, 
Si  vieux  que  soit  le  chêne ,  y  chantera  toujours. 
Le  monde  encor  verra  de  sa  sombre  demeure 
L'adolescent  sacré  s'élancer  à  son  heure, 
Jouant  de  ses  pipeaux,  éternels  comme  lui, 
Et,  dun  souffle  léger,  chassant  le  lourd  ennui. 

Sitôt  qu'il  reparaît,  sitôt  qu'il  fait  entendre 

Sur  les  roseaux  de  Pan  sa  chanson  vive  ou  tendre, 

Le  prodige  adoré  s'accomplit  dans  les  bois  : 

L'arbre  est  peuplé  d'oiseaux,  de  fleurs  comme  autrefois, 

Égayé  de  festins  &  de  rondes  champêtres; 


134  LE    PARNASSE   CONTExMPORAIN. 

Un  frisson  printanier  fait  bondir  tous  ces  êtres , 
Et  l'homme  enfin  connaît  à  des  signes  divers 
Qu'un  dieu  jeune  a  souri  dans  le  vieil  univers. 


t 


LOUISE  COLET 


POESTUM 


La  lascive  Pœstum  n'a  pas  laissé  d'annales; 

L'oubli  la  châtia  de  son  inanité; 

A  peine  si  Tibulle  en  un  vers  a  chanté 

Les  roses  qui  jonchaient  ses  molles  saturnales. 

Dans  une  plaine  morne,  où  grincent  les  rafales ^ 
Où  la  Malaria  verse  un  souffle  empesté, 
Le  néant  la  coucha  de  ses  mains  sépulcrales, 
Et  le  passant  se  dit  :  «  Elle  n'a  pas  été.  » 

Mais  voilà  que,  vibrant  comme  trois  grandes  lyres. 

Surgissent  lumineux  d'un  marécage  noir 

Ses  trois  temples,  debout  sur  la  pourpre  du  soir. 

Clairs  parvis,  pleins  jadis  d'olympiens  délires, 
Les  spectres  de  vos  dieux  errants  sur  les  chemins 
Sont-ils  ces  pâtres  nus  aux  tiers  profils  romains? 


136  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LA  VILLE  DES  ESCLAVES 


Du  grand  roc  Alburno  les  bergers  aux  traits  hâves 
Ont  surnommé  Pœstum  V antre  des  vais  pourris , 
Stigmatisant  ainsi,  taciturnes  &  graves, 
La  luxure  où  sombra  cette  autre  Sybaris. 

Mais  ceux  de  Campanie  honorent  les  débris 
Qu  incrusta  sur  leurs  monts  la  ville  des  esclaves; 
La  légende  a  toujours  appelé  lieu  des  braves 
Ces  murs  cyclopéens,  hantés  par  des  esprits. 

Indomptable  lion  qui  de  ses  fers  se  joue, 
Spartacus,  échappé  du  cirque  de  Capoue, 
Traversa  le  Volturne  &  gravit  les  hauteurs. 

Rome  vit  fuir  vers  lui  tous  ses  gladiateurs; 

Et  sur  ces  pics  neigeux,  où  libres  ils  planèrent, 

S'éleva  la  cité  que  les  pâtres  vénèrent. 


■V 


ALBERT   GLATIGNY 


BALLADE 

DES  ENFANTS   SANS    SOUCI 

Ils  \ont  pieds  nus  le  plus  souvent.  L/hiver 
Met  à  leurs  doigts  des  mitaines  d'onglée. 
Le  soir,  hélas!  ils  soupent  du  grand  air, 
Et  sur  leur  front  la  bise  échevelée 
Gronde,  pareille  au  bruit  d'une  mêlée. 
A  peine  un  peu  leur  sort  est  adouci 
Quand  avril  fait  la  terre  consolée  : 
Ayez  pitié  des  Enfants  sans  souci. 

Ils  n'ont  sur  eux  que  le  manteau  du  ver, 
Quand  les  frissons  de  la  voûte  étoilée 
Font  tressaillir  &  briller  leur  œil  clair. 
Par  la  montagne  abrupte  &  la  vallée, 
Ils  vont,  ils  vont!  A  leur  troupe  affolée 
Chacun  répond  :  a  Vous  n'êtes  pas  d'ici. 
Prenez  ailleurs,  oiseaux,  votre  volée.  » 
Ayez  pitié  des  Enfants  sans  souci. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Un  froid  de  mort  fait  dans  leur  pauvre  chair 
Glacer  le  sang,  &  leur  veine  est  gelée. 
Les  cœurs  pour  eux  se  cuirassent  de  fer. 
Le  trépas  vient.  Ils  vont  sans  mausolée 
Pourrir  au  coin  d'un  champ  ou  d'une  allée , 
Et  les  corbeaux  mangent  leur  corps  transi 
Que  lavera  la  froide  giboulée. 
Ayez  pitié  des  Enfants  sans  souci. 

ENVOI 

Pour  cette  vie  effroyable,  iilée 
De  mal,  de  peine,  ils  te  disent  :  Merci  ! 
Muse,  comme  eux,  avec  eux  exilée. 
Ayez  pitié  des  Enfants  sans  souci  ! 


A   UN  POETE 

Rien  n'est  plus  ennuyeux  que  ces  villes  banales 
Débitant  le  soleil  à  faux  poids,  ou  des  eaux 
Qui  doivent  aciérer  nos  muscles  &  nos  os, 
Pays  d'albums  usés,  stations  hivernales. 

Des  princes  vagabonds  illustrent  leurs  annales; 
Les  hôteliers  hargneux  combinent  des  réseaux, 
Et  l'on  voit  fuir  au  loin  la  joie  &  les  oiseaux 
Devant  de  laids  bourgeois  livrés  aux  saturnales. 


ALBERT  GLATIGNY.  i}9 


Mais  qu'un  jour,  le  hasard,  généreux  quelquefois, 
Fasse  se  rencontrer  dans  ces  hôtelleries 
Deux  amoureux  de  vers  &  de  rimes  fleuries, 

Tout  s'égaye  aussitôt  :  on  voit  germer  des  bois 

Sur  le  trottoir  fangeux,  &  les  Muses  fidèles 

Font  taire  tous  les  bruits  épars  à  grands  coups  d'ailes. 


A  COSETTE 


Cosette!  le  printemps  nous  appelle.  Fuyons 
La  chambre  longtemps  close  &  les  murailles  sombres, 
Allons  dans  la  campagne  où,  dissipant  les  ombres, 
Tombe  la  pluie  ardente  &  folle  des  rayons. 

Tristesses  de  l'hiver,  allez-vous-en!  Rions 
Puisque  avril  nous  revient,  &  que  dans  les  décombres 
Fleurit  la  giroflée,  &  que  toutes  pénombres 
S'ouvrent  au  clair  soleil,  père  des  papillons. 

Je  chercherai  la  rime  aux  buissons  accrochée, 

Et  je  découvrirai  la  dryade  penchée 

Sur  le  miroir  des  eaux  qu'éblouissent  ses  yeux. 


I40  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Toi  cependant,  Cosette,  ô  ma  chienne,  ô  ma  fille! 
Dans  les  champs  où  la  vie  excessive  fourmille, 
Tu  lanceras  au  ciel  tes  aboîments  joyeux. 


A  ALEXANDRE  DE  BERNAY 

Mon  vieux  compatriote,  on  t'oublie.  On  déterre. 

Chaque  jour,  dans  le  fond  de  quelque  monastère, 

Un  rimeur  enfoui  sous  Fherbe  &  les  plâtras; 

On  ressoude  ses  vers  mutilés  par  les  rats, 

On  leur  remet  des  pieds;  on  les  commente,  on  glose; 

Un  savant  les  encadre  au  milieu  de  sa  prose; 

Puis,  un  matin,  Jehan  Tournebrousche  renaît! 

On  en  parle,  on  le  cite,  &  son  moindre  sonnet 

S'enfonce  comme  un  coin  dans  toutes  les  mémoires. 

Et  toi,  mon  Alexandre,  hélas!  quelles  armoires 

Dérobent  tes  chefs-d'œuvre  à  l'admiration  • 

D'Asselineau  chagrin .>  O  sombre  question! 

Tous  les  morts  oubliés  s'en  viennent  à  la  file 

Réclamer  leur  soleil  chez  le  bibliophile. 

Et  toi,  brave  homme,  toi,  couché  tranquillement 

Sous  le  gazon  épais  du  bon  pays  normand. 

Tu  laisses  en  avril  croître  la  \  iolette 

Et  les  frais  liserons  auprès  de  ton  squelette. 

Sans  jamais  demander  si  monsieur  Taschereau 

Prit  soin  de  te  coller  au  dos  un  numéro! 


ALBERT   GLATIGNY.  141 


C'est  trop  de  modestie,  &  je  veux,  Alexandre, 
Moi  qui  suis  ton  pays,  glorifier  ta  cendre 
Sur  ce  mètre  pompeux,  de  tous  le  souverain, 
Et  que  nous  te  devons,  le  large  alexandrin. 
Car  ce  vers  souple  &  fier  aux  belles  résonnances. 
Où  1  idée  est  à  l'aise  &  prend  les  contenances 
Quil  lui  plaît,  ce  grand  vers  majestueux  &  doux, 
Et  que  Pierre  Corneille,  un  autre  de  chez  nous, 
A  fait  vibrer  si  clair  &  si  haut,  c'est  ton  œuvre; 
OEuvre  solide  &  bonne,  &  que  nulle  couleuvre 
N  attaquera  jamais  sans  y  laisser  ses  dents! 

Notre  sol  plantureux,  qui  pour  tous  les  Adams 

Fait  mûrir  au  soleil  la  belle  pomme  ronde, 

A  l'heur  incontesté  de  t'avoir  mis  au  monde. 

Sous  les  arbres  touffus  de  Bouffey,  tu  grandis 

Au  milieu  de  fiers  gars,  tous  fiers,  joyeux,  hardis, 

Robustes  paysans  dont  la  blouse  rustique 

Rappelle  des  Gaulois  le  vêtement  antique, 

Gens  faits  pour  la  charrue  &  faits  pour  la  chanson! 

Sifflant  avec  le  merle,  écoutant  le  pinson. 

Regardant  le  ciel  pur  rire  à  travers  ton  verre, 

Tu  chantais,  Alexandre,  en  libre  &  franc  trouvère, 

Tes  amours,  tes  gaîtés,  comme  nous  faisons  tous; 

Les  rimes  s'échappaient  bruyantes  par  les  trous 

De  ton  cerveau  fêlé. 

Certes,  plus  d'un  notable. 
Le  soir,  haussait  l'épaule  en  se  mettant  à  table, 
Lorsque  tu  revenais  par  la  porte  dOrbec, 


142  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Maigre  comme  un  héron  qui  n"a  pâture  au  bec, 
De  rêver  dans  les  champs  aux  gestes  &  hauts  faits 
D'Alexandre  &  Porus,  ces  chevaliers  parfaits 
Qui  combattaient  sous  l'œil  de  madame  la  Vierge. 
Que  t'importait  cela?  Dans  ton  manteau  de  serge, 
Tu  passais  indulgent,  &  scandant  sur  tes  doigts 
Les  syllabes  d'un  vers  entendu  dans  les  bois. 

Mais  les  mètres  anciens  te  gênaient.  Ta  pensée 
Gaillarde  en  leurs  anneaux  étroits  était  froissée. 
Au  cidre  généreux  il  faut  un  vaste  fût; 
Tu  crias  :  «  De  l'audace  !  »  &  l'alexandrin  fut. 

Eh  bien,  parmi  tous  ceux,  faiseurs  de  tragédies, 
De  drames,  de  sonnets,  de  strophes  engourdies. 
Qui  te  prennent  ton  vers  journellement,  pas  un, 
Illustres,  ignorés,  gras,  bien  repus,  à  jeun. 
Pas  un ,  mon  vieux  ami ,  qui  de  toi  se  souvienne  ! 
La  gloire  de  ce  vers  cependant  est  la  tienne. 
Ton  poëme  est  mortel  comme  ennui,  j'y  consens, 
Mais  tu  créas  le  moule  où  des  fondeurs  puissants 
Ont  versé  le  métal  du  Cid  &  des  Burgraves. 
Tu  saisis  le  vieux  vers  &  brisas  ses  entraves; 
Bon  ouvrier  modeste,  auquel,  en  ce  moment. 
J'apporte  mon  tribut  de  barde  &  de  Normand! 


ANATOLE   FRANCE 


LA  PART   DE  MAGDELEINE 


L'ombre  versait  au  flanc  des  monts  sa  paix  bénie, 
Le  chemin  était  bleu,  le  feuillage  était  noir, 
Et  les  palmiers  tremblaient  d'amour  au  vent  du  soir. 
Celle  de  Magdala  pleurait  dans  Béthanie. 

Elle  avait  sous  ses  pieds  la  pourpre  des  coussins; 
Le  grand  épervier  d'or  des  femmes  étrangères 
Agrafait  sur  son  cou  les  étoffes  légères; 
La  myrrhe  tiédissait  dans  l'ombre  de  ses  seins. 


Sur  la  haute  terrasse  assise  solitaire , 

Par  la  nuit  indulgente,  à  l'heure  des  aveux, 

Elle  laissait  rouler  dans  l'or  de  ses  cheveux 

Des  perles,  doux  spectacle  aux  amants  de  la  terre. 


144  LE   PARNASSE    CONTExMPORAIN. 

Les  palmes  des  palmiers  &  les  voiles  de  Tyr 
Sur  son  front  embrasé  versaient  des  fraîcheurs  vaines; 
Elle  sentait  courir  ces  flammes  dans  les  veines, 
Qu'au  marbre  des  bassins  l'eau  ne  peut  alentir. 

Ses  doigts,  où  les  parfums  des  jeunes  chevelures 
Avaient  laissé  leur  âme  &  s'exhalaient  encor 
Autour  du  scarabée  &  des  talismans  d'or. 
Gardaient  des  souvenirs  pareils  à  des  brûlures. 

Or,  elle  haïssait  ce  corps  qui  lui  fut  cher; 
Tous  les  baisers  reçus  lui  revenaient  aux  lèvres 
Avec  l'acre  saveur  des  dégoûts  &  des  fièvres  : 
Magdeleine  était  triste  &  souffrait  dans  sa  chair. 

Et  ses  lèvres,  ainsi  qu'une  grenade  mûre, 
Entr'ouvrant  leur  rubis  sous  la  fraîcheur  du  ciel, 
L'abeille  des  regrets  y  mit  son  acre  miel , 
Et  le  vent  qui  passait  recueillit  ce  murmure  : 

«  J'avais  soif,  &  j'ai  ceint  mon  front  d'amour  fleuri; 
J'ai  pris  la  bonne  part  des  choses  de  ce  monde. 
Et  cependant,  mon  Dieu,  ma  tristesse  est  profonde. 
Et  voici  que  mon  cœur  est  comme  un  puits  tari  ! 

«  Mon  âme  est  comparable  à  la  citerne  vide 
Sur  qui  le  chamelier  ne  penche  plus  son  front; 
Et  l'amour  des  meilleurs  d'entre  ceux  qui  mourront 
Est  tombé  goutte  à  goutte  au  fond  du  gouffre  avide. 


ANATOLE   FRANCE.  145 


«  Je  n'ai  bu  que  la  soif  aux  lèvres  des  amants  : 
Ils  sont  faits  de  limon  tous  les  rils  de  la  mère; 
La  fleur  de  leurs  baisers  laisse  une  cendre  amère, 
L'étreinte  de  leurs  bras  est  un  choc  d'ossements. 

«  Nous  cherchant,  nous  pressant  pour  ne  former  qu'un  être, 
Nous  voulions,  comme  font  deux  corps  dans  un  tombeau. 
Unir  nos  deux  néants  en  un  néant  plus  beau, 
Et  nous  tombions  vaincus  sans  plus  nous  reconnaître. 

((  Oh!  sans  doute  qu'alors,  fauve,  les  yeux  ardents. 
L'ange  au  glaive  de  feu  traversait  notre  couche. 
Et  venait  invisible  arracher  à  ma  bouche 
Cette  âme  de  l'aimé  qui  brille  entre  ses  dents; 

((  Car  nous  tombions  tous  deux  étrangers,  côte  à  côte. 
Comme  le  premier  couple  après  l'Eden  perdu. 
Alors,  à  cause  d'Eve  &  du  fruit  défendu, 
J'avais  honte  &  j'étais  seule  devant  ma  faute. 

«  Et  je  criais,  voyant  mon  espoir  achevé  : 
«  Pleureuses,  allumez  l'encens  devant  ma  porte, 
«  Apprêtez  un  drap  d'or  :  la  Magdeleine  est  morte, 
«  Car  étant  la  chercheuse  elle  n'a  pas  trouvé!  » 

«  Et  j'ouvrais  de  nouveau  mes  bras  comme  des  palmes; 
J'étendais  mes  bras  nus  tout  parfumés  d'amour, 
Pour  qu'une  âme  vivante  y  vînt  dormir  un  jour, 
Et  je  rêvais  encor  les  vastes  amours  calmes  ! 

10 


146  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

<(  Le  silence  entendit  ma  voix  qui  soupirait, 
Disant  :  «  La  perle  dort  dans  le  secret  des  ondes; 
((  Or,  je  veux  me  baigner  dans  des  amours  profondes 
«  Comme  tes  belles  eaux,  lac  de  Génésareth! 

«  Que  votre  chaste  haleine  à  mon  souffle  se  mêle, 

«  Tranquilles  nénufars,  afin  que  le  baiser 

<(  Que  sur  le  front  élu  ma  lèvre  ira  poser, 

«  Calme  comme  la  mort,  soit  infini  comme  elle!  » 

((  Telle  je  soupirais  au  bord  du  lac  natal. 
Mais  sur  mes  flancs  blessés  une  mauvaise  flamme. 
Rebelle,  dévorait  ma  chair  avec  mon  âme. 
Et  voici  que  je  meurs  sur  mon  lit  de  santal. 

((  Pourtant,  j'accepte  encor  la  part  de  Magdeleine  : 
J'avais  choisi  l'amour  &  j'avais  eu  raison. 
Comme  Marthe  ma  sœur  qui  garda  la  maison. 
Je  n'aurai  point  pesé  la  farine  ou  la  laine. 

«  La  jarre  au  ventre  lourd  d'olives  ou  de  vin 
Dans  les  soins  du  cellier  n'aura  point  clos  ma  vie; 
Mais  ma  part,  je  le  sais,  ne  peut  m'être  ravie, 
Et  je  l'emporterai  dans  linconnu  divin  !  » 

Elle  dit  :  le  reflet  des  choses  éternelles 
L'illumina  d'horreur  &  d'épouvantement. 
Alors  elle  se  tut  &  pleura  longuement  : 
Une  âme  flottait  vague  au  fond  de  ses  prunelles. 


ANATOLE   FRANCE.  147 


Or  Jésus,  celui-là  qui  chassait  le  dcmon 
Et  qui,  sctant  assis  au  bord  de  la  fontaine,' 
But  dans  l'urne  de  grès  de  la  Samaritaine, 
Soupait  ce  même  soir  au  logis  de  Simon. 

Vers  ce  foyer,  ce  toit  fumant  entre  les  branches, 
Magdeleine  tendit  humble  ses  belles  mains, 
Et  l'on  aurait  pu  voir  des  penscrs  plus  qu'humains 
Voltiger  sur  son  front  comme  des  ailes  blanches. 

On  ne  sait  quoi  de  pur  embellit  sa  beauté  ; 
Ses  regards  au  ciel  bleu  creusaient  un  clair  sillage, 
Et  ses  longs  cils  mouillés  étaient  comme  un  feuillage 
Dans  du  soleil,  après  la  pluie,  un  jour  d'été. 

Celle  de  Magdala  sourit  dans  Béthanie. 
Elle  alla  vers  Jésus  qu'on  a  nommé  le  Christ, 
Et  parfuma  ses  pieds  ainsi  qu'il  est  écrit. 
Et  la  terre  connut  la  tendresse  infinie. 


LA  DANSE  DES  MORTS 

Dans  les  siècles  de  foi,  surtout  dans  les  derniers, 
I.a  grand'  danse  macabre  était  fréquernmcnt  peinte 
Au  vélin  des  missels  comme  aux  murs  des  charniers. 


148  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Je  crois  que  cette  image  édifiante  &  sainte 

Mettait  un  peu  d"espoir  au  fond  du  désespoir, 

Et  que  les  pauvres  gens  la  regardaient  sans  crainte. 

Ce  n'est  pas  que  la  mort  leur  fut  douce  à  prévoir; 
Dieu  régnait  dans  le  ciel  &  le  roi  sur  la  terre  : 
Pour  eux  mourir,  c'était  passer  du  gris  au  noir. 

Mais  le  maître  imagier  qui,  d'une  touche  austère, 
Peignait  ce  simulacre,  à  genoux  &  priant. 
Moine,  y  savait  souffler  la  paix  du  monastère. 

Sous  les  pas  des  danseurs  on  voit  l'enfer  béant  : 
Le  branle  d'un  squelette  &  d'un  vif  sur  un  gouffre , 
C'est  bien  affreux,  mais  moins  pourtant  que  le  néant. 

On  croit  en  regardant  qu'on  avale  du  soufre, 

Et  c'est  pitié  de  voir  s'abîmer  sans  retour 

Sous  la  chair  qui  se  tord  la  pauvre  âme  qui  souffre. 

Oui,  mais  dans  cette  nuit  étalée  au  grand  jour 
On  sent  l'élan  commun  de  la  pensée  humaine. 
On  sent  la  foi  profonde.  —  Et  la  foi,  c'est  l'amour! 

C'est  là,  c'est  cet  amour  triste  qui  rassérène. 

Les  mourants  sont  pensifs,  mais  ne  se  plaignent  pas, 

Et  la  troupe  est  très-douce  à  la  Mort  qui  la  mène. 


ANATOLE   FRANCE.  149 


On  se  tient  en  bon  ordre  &  l'on  marche  au  compas; 
Une  musique  un  peu  faible  &  presque  câline 
Marque  discrètement  &  dolemment  le  pas. 

Un  squelette  est  debout  pinçant  la  mandoline, 
Et,  comme  un  amoureux,  sous  son  large  chapeau. 
Cache  son  front  de  vieil  ivoire  qu'il  incline. 

Son  compagnon  applique  un  rustique  pipeau 
Contre  ses  belles  dents  blanches  &  toutes  nues, 
Ou  des  os  de  sa  main  frappe  un  disque  de  peau. 

Un  squelette  de  femme  aux  mines  ingénues 
Éveille  de  ses  doigts  les  touches  d'un  clavier, 
Comme  sainte  Cécile  assise  sur  les  nues. 

Cet  orchestre  si  doux  ne  saurait  convier 

Les  vivants  au  Sabbat,  &,  pour  mener  la  ronde, 

Satan  aurait  vraiment  bien  tort  de  l'envier. 

C'est  que  Dieu,  voyez-vous,  tient  encor  le  vieux  monde. 
Voici  venir  d'abord  le  Pape  &  l'Empereur, 
Et  tout  le  peuple  suit  dans  une  paix  profonde. 

Car  le  baron  a  foi ,  comme  le  laboureur. 
En  tout  ce  qu'ont  chanté  David  &  la  Sibylle. 
Leur  marche  est  sûre  :  ils  vont  illuminés  d'horreur. 


ijo  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Mais  la  vierge  s'étonne,  &,  quand  la  main  habile 
Du  squelette  lui  prend  la  taille  en  amoureux, 
Un  frisson  fait  bondir  sa  belle  chair  nubile; 

Puis,  les  cils  clos,  aux  bras  du  danseur  aux  yeux  creux,. 
Elle  exhale  des  mots  charmants  d'épithalame. 
Car  elle  est  fiancée  au  Christ,  le  divin  preux. 

Le  chevalier  errant  trouve  une  étrange  dame; 
Sur  ses  côtes  à  jour  pend ,  comme  sur  un  gril , 
Un  reste  noir  de  peau  qui  fut  un  sein  de  femme  ; 

Mais  il  songe  avoir  vu  dans  un  bois,  en  avril, 
Une  belle  duchesse  avec  sa  haquenée  ; 
Il  compte  la  revoir  au  ciel.  Ainsi  soit-il! 

Le  page,  dont  la  joue  est  une  fleur  fanée. 

Va  dansant  vers  l'enfer  en  un  très-doux  maintien , 

Car  il  sait  clairement  que  sa  dame  est  damnée. 

L'aveugle  besacier  ne  danserait  pas  bien, 

Mais,  sans  souffler,  la  Mort,  en  discrète  personne, 

Coupe  tout  simplement  la  corde  de  son  chien  : 

En  suivant  à  tâtons  quelque  grelot  qui  sonne, 
L'aveugle  s'en  va  seul  tout  droit  changer  de  nuit. 
Non  sans  avoir  beaucoup  juré.  Dieu  lui  pardonne! 


ANATOLE   FRANCE.  151 

Il  ferme  ainsi  le  bal  habilement  conduit; 

Et  tous,  porteurs  de  sceptre  &  traîneurs  de  rapière, 

S'en  sont  allés  dormir  sans  révolte  &  sans  bruit. 

Us  comptent  bien  qu'un  jour  le  lévrier  de  pierre. 
Sous  leurs  rigides  pieds  couché  fidèlement, 
Saura  se  réveiller  &  lécher  leur  paupière. 

Ils  savent  que  les  noirs  clairons  du  jugement. 
Qu'on  entendra  sonner  sur  chaque  sépulture. 
Agiteront  leurs  os  d'un  grand  tressaillement, 

Et  que  la  Mort  stupide  &  la  pâle  Nature 
Verront  surgir  alors  sur  les  tombeaux  ouverts 
Le  corps  ressuscité  de  toute  créature. 

La  chair  des  fils  d'Adam  sera  reprise  aux  vers; 
La  Mort  mourra  :  la  faim  détruira  l'affamée, 
Lorsque  l'éternité  prendra  tout  l'univers. 

Et,  mêlés  aux  martyrs,  belle  &  candide  armée, 
Les  époux  reverront,  ceinte,  d'un  nimbe  d'or. 
Dans  les  longs  plis  du  lin  passer  la  bien-aimée. 

Mais  les  couples  dont  l'Ange  aura  brisé  l'essor. 

Sur  la  berge  où  le  souffxe  ardent  roule  en  grands  fleuves, 

Oui,  ceux-là  souffriront  :  donc  ils  vivront  encor! 


152  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Les  tragiques  amants  &  les  sanglantes  veuves, 
Voltigeant  enlacés  dans  leur  cercle  de  fer, 
Soupireront  sans  lin  des  paroles  très-neuves. 

Oh!  bienheureux  ceux-là  qui  croyaient  à  l'Enfer. 


LÉON   CLADEL 


EN    QUBRCY,   L'ÉTÉ 


La  campagne  éclatait,  embrasée;  &  les  blés 

Jaunis  succombaient  sous  leurs  épis  d*or  brûlés; 

Il  faisait  un  août  à  racornir  les  arbres, 

Les  cieux  semblaient  plaqués  de  pierres  &  de  marbres, 

Rien  ne  bougeait  en  haut,  rien  ne  bougeait  en  bas, 

Et  si  tout  respirait,  on  ne  l'entendait  pas; 

Empourpré,  le  soleil  allongeait  en  silence 

Ses  grands  dards  trisaigus  comme  des  fers  de  lance. 

Et  le  sol,  assailli  de  toutes  parts,  fendu. 

S'ouvrait  aux  rayons  chauds  comme  le  plomb  fondu; 

Pas  d'air;  à  l'horizon  d'immenses  prés,  dont  l'herbe 

Ourlait  une  forêt  immobile  &  superbe; 

Un  grand  fleuve  arrêté,  comme  s'il  était  las, 

Réverbérant  du  ciel  les  splendides  éclats  ; 

Et  plus  loin,  dévoré  par  les  baisers  de  l'astre, 


« 

^ 


154  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Un  mont,  dans  la  lumière;  un  mont,  tel  quun  pilastre; 
Un  mont  qui,  sous  la  voûte  en  feu  du  firmament, 
Flamboyait,  chauve  &  nu,  dans  le  rayonnement 
Immense  des  deux. 

Or,  étendu  sous  un  orme 
Dont  le  soleil  trouait  la  frondaison  énorme. 
Je  regardais  la  roche  âpre,  chauffée  à  blanc. 
Corrodée  à  la  cime  &  corrodée  au  flanc, 
Et,  sous  elle,  Fabîme  intense  de  la  plaine 
Avalant  tout  le  feu  dont  la  nue  était  pleine; 
.  Et  je  voyais  flamber  dans  le  miroir  de  l'eau 
Les  cheveux  du  soleil  &  les  bras  du  bouleau; 
Mais,  si  loin  que  mes  yeux  lassés  pouvaient  s'étendre. 
Rien  de  vert,  rien  de  doux,  rien  d'ombreux,  rien  de  tendre: 
Ne  se  montrait  parmi  l'irradiation 
De  la  nature,  tout  entière  en  fusion. 
Nul  souffle.  Aucun  bruit.  Rien  ne  remuait.  Les  terres, 
Au  nord  comme  au  midi,  rutilaient,  solitaires 
Sous  ce  ciel  implacable  &  rempli  dun  éclair, 
Qui  n'avait  pas  de  trêve  &  qui  dévorait  l'air. 
De  ses  langues  de  feu  l'élémentaire  flamme 
Ardait  tout,  m'arrivant,  subtile,  jusqu'à  l'âme, 
Et  je  croyais  qu'en  proie  à  cet  ardent  baiser. 
J'allais  m'évanouir  &  me  vaporiser; 
Et  qu'altérés,  chauffés  au  point  de  se  dissoudre, 
Incendiés,  noircis,  calcinés,  mis  en  poudre. 
Ravins  &  mamelons,  encore  tout  fumants. 
Se  désagrégeraient  sous  ces  cieux  incléments; 
Et  déjà  je  pleurais,  hélas!  sur  nos  vallées... 


LEON   CLADEL.  ijj 


Sur  ma  vallée  autour  de  laquelle,  empilées, 
S'étagent  dans  l'a/.ur  des  crêtes  de  granit, 
Où  l'aigle  farouche  a  ses  petits  &  son  nid 
Royal  ! 

O  joie!... 

Emus,  les  cieux  impérissables 
Se  mouillent  tout  à  coup,  &,  sur  l'éclat  des  sables, 
Mille  atomes  dor  pur,  par  un  souffle  enlevés, 
Miroitent  en  dansant  dans  les  airs  avivés. 
En  vain  le  grand  soleil  agrandit  son  cratère. 
Les  gramens,  les  gazons  ondulent  sur  la  terre  : 
Avoines,  blés,  mais,  redressent  leurs  cheveux. 
Et  le  saule,  oscillant  sur  ses  orteils  baveux. 
Incline  vers  les  eaux  sa  difforme  ramure 
Où  le  vent,  revenu,  pleure,  rit  &  murmure... 
Tout  renaît  &  palpite,  &  tout,  monts,  plaines,  eaux, 
Se  meut!  Yeuses,  sapins,  houx,  chênes  &  roseaux. 
Les  grands  bois  font  sonner  leurs  cimes  inégales; 
Et  1  on  entend  des  chants  incertains  de  cigales 
Et  mille  bruits  charmants  errant  par-ci  par-là  : 
Soudain,  —  j'en  pleure  encore,  —  un  brave  oiseau  parla 
Dans  un  arbre! 


•^ 


ALFRED   DES    ESSARTS 


SONNETS 


D'APRES    SHAKSPEARE 


Toi  qui  vis  au  dedans  d'une  chair  vulnérable, 
En  butte  à  l'ennemi  que  tu  veux  protéger, 
O  pauvre  âme,  pourquoi  rechercher  le  danger 
Et  te  rendre  toi-même  abjecte  &  misérable.^ 

Ayant  avec  la  vie  un  bail  si  peu  durable, 
Pourquoi  parer  un  corps  qui  n'est  qu'un  étranger^ 
De  riches  ornements  à  quoi  bon  surcharger 
Ta  fragile  demeure  assise  sur  le  sable? 

Crois-tu  qu'avec  le  corps  il  te  faille  tinirr* 
Sa  ruine  est  ta  vie  &  sa  douleur  ta  gloire; 
Au  prix  du  temps  impur  gagne  un  saint  avenir. 

Fais-toi  de  vrais  trésors  :  le  reste  est  illusoire. 
Nourris-toi  de  la  mort;  que  ce  soit  ta  victoire  : 
Car,  la  mort  étant  morte,  on  ne  doit  plus  mourir 


158  LE    PARNASSE   CONTExMPORAIN. 


II 


D'APRES    MICHEL-AiNGE 

Quand  j'aperçus  tes  yeux  pour  la  première  fois, 
Non,  je  n'aperçus  pas  une  chose  charnelle; 
Et  de  toi  j'attendis  cette  paix  éternelle 
Qui  semble  un  but  sacré  que  dans  l'azur  je  vois. 

De  la  beauté  d'un  jour  mon  âme  fuit  les  lois. 
Vers  le  libre  zénith  montant  à  grands  coups  d'aile, 
Et,  pour  mieux  embrasser  la  forme  universelle, 
Suit  le  rhythme  inrini  des  couleurs  &  des  voix. 

L'espérance  du  cœur  ne  saurait  être  mise 

En  ce  qui  peut  changer,  en  ce  qui  peut  mourir. 

En  ce  que  chaque  instant  vient  corrompre  ou  flétrir. 

Les  désirs  effrénés  que  le  sage  méprise 

Ne  sont  point  de  l'amour  :  l'amour  qui  fait  fleurir 

Nos  âmes,  dans  les  cieux  lointains  les  divinise. 


m 


1 


ROBERT  LUZARCHE 


CALME 

Au  détour  d'un  chemin  venu  des  pics  déserts 

Où  gronde  sans  répit  le  bruit  des  avalanches, 

On  découvre  un  joyeux  bourg,  dont  les  maisons  blanches 

Baignent  languissammcnt  dans  un  lac  aux  flots  clairs. 

Le  cœur  sépanouit  quand  sort  des  rameaux  verts 
Ce  bourg  où  tous  les  jours  sont  pareils  aux  dimanches, 
Et  l'on  voudrait  alors  s'y  blottir  sous  les  branches 
Pour  oublier  le  spleen  atroce  des  hivers. 

Mais  avec  les  clartés  vastes  qui  font  revivre, 
Avec  les  longs  &  chauds  parfums  dont  on  s'enivre, 
Un  mal  mystérieux  tombe  de  ce  ciel  pur. 

Car  votre  calme  lourd  &  ses  tièdes  caresses. 
Muettes  profondeurs  de  l'insondable  azur, 
Recèlent  les  poisons  de  vos  grandes  tristesses. 


i6o  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LE    PIC 


Tout  cuirassé  de  rocs  anguleux  &  chenus, 
Le  pic  inaccessible  &  qui  ne  veut  pas  d'hôtes 
Va  se  perdre  au-dessus  des  crêtes  les  plus  hautes , 
Vers  le  fourmillement  des  mondes  inconnus. 

Jamais  nos  sueurs  n'ont  fécondé  ses  flancs  nus 
Et  le  sillon  jamais  n'a  déchiré  ses  côtes; 
Et  nos  sombres  labeurs,  nos  désespoirs,  nos  fautes, 
Bruits  sinistres,  jamais  ne  lui  sont  parvenus. 

Et  dans  les  régions  où  l'effleurent  les  ailes 
De  l'aigle,  il  semble  un  vieux  géant  ressuscité. 
Orgueilleux  champion  des  anciennes  querelles. 

Défiant  l'homme  après  les  dieux,  il  est  resté 

Vierge  de  servitude,  en  son  aridité 

Qu'abrite  un  lourd  manteau  de  neiges  éternelles. 


JOSÉPHIN  SOULARY 


DAME    LA    PAIX 


Récit  familier. 


A  l'époque  où  le  soin  de  surveiller  sa  terre 
Fait  les  loisirs  d'Horace  au  magistrat  austère. 
Quand  le  soleil  tardif,  en  humeur  de  chômer. 
Délivre  son  permis  de  chasse  au  Sagittaire, 
Avec  le  droit  —  de  s'enrhumer. 


J'y  grimpais  quelquefois  par  la  Sente  à  la  chèvre. 
Mon  fusil  sous  le  bras,  dérangeant  quelque  lièvre 
Que  j'allais  tuer  net,  —  s'il  se  fût  tenu  coi  — 
Ou  faisant  envoler  d'un  massif  de  genièvre 

Un  perdreau  —  moins  surpris  que  moi. 


i62  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Bien  avant  qu'apparût  entre  les  deux  grands  frênes, 
Au  détour  du  lavoir  bordé  de  marjolaines, 
Le  toit  pentif,  accent  jeté  sur  l'horizon , 
Une  clameur  pareille  au  bruit  des  mers  prochaines 
M'annonçait  de  loin  la  maison. 

Car  la  maison  couvait  la  tempête  infinie. 
La  fermière  en  était  l'irritable  génie; 
Elle  parlait  si  haut!  —  (pardon,  je  me  trompais) 
Elle  criait  si  fort!  —  Aussi,  par  ironie. 
L'appelait-on  Dame  la  Paix. 

Par  elle  tout  bougeait,  grouillait,  faisait  merveille; 
Si  la  poule  en  son  nid,  comme  en  ses  fleurs  l'abeille, 
Si  la  vache  à  l'étable,  au  bercail  le  mouton, 
Gloussait,  bêlait,  bramait  &  bourdonnait,  l'oreille 
Devinait  qui  donnait  le  ton. 

Au  fond  (le  dehors  ment  &  le  fond  seul  importe) 
C'était  un  brave  cœur  —  servi  d'une  voix  forte, 
Et  le  cœur  pour  la  voix  vous  demandait  pardon 
Quand,  de  l'air  dont  une  autre  eut  dit  :  «  Passez  la  porte  !  » 
Elle  vous  criait  :  u  Entrez  donc!  » 

Dès  le  seuil  on  tombait  en  plein  remû-ménage; 
Le  sarment  crépitant,  la  poêle  faisant  rage, 
L'étain  sonnant,  les  plats  tintant  sur  le  dressoir, 
Rendaient  à  leur  manière  un  bruyant  témoignage 
De  son  zèle  à  vous  recevoir. 


JOSEPHIN   SOULARY.  lôj 

La  ferme  entre  ses  mains  prospérait,  comme  on  pense. 
Accueillante  aux  profits,  serrée  à  la  dépense, 
Elle  était  le  pivot  qui  faisait  tout  mouvoir; 
Au  besoin  châtiment,  à  propos  récompense, 
C'était  le  Janus  du  devoir. 

C'était  oArgiis  aussi.  Double  vue  aggravante 
Des  larcins  qu'on  commet,  des  ruses  qu'on  invente, 
Ce  dragon  vigilant  ne  laissait  approcher 
Ni  les  jolis  garçons  de  sa  jeune  servante. 
Ni  les  frelons  de  son  rucher. 

Bref,  c'était  ce  qu'on  nomme  une  femme-maîtresse. 
Le  pied  toujours  levé,  la  langue  allant  sans  cesse. 
Elle  distribuait,  un  œil  ouvert  sur  tous, 
Aux  bètes  la  provende,  aux  marmots  la  caresse. 
Les  bourrades  à  son  époux. 

Et  l'époux  résigné  marchait,  —  sans  plus  de  cure 
De  ces  assauts  qu'un  bœuf  n'en  a  d'une  piqûre; 
Il  disait  en  riant  :  «  Le  calme  est  au  plus  fort; 
Notre  femme  ressemble  au  barbet  de  la  cure, 
Parce  qu'il  jappe,  il  croit  qu'il  mord.  » 

Advint  que  l'homme  un  jour  fut  pris  de  maladie. 
Alors  eut  lieu  le  drame  avec  la  comédie; 
Elle  chercha  querelle  à  Dieu,  l'interpella, 
Pria  tant  &  si  haut,  que  la  Mort  assourdie 
Rit,  fut  vaincue,  &  s'en  alla. 


i64  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


II 


Dame  la  Paix  n'est  plus.  Un  jour  de  cet  automne, 
La  chasse  m'y  portant,  je  monte,  &  je  m'étonne 
De  ne  pas  voir  le  pâtre  aux  champs,  l'homme  au  labour, 
La  servante  au  lavoir,  le  chien  au  seuil,  personne 
A  retable,  au  fenil,  au  four. 

Dans  la  cour  grande  ouverte,  à  terre  éparpillées 
Gisaient,  fumier  déjà,  des  javelles  souillées; 
L'auge  n'avait  pas  d'eau  ;  la  crèche  était  sans  foin  ; 
Les  râteaux  édentés,  les  faucilles  rouillées, 
Se  cachaient,  honteux,  dans  un  coin. 

Quelques  poules  sans  coq  disputaient  d'une  paille; 
Un  bœuf  maigre  aiguisait  sa  corne  à  la  muraille; 
Un  âne  en  liberté  se  demandait  conseil; 
L'abeille,  sans  abri  qu'un  chaume  qui  séraille. 
Se  traînait  mourante  au  soleil. 

Le  désarroi  régnait  partout.  Les  plates-bandes 
S'effaçaient  au  jardin  sous  les  herbes  gourmandes; 
L'ortie  envahissait  la  vigne  &  les  fraisiers; 
Et  la  ronce  courait,  de  ses  folles  guirlandes 
Etranglant  jasmins  &  rosiers. 


JOSEPHIN   SOULARY.  lôj 

Qu'il  faisait  peine  à  voir  le  logis,  à  cette  heure! 
Où  tout  riait  jadis  la  pierre  môme  pleure, 
Et  l'àme  de  la  morte  en  fuit  de  toute  part, 
Comme  une  ruche  à  miel  où  plus  rien  ne  demeure 
Dès  que  la  reine-abeille  part. 

J'ai  su  que  l'homme,  atteint  d'un  ennui  lamentable, 
Du  cabaret  voisin  ne  quitte  plus  la  table; 
Le  fils  aîné  braconne  &  tourne  au  garnement; 
Les  champs  restent  en  friche,  &  la  fille  d'étable 
Vient  d'accoucher  sans  sacrement. 


111 


Pour  la  moralité,  ma  foi,  je  la  hasarde 
D'après  un  vieux  chasseur  à  l'humeur  goguenarde  : 
«  Dieu,  quand  sa  loi  sévère  au  travail  nous  soumit, 
Comme  il  prévoyait  tout,  fit  Eve  un  peu  criarde. 
De  peur  qu'Adam  ne  s'endormît.  » 


i66  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


ALINE 


La  neige  a  couvert  tout  entier 

Le  sentier 
Qui  mène  à  la  maison  d'Aline, 
Si  long  quand  un  seul  le  parcourt, 

Et  si  court 
Quand  deux  ensemble  on  y  chemine. 

Que  de  fois  je  l'ai  fréquenté 

Cet  été, 
A  l'heure  oli  la  rosée  emperle 
Dans  la  bonne  odeur  des  moissons 

Les  buissons 
Où  rentre  en  caquetant  le  merle. 

Je  m'y  glissais  d'un  pas  furtif, 

Attentif 
Au  moindre  bruit  de  la  feuillée, 
Mais  surtout  évitant  les  yeux 

Curieux 
De  la  lune  au  ciel  éveillée. 

J'arrivais  avec  Pair  poltron 
D'un  larron 


JOSEPHIN   SOULARY.  167 


Qui  n'a  pas  fait  son  coup  de  maître, 
Et  sans  souffler  je  restais  droit 

A  l'endroit 
Doii  ;c'  l'ai  vue  à  sa  fenêtre. 

C'est  trop  bête  d'aimer  ainsi! 

Le  souci 
Vous  ôte  le  cœur  à  l'ouvrage, 
Et  l'on  pleure,  on  ne  sait  pourquoi: 

Mais  ,  ma  foi , 
Je  vais  prendre  mon  grand  courage. 

Quand  les  jours  iVoids  seront  finis, 

Quand  les  nids 
Babilleront  sous  la  ramée, 
Sitôt  que  le  soufîle  attiédi 

Du  midi 
Verdira  la  plaine  embaumée. 

J'irai ,  par  les  ravins  couverts 

De  buis  verts. 
Cueillir,  où  je  sais  qu'il  en  pousse, 
La  primevère  au  collier  d'or. 

Pâle  encor, 
Qui  grelotte  en  son  lit  de  mousse. 

Des  fleurs  elle  aime  le  parfum. 

Surtout  un , 
C'est  celui  de  la  violette; 


i68  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Il  en  vient,  Dieu  sait!  tout  le  long 

Du  vallon; 
Moi  premier  j'en  ferai  cueillette. 

Le  muguet  fleurit  dans  ce  coin, 

Et  plus  loin 
La  giroflée  est  par  brassées. 
Ah!  j'oubliais  du  romarin, 

Puis  un  brin 
'D'aime^-moi .  puis  quelques  pensées. 

J'ai  lié  d'un  ruban  coquet 

Mon  bouquet, 
Et  je  l'ai  caché  sous  ma  veste. 
Plus  d'une  en  voudrait  un  morceau, 

Mais  tout  beau! 
Qu'elle  aille  en  chercher  s'il  en  reste. 

Je  trouve  Aline  par  hasard 

A  l'écart, 
Je  l'aborde  avec  révérence. 
Et  je  lui  dis  :  «  Belle  aux  yeux  doux. 

Voulez-vous 
Encourager  mon  espérance?  » 

Tremblante,  elle  me  tend  la  main; 

Le  carmin 
De  la  honte  est  sur  son  visage; 
Sa  chère  voix,  tremblant  aussi, 


JOSEPHIN   SOULARY.  169 


Dit  :  «  Merci!  » 
Voilà  mes  fleurs  à  son  corsage. 

Du  coup  nous  sommes  fiancés. 

C'est  assez 
D'un  mois  pour  la  galanterie  ; 
Tout  bien  compté,  l'anneau  bénit 

Nous  unit 
Le  beau  jour  de  Pâque  fleurie. 

L'avoir  à  moi  seul,  quel  bonheur! 

Vrai!  j'ai  peur 
D'oublier,  le  jour,  à  lui  plaire. 
Et,  la  nuit,  de  pleurer  souvent 

En  rêvant 
Que  ma  noce  est  encore  à  faire. 

Mais  qui  donc  s'avance  là-bas? 

N'est-ce  pas 
Aline  avec  un  jeune  drôle? 
Elle  se  pend  sans  embarras 

A  son  bras. 
Le  cou  penché  sur  son  épaule. 

Malheur  de  moi!  tout  est  perdu! 

J'aurais  dû 
Me  risquer  plus  tôt  auprès  d'elle; 
J'avais  déniché  l'oiselet. 

Il  fallait 
Tout  de  suite  lui  couper  l'aile. 


lyo  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Le  cœur  ne  choisit  pas  son  jour, 

Et  l'amour 
Dresse  en  toute  saison  son  piège; 
C'est  une  rose  de  Noël 

Que  le  ciel 
Fait  fleurir  même  sous  la  neige. 


ARMAND  SILVESTRE 


LA  GLOIRE  DU  SOUVENIR 


1 


L'impérissable  orgueil  de  mon  cœur  vient  de  celle 
Qui  daigna  sur  mon  cœur  poser  son  pied  divin 
Très-fort  &  très-longtemps,  afin  qu'il  se  souvînt  : 

—  Depuis,  je  n'ai  connu  la  douleur  que  par  elle. 

Car  j'ai  souffert  des  maux  qu'elle  n'espérait  pas. 
Fier  du  sillon  saignant  qu'elle  ouvrit  dans  mon  être 
Et  qui  des  Dieux  jaloux  me  fera  reconnaître  : 

—  O  gloire!  j'ai  servi  de  poussière  à  ses  pas! 

Et  je  reste  meurtri,  loin  de  la  route  ailée 
Où  sa  course  égarait  le  caprice  des  cieux. 
Meurtri,  vide,  &  pareil  à  l'air  silencieux 
Que  brille  encor  le  vol  d'une  étoile  envolée. 


I 


172  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Sidérale  blancheur  du  front  pur  qui  vers  moi 
Pencha  du  firmament  la  lumière  sacrée, 
Vision  tout  entière  en  mon  cœur  demeurée, 
L'impérissable  orgueil  de  mon  cœur  vient  de  toi. 


Il 


Je  dirai  ta  beauté  perdue  à  ceux  qu'offense 

La  superbe  de  ma  douleur, 
Ton  front  marmoréen ,  éternelle  pâleur  ! 

Ton  sourire,  éternelle  enfance! 

Et  tes  yeux  au  regard  magnétique  &  profond , 
Pareils  à  des  lampes  nacrées 

Qu'un  jour  intérieur  illumine  &  qui  font 
Palpiter  les  ombres  sacrées; 

Et  l'éclat  de  ton  col  dressé  jusqu'à  l'orgueil 
De  ta  face  où  dort  la  lumière; 

La  fête  de  ton  teint  lilial  &  le  deuil 

De  ta  sombre  &  lourde  crinière; 

Et  tout  ce  qui  me  fut  le  suprême  abandon 
Des  Cieux,  du  Rêve  &  de  la  Vie, 

Ta  beauté  surhumaine,  oii  mon  âme  asservie 
Trouve  sa  gloire  &  ton  pardon! 


ARMAND  SILVESTRE.  173 


III 


Sous  les  deux  que  peuplait  de  ses  grâces  robustes 
L'héroïque  troupeau  des  filles  dAstarté, 
Calme,  j'aurais  été,  durant  l'éternité. 
Le  familier  discret  de  tes  formes  augustes. 

A  l'ombre  des  splendeurs  sereines  de  ton  corps. 
J'aurais  dormi  le  rêve  éternel  que  je  pleure, 
Absous  des  trahisons  de  Tespace  &  de  l'heure 
Qui  font  tous  nos  pensers  douloureux  &  discords. 

Et  d'une  mort  sans  tin,  plus  douce  que  la  vie. 
Ta  lèvre  eût  mesuré,  seule,  l'enivrement 
A  mes  sens  confondus  dans  l'immense  tourment 
Dont  Vénus  embrasait  l'immensité  ravie... 

O  douleur!  —  le  temps  fuit,  —  le  temps  brise,  —  tu  pars! 
Et;  des  bûchers  mortels  dédaignant  la  brûlure. 
Tu  t'enfuis,  emportant  parmi  ta  chevelure. 
De  mes  cieux  déchirés  tous  les  astres  épars! 


IV 


Et  pourtant  l'Infini,  qu'en  leur  vol  diaphane 
Poursuivent,  sous  ton  front,  tes  rêves  surhumains. 
Je  l'enfermai  pour  toi,  —  moi  mortel,  moi  profane. 
Dans  mon  cœur  élargi  par  mes  sanglantes  mains. 


174  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Dans  ma  poitrine  ouverte ,  argile  sacrilège , 
J'avais  senti  passer  l'âme  errante  des  Cieux, 
Portant,  comme  un  parfum,  jusqu'à  tes  pieds  de  neige, 
L'immense  amour  qui  fait  l'azur  silencieux. 

Qui  fait  la  Mer  pensive  &  tristes  les  Etoiles 
Dans  l'air  vibrant  du  soir  que  bat  son  aile  en  feu. 
Qui  fait  la  Nuit  sacrée  &  sème  ses  longs  voiles 
D'astres  brûlants  tombés  des  paupières  d'un  Dieu! 

Ces  pleurs  divins,  ces  pleurs  que  ton  orgueil  réclame, 

Cet  Infini  qui  fait  ton  mal  &  ta  pâleur, 

Pour  toi,  je  l'ai  porté  tour  à  tour  dans  mon  âme, 

— Vivant,  dans  mon  amour,  &  mort,  dans  ma  douleur  ! 


La  fierté  de  mon  Etre  ici  gît  tout  entière  : 
Mesurant  au  tombeau  l'amour  enseveli , 
J'ai  jugé  sa  grandeur  à  peser  sa  poussière 
Et  pour  lui  ne  crains  pas  l'outrage  de  l'oubli. 

A  l'horizon  perdu  des  visions  aimées 

Son  spectre,  chaque  jour,  se  lève  grandissant 

Et,  comme  un  soleil  rouge  au  travers  des  fumées, 

Teint  ces  pâles  brouillards  du  meilleur  de  mon  san^ 


ARMAND   SILVESTIIK.  175 


En  fuyant  vers  l'azur,  malgré  toi,  tu  l'emportes 
Dans  le  pli  virginal  de  tes  voiles  sacrés, 
Ce  sang  vermeil  &  doux  des  illusions  mortes 
Dont  ma  veine  a  rougi  tes  beaux  pieds  adorés. 

Et  je  monte  vivant,  avec  toi,  sur  la  cime 
Où  te  suit  sans  merci  mon  amour  obsesseur, 
Palpitant,  comme  toi,  de  ton  rêve  sublime. 
Fille  auguste  &  terrible!  o  chercheuse!  o  ma  sœur! 


NOUVEAUX    SONNETS   PAÏENS 


Refleuris  sous  mon  iront,  ô  fleur  de  volupté, 
Fleur  du  rêve  païen,  fleur  vivante  &  charnelle, 
Corps  féminin  qu'aux  jours  de  l'Olympe  enchanté 
Un  cygne  enveloppa  des  blancheurs  de  son  aile. 

L'amour  des  Cieux  a  fait  chaste  ta  nudité  : 
Sous  tes  contours  sacrés  la  fange  maternelle 
Revêt  la  dignité  d'une  chose  éternelle 
Et,  pour  vivre  à  jamais,  s'enferme  en  la  Beauté. 


176  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

C'est  toi  l'impérissable,  en  ta  splendeur  altière, 
Moule  auguste  où  l'empreinte  ennoblit  la  matière, 
Où  le  marbre  fait  chair  se  façonne  au  baiser  : 

Car  un  Dieu,  t'arrachant  à  la  chaîne  fragile 
Des  formes  que  la  Mort  ne  cesse  de  briser, 
A  pétri  dans  tes  flancs  la  gloire  de  l'argile  ! 


II 


De  ta  face  immortelle  &  de  ton  noble  buste 
Mes  mains  ont  affronté  les  contours  radieux, 
Quand,  fervent  &  tout  plein  de  Fimage  des  Dieux, 
J'ai  moulé  sur  ton  corps  leur  souvenir  auguste; 

Et,  sous  l'enchantement  de  ta  beauté  robuste. 

J'ai  touché  de  ma  lèvre ,  ivre  &  fermant  les  yeux , 

Ta  lèvre  aux  feux  sacrés ,  vase  religieux 

Où  le  sang  de  nos  cœurs,  comme  un  rubis,  s'incruste. 

Je  ne  tenterai  plus  l'inutile  tourment 

De  ton  amour,  ô  Femme,  &  je  veux  seulement. 

Jaloux  de  ta  splendeur,  craintif  du  sacrilège , 

Ceindre  très-humblement,  de  mes  bras  prosternés. 
Tes  pieds,  tes  beaux  pieds  nus,  frileux  comme  la  neige 
Et  pareils  à  deux  lys  jusqu'au  sol  inclinés. 


ARMAND   SILVfcSTRE.  177 


III 

N'espère  pas  que  tu  l'apaises, 
Le  désir  qui  brûle  mes  reins  : 
Je  fuis  les  bras  dont  tu  m'étreins 
Et  la  bouche  dont  tu  me  baises. 

Les  serpents  jetés  aux  fournaises 
Des  lourds  trépieds  pythoniens, 
En  des  tourments  pareils  aux  miens, 
Se  tordaient,  vivants,  sur  les  braises. 

Je  suis  comme  un  cerf  aux  abois 
Qui,  par  la  plaine  &  par  les  bois, 
Emporte,  en  bramant,  ses  blessures. 

Tourne  vers  moi  tes  yeux  ardents  : 
Ouvre  ta  lèvre ,  —  à  moi  tes  dents  ! 
—  Plus  de  baisers,  mais  des  morsures. 


IV 


Souvent,  — &  j'en  frémis,  —  quand  sur  ta  lèvre  infâme 
J'ai  bu,  dans  un  sanglot,  d'amères  voluptés, 
Alors  qu'une  détresse  immense  prend  mon  âme, 
O  toi  pour  qui  je  meurs,  tu  dors  à  mes  côtés  ! 


lyS  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


L'ombre  épaisse  envahit  tes  sereines  beautés 
Et  jusque  sous  tes  cils  éteint  tes  yeux  de  flamme; 
Ton  souffle  égal  &  lent  fait  comme  un  bruit  de  rame 
—  C'est  ton  rêve  qui  fuit  vers  des  bords  enchantés. 

Repose  sans  remords,  ô  cruelle  maîtresse! 
Ignore  dans  mes  bras  les  pleurs  de  ma  caresse, 
Car  tu  n'es  pas  ma  sœur,  cœur  à  peine  vivant! 

Mais  quand  la  nuit  a  clos  tes  paupières  meurtries. 

Quelle  pitié  des  cieux  pour  les  choses  flétries 

Te  rend,  sous  mes  baisers,  le  sommeil  d'un  enfant? 


V 


Que  ne  suis-je  le  rêve  où  ton  âme  me  fuit. 
Quand  l'haleine  de  fleur  dont  ta  bouche  est  baisée 
Se  berce  au  rhythme  lent  de  ta  gorge  apaisée. 
Dans  la  tranquillité  profonde  de  la  nuit  ! 

Que  ne  suis-je  le  rêve  où  ma  douleur  te  suit 
D'un  souffle  haletant  &  d'une  aile  brisée. 
Sans  entrevoir  jamais,  comme  une  aube  embrasée, 
L'invisible  soleil  qui  sous  ton  front  reluit  ! 

—  L'amour  qui  te  fait  vivre  est  celui  qui  me  tue; 

Car  ta  sérénité  cruelle  de  statue 

N"est  qu'un  leurre  où  sans  fin  s'épuise  mon  souci. 


ARMAND  SILVESTRE.  179 


I 


De  ton  sommeil  menteur  étreignant  le  mystère, 
Près  de  ton  cœur  j'y  sens  vivre  un  hôte  adultère 
Et  voudrais  être  mort  pour  t'apparaître  aussi. 


VI 


Toi  qui  foules  encor  l'argile  qui  me  pèse, 
Que  ne  suis-je  moi-même  à  l'argile  rendu, 
Mort  glacé  sous  tes  pas  &  sous  l'herbe  étendu, 
Sein  brûlé  que  le  froid  de  son  linceul  apaise  ! 

Que  ne  suis-je  mêlé  dans  la  cendre  qui  baise 
Le  pli  traînant  du  voile  à  ton  flanc  suspendu, 
Dans  le  monde  vivant  qui  t'entoure  perdu, 
Et  de  mes  vains  débris  t'étreignant  à  mon  aise! 

Je  deviendrais  un  peu  de  tout  ce  qui  te  sent, 
De  tout  ce  qui  te  voit,  de  tout  ce  qui  te  touche  ; 
Fleur,  je  me  sécherais  aux  chaleurs  de  ton  sang, 

Ou  fruit,  je  me  fondrais  aux  saveurs  de  ta  bouche; 
—  Je  serais  une  proie  à  tout  ce 'que  tu  veux 
Et  je  boirais  dans  l'air  l'odeur  de  tes  cheveux. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


SOUVENIR  DES   GIRONDINS 


Les  Titans  sont  tombés  :  —  dans  l'air  silencieux 
Leur  sang  pur  monte  encore,  &,  comme  une  fumée, 
Emporte  dans  les  cieux  leur  âme  consumée 
Des  rêves  éternels  qu'ils  avaient  pris  aux  cieux. 

La  terre,  maternelle  aux  cœurs  audacieux. 
Sur  ses  enfants  meurtris  lentement  s'est  fermée; 
Mais,  pour  longtemps  tari,  son  flanc  capricieux 
Tira  de  leur  semence  une  race  pygmée, 

Du  corps  de  ces  lions  un  peuple  de  fourmis. 

Et  nous  n'osons  nommer  nos  pères  endormis. 

Plus  près  d'être  des  dieux  que  nous  d'être  des  hommes  ! 

Et  nous  traînons  si  bas  leur  souvenir  puissant. 
Qu'à  nous  voir  le  porter,  on  ne  sait  si  nous  sommes 
Les  vers  de  leurs  tombeaux  ou  les  iils  de  leur  sang. 


LAURENT-PICHAT 


BALLADE    HONGROISE 

Sur  un  blanc  tilleul  un  beau  ramier  pleure. 
Un  beau  page  en  pleurs  parcourt  la  forêt. 
((  Ramier,  doux  ramier,  quel  chagrin  t'effleurcl 
Cher  petit  oiseau,  dis-moi  ton  secret? 

—  Un  dur  épervier  ma  pris  ma  compagne. 
Nous  étions  perchés  sur  ce  blanc  tilleul! 

Il  a  fui  là-bas,  loin,  dans  la  campagne, 
Emportant  ma  vie,  &  je  reste  seul. 

—  Ramier,  doux  ramier,  vois  cette  tourelle 
Au  sommet  des  rocs,  dans  le  vieux  manoir. 
Je  suis  veuf  aussi  de  ma  tourterelle, 

Le  comte  la  mise  en  son  donjon  noir  ! 

—  Beau  page,  ton  âme  est  bien  mal  trempée! 
Où  donc  est  l'obstacle?  où  donc  l'embarras? 


LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


A  ton  ceinturon  je  vois  une  épée. 

Pour  gravir  les  rocs,  n'as-tu  point  de  bras } 

((  Au  lieu  de  pleurer  ici  mes  misères, 
Faible,  désarmé,  vaincu,  je  voudrais 
Pour  elle  être  mort,  si  j'avais  des  serres, 
Si  j'avais  l'essor,  je  les  rejoindrais. 

—  Ramier,  doux  ramier,  répondit  le  page, 
L'oiseau  seul  est  brave  &  seul  a  raison. 

Je  suis  en  assez  vaillant  équipage 
Pour  forcer  les  murs  de  cette  prison  !  » 

Il  partit,  gravit  la  roche  escarpée. 
D'un  élan  força  le  nid  du  vautour, 
Dispersa  la  garde,  &  de  son  épée 
Tua  le  seigneur  au  seuil  de  la  tour. 

Il  ouvre  un  cachot,  voit  sa  fiancée. 

—  Ne  crains  rien,  dit-il,  pauvre  amour  tremblant, 
Viens!...  »  —  Puis  reportant  en  bas  sa  pensée 
Vers  le  doux  ramier,  sous  le  tilleul  blanc  : 

«  Te  voilà  sauvée,  oh!  viens,  ma  colombe. 
Viens,  &  qu'à  te  voir  il  soit  le  premier...  » 

Sous  le  blanc  tilleul  quelque  chose  tombe  : 
C'était  l'oiseau  mort.  —  Ramier,  doux  ramier! 


w 


HENRI    CAZALIS 


DANSE    MACABRE 


Au  visage  de  mon  squelette 
Voici  le  loup  de  velours  noir, 
Le  loup  où  votre  lèvre,  un  soir. 
Mit  des  parfums  de  violette. 

Par  cette  antithèse  toujours 
Je  veux  me  rappeler,  madame, 
Le  vide  aimable  de  votre  âme 
Et  la  vanité  des  amours. 

Oh  !  je  ne  me  plains  pas  :  la  chose 
Est  trop  connue  en  vérité  ; 
Mais  j'ai  quelque  peu  regretté 
Votre  jeune  corps,  blanc  &  rose. 


—  Que  pleure-t-on  là  cependant? 
Cette  chair,  qui  fait  notre  envie. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


N'est  après  tout,  comme  la  vie, 
Qu'une  loque  sur  du  néant! 

Et  je  veux  mon  âme  ainsi  faite 
Qu'un  jour  enfin  sous  tous  ces  corps 
Je  ne  sache  voir  que  des  morts, 
Des  os  en  costumes  de  fête. 

Pour  alors,  dans  un  coin  du  bal. 
Me  tenir  seul,  &,  las  de  vivre. 
Laisser  passer  cette  foule  ivre, 
Et  ces  gaîtés  de  carnaval! 


VAINE  APPARENCE 

L'Océan  de  l'Immensité 
Agite  &  soulève  ses  vagues. 
Le  Soleil  brille,  &  sa  clarté 
Y  fait  luire  des  formes  vagues. 

Et  sans  cesse,  à  l'appel  du  vent, 
Des  flots  montent  à  la  surface; 
Puis  soudain  ce  qui  fut  vivant 
S'éteint,  s'évanouit,  s'efface. 


ANTONY  VALABRÈGUE 


LA  CANOTIÈRE 


Quand  Je  canot  partit,  en  laissant  un  frisson 

Aux  feuillages  du  bord  qui  pendaient  sur  l'eau  claire, 

Elle  chantait  un  air  indolent  de  chanson. 

Et  nos  voix  répétaient  le  refrain  populaire. 

Elle  semblait,  dans  son  costume  rouge  &  noir, 
Vêtue  étrangement  &  mise  en  canotière , 
Une  baigneuse  au  corps  lassé  qui  vient  s'asseoir 
Sur  le  bateau  tremblant  qu'elle  incline  à  l'arrière. 

Autour  de  nous  tombaient  des  lilets  de  pêcheurs; 

On  entendait  les  bruits  d'un  tir  couvert  de  planches; 

Près  du  mur  peint  en  bleu  d'un  débit  de  liqueurs. 

Des  bains  flottants  longeaient  le  rang  des  maisons  blanches. 


i86  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Elle  dit  tout  d'un  coup  :  «  J'étais  hier  au  bal  ; 
Je  portais  en  dansant  ma  robe  violette; 
J'avais  un  éventail  pailleté  de  métal; 
Je  cachais  des  parfums  de  musc  dans  ma  toilette. 

On  ne  trouve  donc  plus  parmi  ses  cavaliers 
Quelqu'un  que  l'on  attire  à  des  offres  discrètes  ; 
Je  n'ai  rien  bu  dans  les  bosquets  particuliers, 
A  peine  si  l'on  m'a  roulé  des  cigarettes. 

Ah!  les  bals  sont  linis,  &  je  pars  volontiers. 
J'ai  quitté  ce  matin  Paris  pour  la  campagne; 
Je  suis  avec  des  gens  qui  font  les  canotiers; 
Ils  vont  à  Bougival,  &  je  les  accompagne. 

Hé!  vous,  mes  mariniers,  quand  viendra  le  dîner, 
J'ai  grand'peur  du  repas  qu'on  cherche  à  l'aventure , 
Quel  festin  délicat  me  ferez-vous  donner  î^ 
Il  ne  me  suffit  pas  d'avoir  une  friture. 

Boirons-nous  au  dessert  du  Champagne  frapper' 
Quelque  fine  liqueur  me  sera-t-elle  offerte? 
Pour  vous  suivre  en  bateau,  mon  jupon  est  trempé. 
Et  je  vais  me  tacher  en  foulant  l'herbe  verte.  » 

Le  fleuve  où  nous  glissions,  conduits  par  le  courant, 
Mêlait  à  ses  fraîcheurs  un  parfum  de  la  rive  ; 
Un  vent  léger  sur  l'eau  passait,  nous  pénétrant 
De  quelque  odeur  de  fleurs  lointaine  &  pourtant  vive. 


ANTONY   VALABRtGUE.  187 


Nos  rames  rejetaient  de  leur  sourd  battement 
Comme  un  bruit  qui  s'afflige  au  sillon  que  l'eau  creuse; 
Le  fleuve,  qui  souffrait,  sonnait  plaintivement; 
Nos  avirons  semblaient  meurtrir  l'eau  douloureuse. 

Et  le  large  silence  épars  autour  de  nous , 
Dans  le  ciel  assoupi,  dans  la  plaine  dormante, 
Comme  en  un  bercement  mélancolique  &  doux , 
Portait  ce  bruit  souffrant  de  l'eau  qui  se  lamente. 

Elle  reprit  d'un  ton  plus  aigre  dans  la  voix  : 

«  Qu'ai-je  donc  aujourd'hui >  je  ne  sais  quoi  m'oppresse; 

Quelque  chose  m'irrite  &  m'énerve  à  la  fois  ; 

Quand  je  suis  en  canot,  j'éprouve  une  tristesse. 

J'étais  mieux  à  Paris;  je  veux  partir  ce  soir. 
Ramenez-moi,  messieurs,  au  bal  que  je  regrette; 
Au  bruit  des  instruments,  je  veux  encor  me  voir 
Entrer  dans  une  danse  en  robe  violette. 

J'emporterai  d'ici  des  fleurs  pour  mes  cheveux  : 
J'aime  les  fleurs  dans  mes  cheveux,  quand  je  m'habille. 
Je  ne  mettrai  qu'un  peu  de  noir  près  de  mes  yeux  : 
Lair  m'a  fait  le  teint  vif  sans  que  je  me  maquille. 

Les  danseurs  me  diront,  penchés  en  m'invitant  : 
Danseras-tu  ce  soir  avec  nous,  belle  fille? 
Et  moi,  n'écoutant  pas,  distraite  &  m'éventant, 
J'accepterai  parfois  seulement  un  quadrille. 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


A  moi,  les  jeunes  gens  !  qui  me  fait  vis-à-vis  > 
Je  vous  reviens  de  loin  :  retour  de  canotage  ! 
Mais  consolez-moi  donc  des  gens  que  j'ai  suivis, 
Et  je  ne  repars  plus;  c'est  mon  dernier  voyage!  » 

Sa  toque  retombait  sur  ses  yeux  ennuyés; 

Son  col  blanc  chiffonnait  les  plis  de  sa  dentelle  ; 

Sa  main  gauche  étendait  sur  l'eau  ses  doigts  mouillés, 

Et  l'autre  nous  frappait  du  bout  de  son  ombrelle. 

Nous  la  laissions  parler,  étant  peu  soucieux 
D'arrêter  le  caprice  expansif  d'une  femme  ; 
Nous  nous  sentions  saisis,  dans  nos  rêves  joyeux. 
D'un  amour  pour  l'eau  pure  où  plongeait  notre  rame. 

L'eau  semble  jeune  encore;  elle  est  restée  enfant, 
Depuis  qu'elle  a  jailli  de  sa  source  divine  ; 
Couchée  en  son  lit  clair,  sa  fraîcheur  la  défend  ; 
Elle  ne  vieillit  pas,  dans  sa  course  enfantine. 

Et  cette  pureté  dure  sans  se  ternir  : 
Le  sol  vert  se  flétrit  sous  le  froid  qui  le  blesse. 
L'arbre  d'avril  jaunit  quand  l'hiver  va  venir; 
L'eau  conserve  toujours  sa  limpide  jeunesse. 


GABRIEL  MARC 


SONNETS     PARISIENS 

LA  FRÉGATE 

Toi  qui  devrais  bondir  sur  la  mer,  ô  frégate! 

A  travers  la  mitraille  &  les  flots  irrités, 

Quel  triste  sort  te  rive  aux  pierres  des  cités, 

Et  te  pend  une  enseigne  au  front,  comme  un  stigmate } 

Morne,  ainsi  qu'un  oiseau  retenu  par  la  patte, 
Tu  regrettes  l'azur  &  les  immensités. 
Le  bourgeois  se  prélasse  en  tes  flancs  attristés, 
Et  ta  quille  a  des  airs  navrés  de  cul-de-jatte. 


Le  batelet  t'insulte  &  le  lourd  remorqueur. 

En  rampant  devant  toi,  te  lance  un  cri  moqueur. 

Oh!  qui  pourra  sonder  ton  destin  sans  exemple > 

Ta  cale  désormais  sert  aux  ablutions. 

Ta  proue  est  enchaînée  &  ta  hune  contemple 

La  Caisse  des  dépôts  &  consignations! 


190 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


PAYSAGE   NOCTURNE 

Tout  dort.  Les  ponts  avec  le  gaz  de  leurs  lanternes 
Se  reflètent  dans  l'eau  profonde.  Entre  les  quais 
Voguent  péniblement  des  bateaux  remorqués, 
Et  voici  l'Hôtel-Dieu  que  flanquent  des  casernes. 

Voyez,  se  découpant  sur  les  nuages  ternes. 
Un  vague  entassement  d'édifices  tronqués, 
De  vieux  donjons  pareils  à  des  géants  masqués. 
D'ogives,  de  créneaux,  de  grilles,  de  poternes. 

C'est  l'antique  Palais  de  Justice,  décor 

Noir,  la  Tour  de  l'Horloge  &  la  ilèche  aux  fleurs  d'or 

De  la  Sainte-Chapelle;  &  cette  ombre  qui  perce 

L'ombre  nocturne,  c'est,  ô  cruelle  Thémis  ! 
Le  dôme  du  nouveau  Tribunal  de  Commerce, 
Champignon  monstrueux  qui  flâne  entre  deux  lis  ! 


DEMOLITIONS 

Les  vieux  hôtels  qu'avaient  respectés  les  années 
Sous  les  coups  des  maçons  tombent  de  toutes  parts. 
Ils  gisent  sur  le  sol ,  &  leurs  débris  épars 
Ont  l'aspect  douloureux  des  choses  ruinées. 


GABRItL   MARC.  191 


Comme  leurs  habitants  ils  ont  leurs  destinées; 
Leurs  murs,  que  décoraient  les  chefs-d'œuvre  des  arts. 
Près  de  l'affiche  énorme  étalent  aux  regards 
Le  sillon  régulier  Se  noir  des  cheminées. 

Au  milieu  des  monceaux  de  pierres,  à  l'écart, 
Un  reste  de  jardin,  sauvé  par  le  hasard, 
Sourit,  insoucieux  de  ces  métamorphoses. 

Et,  dans  l'air  saturé  de  chaux  pour  les  ternir, 

Un  rosier  au  soleil  épanouit  ses  roses. 

—  Tel,  parfois,  dans  mon  âme  un  lointain  souvenir. 


REPOS 


La  rivière  aux  flots  bleus  rêve  les  soirs  d'été. 
Elle  dessine  au  loin  sa  courbe  gracieuse 
Pour  se  perdre  dans  l'ombre  ;  &  le  saule  &  l'yeuse 
Reflètent  leurs  rameaux  dans  sa  limpidité. 

L'air  est  sans  bruit,  le  ciel  plein  de  sérénité. 
La  rive  se  recueille  &  dort  silencieuse. 
Tout  repose.  Voici  l'heure  mystérieuse 
Faite  de  calme  intense  &  d'immobilité. 


192  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Le  calme  est  solennel  &  triste,  comme  un  rêve 
De  voyage  ou  d'exil  qui  jamais  ne  s'achève. 
Parfois,  pour  animer  ce  repos  accablant. 

Un  martin-pêcheur  lile  en  rasant  le  feuillage. 
Et,  sur  l'onde  où  la  lune  étincelle  en  tremblant, 
Un  étroit  canot  glisse  avec  son  long  sillage. 


LOUISA  SIEFERT 


Sans  le  soupir,  le  monde  étoufferait. 
Amfére. 


Rêves,  anxiétés,  soupirs,  sanglots,  murmures, 
Vœux  toujours  renaissants  &  toujours  contenus. 
Instinct  des  cœurs  naïfs,  espoir  des  têtes  mûres, 
O  désirs  iniinis,  qui  ne  vous  a  connus! 

Les  vents  sont  en  éveil  ;  les  hautaines  ramures 
Demandent  le  secret  aux  brins  d'herbe  ingénus. 
Et  la  ronce  épineuse  où  noircissent  les  mûres 
Sur  les  sentiers  de  l'homme  étend  ses  grands  bras  nus. 

«  Où  donc  la  vérité >  »  dit  l'oiseau  de  passage. 

Le  roseau  chancelant  répète  :  u  Où  donc  le  sage.^  » 

Le  bœuf  à  l'horizon  jette  un  regard  distrait. 

Et  chaque  flot  que  roule  au  loin  le  fleuve  immense 
S'élève,  puis  retombe,  &  soudain  reparaît, 
Comme  une  question  que  chacun  recommence. 


194  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


II 


Tout  corps  traîne  son  ombre  &  tout  esprit  son  doute. 

Victor  Hugo. 

A  vingt  ans,  quand  on  a  devant  soi  l'avenir, 
Parfois  le  front  pâlit,  on  va,  mais  on  est  triste; 
Un  sourd  pressentiment  qu'on  ne  peut  définir 
Accable,  un  trouble  vague  à  tout  effort  résiste. 

Les  yeux,  brillants  hier,  demain  vont  se  ternir; 
Les  sourires  perdront  leurs  clartés.  On  existe 
Encor,  mais  on  languit;  on  dit  qu'il  faut  bénir. 
On  le  veut,  mais  le  doute  au  fond  du  cœur  subsiste. 

On  se  plaint,  &  partout  on  se  heurte.  Navré, 

On  a  la  lèvre  en  feu,  le  regard  enfiévré. 

Tout  blesse,  &,  pour  souffrir,  on  se  fait  plus  sensible. 

Chimère  ou  souvenir,  temps  futur,  temps  passé, 
C'est  comme  un  idéal  qu'on  n'a  pas  embrassé. 
Et  c'est  la  grande  soif:  celle  de  l'Impossible! 


m 


Toujours  aimer,  toujours  souffrir,  toujours  mourir. 

Corneille. 

A  l'honneur  du  combat  qu'importe  la  victoire? 
Celui  qui  pour  mourir  se  couche  en  son  drapeau , 
Suaire  que  son  sang  a  fait  tout  rouge,  est  beau  : 
C'est  la  fatalité,  mais  c'est  aussi  la  gloire! 


LOUISA   SIEFERT.  19Ç 

Toute  âme  est  le  champ  clos  d'une  bataille  noire 
Sans  trêve  ni  merci,  sans  soleil  ni  flambeau. 
Chaque  illusion  morte  y  trouve  son  tombeau 
Et  dans  sa  chute  entraîne  au  néant  sa  mémoire. 

Ainsi  fiers  seulement  du  devoir  accompli, 
Tristes  cercueils  où  dort  l'amour  enseveli 
Près  des  élans  fougueux  &  des  grandes  pensées, 

Nous  traînons  le  fardeau  de  nos  forces  lassées; 
Et,  nous  nous  survivons  dans  cet  immense  oubli. 
Sentant  s'ouvrir  le  ciel  sur  nos  têtes  baissées. 


LA    COMBE 

En  vain  elle  s'est  dit  que  la  campagne  est  belle. 
Sainte-Beuve. 

Non,  plus  pour  aujourd'hui,  plus  de  grandes  pensées, 
De  saintes  questions  à  la  hâte  embrassées. 
D'énergiques  efforts,  d'élans  fiers  &  hardis. 
Mon  esprit  est  lassé,  mes  doigts  sont  engourdis. 
L'automne  est  la  saison  des  rêves,  nous  y  sommes, 
Elle  parle;  rêvons,  &  laissons  là  les  hommes. 
Leur  bruit  &  leur  destin.  Prenons  à  notre  choix 
L'un  des  sentiers  fleuris  qui  mènent  dans  les  bois. 
Les  colchiques  aux  prés,  les  bruyères  aux  pentes 
Ont  semé  leurs  bouquets  sur  les  mousses  rampantes. 


I 


196  LE    PARNASSE   CONTExMPORAIN. 

L'acre  odeur  de  la  menthe  &  du  genévrier 

Se  répand;  &  l'oiseau  qui  va  s'expatrier, 

Triste  des  longues  nuits  déjà  froides,  murmure 

Comme  un  adieu  plaintif  sous  l'humide  ramure. 

On  a  cassé  les  noix  &  foulé  le  raisin; 

Et  chantant  le  vieil  air  qui  doit  charmer  l'essaim. 

On  a  volé  leur  miel  aux  abeilles  jalouses. 

L'ombre  oblique  des  bois  descend  sur  les  pelouses; 

Il  fait  bon  cheminer  à  petits  pas,  cherchant 

Un  vers  dans  sa  mémoire  &  l'alouette  au  champ. 

Il  fait  bon  s'attarder  le  long  de  la  ravine 

Comme  l'humble  ruisseau  que  l'oreille  y  devine, 

Et  qui  s'y  perd  cent  fois  de  crainte  d'arriver; 

Il  y  fait  bon  s'asseoir  au  soleil  &  rêver. 

Car  l'arrière-saison  est  clémente  aux  poètes. 

Et,  mieux  que  le  printemps  aux  ardeurs  inquiètes. 

Mêle  aux  songes  trop  chers  un  doux  apaisement. 

Les  songes!  mais  pourquoi  toujours  eux.^  —  Vainement 

Aujourd'hui  je  voudrais  en  avoir  les  mains  pleines 

Et  les  jeter  aux  vents,  aux  cieux,  aux  flots,  aux  plaines. 

Rouge  de  ma  faiblesse  &  n'y  résistant  pas , 

Vainement  je  les  glane  &  les  pleure  tout  bas, 

O  derniers  épis  d'or  de  la  moisson  coupée!  — 

Je  ne  puis  oublier  combien  ils  m'ont  trompée. 

Et,  le  charme  une  fois  rompu,  les  bois  sont  sourds, 

Les  colchiques  muets,  les  sentiers  sans  détours; 

Je  ne  sais  plus  saisir  le  sens  caché  des  choses, 

Et  la  vie  assombrit  les  lointains  les  plus  roses. 


LOUISA   SIEFERT.  197 


AU    LARGE 


Lest  de  l'âme,  pesant  bagage, 
Trésors  misérables  &  chers, 
Sombrez 

Théophile  Gactier. 


Aux  pays  des  autres  étoiles , 
Aux  lointains  pays  fabuleux, 
Le  vaisseau  sous  ses  blanches  voiles 
Nage  au  gré  des  flots  onduleux. 

Le  ciel  &  l'Océan  s'unissent 
Au  bord  de  l'horizon  enfui; 
Les  lourdes  vagues  s'aplanissent 
Avec  un  long  soupir  d'ennui. 

Dans  cette  immensité  sans  terme 
Où  se  perd,  tombe  &  meurt  le  vent, 
Le  sillage  qui  se  referme 
Marque  seul  la  marche  en  avant. 

O  tristesse  indéfinissable! 
Accablement  toujours  nouveau! 
Ne  pas  voir  même  un  grain  de  sable, 
Ne  pas  même  entendre  un  écho! 


I 


198  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Ici,  rien  que  la  mer  sans  grèves, 
Là,  rien  que  l'ombre  des  agrès, 
Rien  à  l'avenir  que  des  rêves, 
Rien  au  passé  que  des  regrets! 

La  semaine  suit  la  semaine. 
Le  flot  que  le  flot  submergea 
Au  gouffre,  dans  sa  chute,  emmène 
Chaque  heure  qui  sonne,  &  déjà 

L'aube  a  d'éclatantes  nuances. 
Le  soir  des  couchants  orangés, 
Flamboîments  &  phosphorescences 
A  nos  ciels  d'Europe  étrangers. 

Des  formes  d'astres  inconnues. 
Vaisseaux  par  Dieu  même  conduits. 
Iles,  perles  ou  fleurs  des  nues, 
Brodent  le  bleu  manteau  des  nuits. 

Mais  cette  splendeur  qui  décore 
Le  vaste  infini  déroulé 
Est  d'un  aspect  plus  triste  encore 
Aux  yeux  tristes  de  l'exilé. 

Et  la  petite  maison  basse. 
Frère,  où  sont  ta  mère  &  tes  sœurs, 
Pour  ton  cœur  avait  plus  d'espace. 
Pour  ton  regard  plus  de  douceurs. 


LOUISA    SIEFERT.  199 


A  CE  QUI  N'EST  PLUS 

Je  sais  l'art  d'évoquer  les  minutes  heureuses. 
Charles  Bâudelairu. 

Pourquoi  revenez-vous  creuser  mon  souvenir, 
O  jours  trop  tôt  perdus,  ô  trop  chères  pensées, 
Images  que  le  temps  doit  avoir  effacées, 
Mots  que  mon  cœur  jalouse  &  ne  peut  contenir, 
Pourquoi  revenez-vous  creuser  mon  souvenir? 

J'avais  promis  l'oubli  qui  console  &  qui  tue, 
L'oubli  muet  &  calme,  aux  flots  profonds  &  lourds. 
Les  heures  ont  passé,  je  me  souviens  toujours; 
Vous  agitez  encor  mon  âme  combattue. 
J'avais  promis  l'oubli  qui  console  &  qui  tue. 

Mon  espoir  est  un  rêve  &  mon  rêve  un  secret. 
Mes  vers  en  sont  l'écho,  mais  non  la  voix  vibrante. 
J'aime  aux  bois  soleillés  la  vapeur  transparente, 
J'aime  aux  yeux  les  plus  beaux  un  plus  subtil  attrait. 
Mon  espoir  est  un  rêve  &  mon  rêve  un  secret. 

Le  cœur  a  des  retours  vers  les  choses  anciennes. 

Des  retours  imprévus,  séduisants,  caressants; 

Le  poëte  s'éveille  à  de  si  doux  accents 

Et  s'abandonne  à  ces  langueurs  qui  sont  les  siennes. 

Le  cœur  a  des  retours  vers  les  choses  anciennes. 


200  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

O  jours  trop  tôt  perdus,  ô  jours  trop  regrettés! 
Puisse  l'enivrement  de  vos  mélancolies, 
Reflet  mystérieux  des  aurores  pâlies. 
Longuement  éblouir  mes  regards  attristés, 
O  jours  trop  tôt  perdus,  ô  jours  trop  regrettés! 


^ 


ALBERT  MERAT 


HORS   DES   MURS 


LE   COURANT 


Il  faudrait,  pour  quitter  la  ville,  un  vieux  bateau, 
Suivant  l'eau  lentement,  sans  voiles  &  sans  rames. 
Sur  des  nuages  blancs  aussi  blancs  que  des  femmes, 
Le  ciel  d'été,  l'azur  étendrait  son  manteau. 

Serré  dans  le  granit  comme  dans  un  ctau. 
Le  fleuve  mord  ses  bords  &  glisse  en  courtes  lames; 
Et  la  ville  aux  toits  bleus  tout  pailletés  de  flammes 
Parade  bruyamment  comme  sur  un  tréteau. 

Plus  de  quai;  des  maisons  d'un  étage,  des  rives; 
Les  saules,  les  bouleaux,  les  aubépines  vives, 
Un  coin  du  bien-aimé  paysage  français. 

Les  peupliers  sont  hauts,  les  collines  sont  bleues; 
Où  donc  est  la  rumeur  de  foule  où  je  passais? 
Je  ne  sais  pas  combien  j'ai  pu  faire  de  lieues. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LA   LISIERE   DU   BOIS 

La  lisière  du  bois  suit  le  petit  chemin 
D'ocre  jaune,  où  tout  pli  rit  d'une  graminée. 
La  pente,  pleine  d'air,  est  comme  illuminée 
D'un  lever  d'ailes  d'or,  de  soufre  &  de  carmin. 

Vrilles  des  liserons  glissant  leur  verte  main, 
Ephémères  d'un  soir  ou  d'une  matinée; 
Toute  la  flore  exquise,  humble,  indéterminée 
De  l'herbe,  amours  d'hier,  semences  de  demain. 

Cependant  l'aïeul  doux  aux  plus  faibles,  le  chêne, 
Souffrant  à  ses  genoux  les  mousses  &  la  chaîne 
Des  églantiers,  faiseurs  de  roses  &  de  miel, 

Regarde  du  côté  des  marguerites  blanches, 

Et,  mendiant  d'azur,  il  tend  ses  vieilles  branches 

Pour  y  prendre  à  pleins  doigts  un  grand  morceau  de  ciel. 


LE   REVEIL 

Le  soleil  s'est  levé  du  milieu  des  collines 
Comme  le  premier-né  divin  des  nuits  d'été , 
Déchirant,  dans  un  vol  de  flammes  emporté. 
Du  matin  frissonnant  les  frêles  mousselines. 


ALBERT  MERAT  aoj 

Les  champs,  l'eau,  les  forets  graves  &  sibyllines, 

La  terre  jusqu'au  ciel  tressaille  de  clarté. 

Le  chœur  universel  des  bêtes  a  chanté, 

Voix  dans  l'air,  voix  des  bois,  sauvages  &  câlines. 

L'homme  seul,  raisonneur  pensif  dès  le  réveil, 
Regarde  cette  joie,  en  son  retour  vermeil, 
Éternellement  rose,  aimable  &  coutumière; 

Et  comme  elle  n'a  pas  été  faite  pour  lui , 
Sans  folles  actions  de  grâces,  sans  ennui. 
D'un  œil  indifférent  accepte  la  lumière. 


LA  VILLE 

Nos  coteaux,  les  plus  purs  de  tous  &  les  plus  doux, 
Que,  n'eût  été  la  Grèce,  auraient  choisis  les  faunes. 
Au  bas  de  leurs  sentiers  poudrés  de  sables  jaunes 
Ont  comme  une  hydre  énorme  éparse  à  leurs  genoux. 

La  Ville  nous  fascine,  étant  moins  près  de  nous, 
Avec  ses  tours  aussi  royales  que  des  trônes; 
Horizontale,  bleue  &  blanche  entre  les  cônes 
Des  châtaigniers  plus  verts  &  des  chênes  plus  roux. 

D'ici  l'on  ne  voit  rien  que  les  langueurs  farouches 

Du  monstre  aux  mille  bras  puissants,  aux  mille  bouches, 

Dont  le  grand  soleil  d'août  ensanglante  les  yeux. 


204  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Elle  est  plus  dangereuse  ainsi;  mais,  pour  nous  prendre, 

Il  faudrait  que  le  ciel  fût  moins  silencieux; 

Il  faudrait  que  le  bois  ne  sût  pas  nous  défendre. 


LA   NUIT 

Tiède  du  souvenir  des  occidents  vermeils, 
La  nuit  sur  les  coteaux  palpite  immense  &  bonne. 
Elle  est  comme  la  mer  :  un  vent  d'aile  y  frissonne; 
Leur  couleur  est  semblable  &  leurs  bruits  sont  pareils. 

Le  sein  large  &  profond  qui  porte  les  soleils, 
Où  le  flot  incessant  des  univers  rayonne. 
Est  indulgent  &  n'a  d'embûches  pour  personne, 
Et,  mérités  ou  non,  berce  tous  les  sommeils. 

Pourtant,  Nuit,  je  te  sais  peu  sûre  &  décevante; 
Ta  vague  illusion  de  spectre  m'épouvante  : 
Si  les  matins  allaient  oublier  le  retour! 

Certitude,  ô  raison,  aurore  coutumière! 
Je  sens  que  ma  pensée  est  faite  de  lumière; 
Même  les  yeux  fermés,  j'ai  le  souci  du  jour. 


ALBERT  MERAT.  aoj 


LE    DESIR 

La  bonté  du  soleil  n'apaise  pas  nos  yeux. 

Nous  avons  les  prés  clairs  où  l'eau  met  des  buées, 

Les  collines  aux  plis  charmants  continuées 

En  des  bandes  couleur  de  perle  au  bord  des  cieux. 

Nos  chênes  sont  si  hauts,  si  vaillants  &  si  vieux 
Qu'ils  connaissent  la  foudre  &  parlent  aux  nuées. 
Les  forêts  de  cent  ans  que  l'on  n'a  pas  tuées 
Sont  les  chœurs  où  l'accord  des  voix  chante  le  mieux. 

D'où  vient  qu'ayant  les  soirs,  l'odeur  des  matinées, 
Des  peintures  en  leurs  caprices  terminées 
Par  ce  que  l'harmonie  a  de  tons  lins  &  doux. 

Nous  sentions  nos  désirs  gonflés  comme  des  voiles  J^ 
Pourquoi  les  horizons  sont-ils  jaloux  de  nous? 
Pourquoi  chercher  au  loin  de  nouvelles  étoiles.^ 


DESSOUS  DE   BOIS 

L'ombre  bleuâtre  &  claire  au  milieu  des  allées, 
Comme  un  long  voile  plein  de  taches  étoilées, 
Cache  à  peine  la  terre  &  flotte  avec  douceur; 
Le  soleil,  en  rayant  la  légère  épaisseur. 


2o6  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Forme  des  réseaux  d'or  où  palpitent  mes  rêves. 
Les  frênes  aux  bourgeons  rouges  du  sang  des  sèves 
Frissonnent.  Les  bouleaux,  à  leur  feuillage  blanc 
Prenant  la  brise  ^  en  font  un  murmure  tremblant 
Que  le  buisson  répète  au  brin  dherbe  qui  rampe. 
Comme  des  doigts  levés  au  devant  d'une  lampe, 
Les  rameaux  délicats  au  devant  du  soleil 
Laissent  filtrer  l'éclat  du  jour  tendre  &  vermeil. 
L'air  lascif  est  chargé  de  poussières  errantes. 
Les  pommiers,  bouquets  blancs  d'étoiles  odorantes, 
Que  le  printemps  attache  à  son  corsage  vert, 
A  travers  l'éclaircie  ardente  du  couvert, 
Derrière  les  troncs  fins  &  les  branches  mal  closes. 
Luisent,  dans  les  vergers,  auprès  des  maisons  roses. 
Calmes,  faisant  un  fond  délicat  au  tableau. 
Transparaissent  plus  loin  le  ciel,  la  terre,  l'eau  : 
Car  le  fleuve  déroule  au  pied  des  bois  tranquilles 
Ses  anneaux  lumineux  &  longs  entre  les  îles, 
Et  semble,  au  dernier  plan,  un  mince  serpent  d'or. 
Une  vapeur  de  nacre,  où  blanchissent  encor 
Les  fleurs  peintes  d'hier,  presque  déjà  séchées. 
Qu'avril  de  ses  pinceaux  riants  avait  touchées. 
Semble  continuer  la  pente  du  chemin; 
Et,  d'une  lieue,  on  croit  toucher  avec  la  main, 
Modelant  l'horizon  sur  les  collines  blondes, 
Le  velours  ondoyant  des  verdures  profondes. 


EMMANUEL  DES  ESSARTS 


LES  AMANTS  DE  LA  LIBERTÉ 


I 


Il  est  de  par  le  monde  une  vierge  proscrite, 
Etre  toujours  maudit  &  toujours  redouté, 
Fuyant  sous  les  clameurs  d'une  foule  hypocrite 
Qui  peut  tout  lui  ravir,  hors  l'immortalité. 

Elle  est  belle,  &  pourtant  son  radieux  visage 

S'assombrit,  traversé  par  des  plis  soucieux  : 

On  dirait  un  superbe  &  morne  paysage 

Où  l'ombre  se  répand  sur  l'or  changeant  des  cieux. 


Elle  a  pris  ses  pâleurs  à  la  Mélancolie, 
Et  sa  joue  a  blêmi  comme  sous  un  affront; 
Sur  ses  épaules  flotte  une  pourpre  avilie; 
La  couronne  d'épine  est  saignante  à  son  front. 


2o8  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Et  cependant,  autour  de  la  triste  exilée, 

De  l'humble  mendiante  aux  pieds  nus,  plus  nombreux 

Que  les  beaux  chevaliers  épris  de  la  mêlée, 

Se  presse  avidement  tout  un  peuple  amoureux. 


II 


Jamais  dans  ses  festins  Cléopâtre  adorée 

Ne  jeta  dans  les  sens  de  désirs  plus  fougueux 

Que  cette  vagabonde  aux  reines  préférée. 

Plus  triste  que  les  serfs,  plus  pauvre  que  les  gueux. 

Combien  de  cavaliers  qui  guettent  sa  venue, 
Rêveurs  enfants  du  Nord,  ardents  hls  du  Midi, 
Jeunes  gens  éblouis  d'une  flamme  inconnue, 
Grands  vieillards  dont  le  sang  ne  s'est  point  refroidi  ! 

Rien  ne  peut  arrêter  ces  preux  enthousiastes. 

Enivrés  de  leur  vol  ainsi  que  le  faucon, 

Ni  les  amis  craintifs  songeant  aux  jours  néfastes, 

Ni  leur  maîtresse  en  pleurs  qui  se  penche  au  balcon. 

La  vie  à  leurs  désirs  s'abandonnait  facile; 
Des  appels  de  baisers  les  poursuivaient  dans  l'air  : 
Ils  pouvaient  s'assoupir  aux  grottes  de  Sicile, 
Bercés  par  le  murmure  onduleux  de  la  mer. 


EMMANUEL   DES   ESSARTS.  209 

Ils  pouvaient,  fascinés  par  l'aigrette  des  casques, 
Suivre,  liers  meurtriers,  la  Guerre  aux  durs  sabots; 
Les  carnavals  rieurs  leur  présentaient  des  masques, 
Et  devant  eux  lOrgic  allumait  ses  flambeaux. 

L'un  eût  fait  resplendir  sa  ducale  couronne 
Aux  accords  du  clairon  saluant  son  réveil; 
I/autre  eût  vécu  sans  trouble,  indolent  lazzarone. 
Convive  de  l'été,  familier  du  soleil! 

Quand  un  rêve  entrevu  nous  souffle  ses  vertiges , 
Le  réel  semble  vide  au  cœur  bien  résolu... 
Vainement  le  bonheur  leur  montrait  ses  prestiges  : 
Le  bonheur  est  vulgaire...  ils  n'en  ont  pas  voulu. 


III 


Ces  hommes,  ces  héros,  ils  n'ont  qu'une  pensée 
Qui  fait  l'âme  indomptable  &  le  nom  immortel  : 
C'est  de  nous  ramener  leur  grande  fiancée 
Pour  lui  donner  enfin  son  temple  &  son  autel. 

Dans  les  âpres  sentiers  longtemps  ils  l'ont  suivie. 
Quand  soudain  l'atteignant  &  tombant  à  genoux, 
Ils  lui  disent  :  «  A  toi  notre  âme  &  notre  vie! 
«  Mère  de  nos  esprits,  viens,  oh!  viens  avec  nous.  » 

ï4 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Le  chœur  passionné  frappe  aux  portes  des  villes, 

Jaloux  de  révéler  son  amour  éternel, 

Et  de  purifier  les  consciences  viles 

Par  un  de  ces  regards  plus  limpides  qu'un  ciel. 

Et  partout,  offensés  par  sa  fière  démarche, 
Les  hommes,  trop  pervers  ou  trop  bas  pour  l'aimer. 
Avec  des  cris  railleurs  lui  disent  :  «  Marche,  marche!  » 
La  porte  des  cités  demande  à  se  fermer. 

Mais  que  lui  font  ces  nains,  ces  porteurs  de  rapières, 
Ces  insulteurs  sacrés  aboyant  sur  ses  pas, 
Et  jusqu'à  ces  enfants  qui  lui  jettent  des  pierres? 
Ses  vrais,  ses  chers  amants  ne  l'abandonnent  pas. 

Pour  porter  les  couleurs  de  cette  fugitive 
Combien  ont  abjuré  les  splendeurs  d'une  cour! 
Combien  ont  renié  leur  famille  craintive! 
Soyez  bénis,  vaillants  insensés  de  l'Amour. 


IV 


Soyez  encor  bénis,  vous  qui  suivez  l'amante 
Loin  du  pays  natal  où  fleurit  l'oranger, 
Qui  l'escortez  partout  où  siffle  la  tourmente 
Et  trempez  de  vos  pleurs  le  pain  de  l'étranger. 


EMMANUEL   DES  ESSARTS.  an 

Souvent  c'est  dans  une  île  &  lointaine  &  sauvage , 
Où  Prospéro  jamais  ne  rencontre  Ariel, 
.  Que  vous  errez  pensifs  sur  le  morne  rivage, 
Sans  autres  compagnons  que  la  mer  &  le  ciel. 

Et  vous  criez  souvent  à  la  brise  qui  passe, 
Au  nuage  rapide,  au  léger  remorqueur, 
Aux  goélands  fuyards  qui  traversent  l'espace. 
D'emporter  au  pays  un  peu  de  votre  cœur. 

Là-bas  sont  les  trésors,  là-bas  sont  les  reliques, 
La  maison  du  berceau,  la  maison  de  l'hymen. 
Les  murs  témoins  des  jours  gais  ou  mélancoliques, 
Les  monts  gravis  à  deux  en  se  donnant  la  main. 

Là-bas  c'est  le  passé,  là-bas  c'est  la  Patrie, 
Doux  mirages  troublant  les  cœurs  irrésolus... 
Mais  le  regard  se  tourne  avec  idolâtrie 
Vers  rinvisible  Amante,  &  Ion  n'hésite  plus. 

C'est  qu'ils  savent  aimer,  tous  ces  êtres  qu'attire 
Comme  un  enchantement  le  dur  combat  du  sort. 
Leur  âme  frémissante  appelle  le  martyre; 
Ils  quêtent  sans  relâche  un  regard  de  la  Mort. 

Et,  sur  les  échafauds  que  la  foule  peureuse 
Cerne  avec  la  stupeur  du  morne  hébétement. 
Ils  proclament  le  nom  de  leur  grande  amoureuse; 
Leur  dernière  parole  est  un  dernier  serment. 


LE    PARNASSE   CONTEiMPORAIN. 


Ah!  ne  les  plaignons  point  ces  martyrs  héroïques, 
D'un  admirable  espoir  saintement  abusés  : 
Ils  ont  pu  contempler  la  vierge  aux  yeux  stoïques 
Et  sentir  sur  leurs  fronts  descendre  ses  baisers. 

Lutteurs,  ils  combattaient  pour  venger  sa  querelle; 
Pauvres ,  ils  ont  subi  sa  noble  pauvreté  ; 
S'ils  souffraient  ici-bas,  ils  ont  souffert  pour  elle. 
La  douleur  idéale  est  une  volupté. 

Mais  toi,  qui  donc  es-tu,  proscrite  bien-aimée, 
Pour  qui  les  dévoùments  ne  se  peuvent  tarir. 
Toi  qui  de  tes  amants  sais  te  faire  une  armée, 
Et  pour  qui  les  meilleurs  sont  joyeux  de  mourir.^ 

Ah!  tu  mérites  bien  tous  ces  fiers  sacrifices. 
Toi  qui  viens  affranchir  l'ingrate  humanité, 
Génie  impénétrable  à  l'effroi  des  supplices. 
Amante  des  grands  cœurs,  divine  Liberté. 


LÉON  VALADE 


LA  GOUTTE   DE   SANG 


Quand  celle  dont  la  grâce  en  mon  âme  est  empreinte 
M'a  dit,  un  peu  craintive  &  riant  de  sa  crainte, 
Qu'elle  s'était  piquée  au  doigt  :  a  Tenez,  voyez!  » 
Lorsque  j'ai  vu,  parmi  ses  autres  doigts  ployés  , 
A  Tannulaire  qui  dans  ma  main  tremble  &  bouge. 
Une  goutte  de  sang  perler  brillante  &  rouge, 
Avant  que  mon  esprit  troublé  ne  raisonnât , 
Mes  yeux  avidement  en  ont  bu  l'incarnat; 
Et  j'ai  senti  venir  une  soif  à  ma  lèvre 
Telle,  que  j'ai  pressé  la  piqûre  avec  lièvre 
Dans  laspiration  brusque  dun  long  baiser  : 
Tandis  que,  rougissante  à  demi  sans  oser 
Se  fâcher,  son  visage  où  le  sourire  joue 
Essayait  d'exprimer  l'horreur  dans  une  moue. 
Et  que  sa  voix,  si  peu  tragique,  m'appelait 
«  Buveur  de  sang!  » 

Ainsi  moi,  le  buveur  de  lait, 
Moi  que  l'Idylle  au  miel  de  ses  ruches  convie, 


214  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

J'ai  connu  la  saveur  auguste  de  la  Vie. 

Et  tout  surpris  je  cherche,  enfant  chère!  comment 

De  l'instinct  vague  est  né  l'aveugle  mouvement... 

Lorsque  sur  la  pâleur  de  ta  peau  nuancée 

Est  éclos  ce  grenat,  avais-je  la  pensée 

Qu'osant  mouiller  ma  lèvre  à  la  chaude  liqueur 

Qui  fait  battre  ta  tempe  &  qui  gonfle  ton  cœur, 

J'allais  communier  en  ta  substance  même? 

Et,  superstitieux  comme  on  l'est  quand  on  aime, 

Ai-je  espéré  qu'enfin  mon  angoisse  comprît 

Le  fond  de  ce  cœur  simple  &  de  ce  doux  esprit.^ 

(Nul  sourire  de  sphinx  n'enveloppant  une  autre 

Énigme  plus  obscure,  ô  vierges!  que  la  vôtre.) 

Ai-je  rêvé  ce  rêve  étrange.^  —  Ou  bien  encor. 

Devant  cette  parcelle  unique  du  trésor 

De  tes  veines,  secret  de  ta  grâce  croissante, 

Qui  rose  le  contour  de  la  joue  innocente, 

Avive  la  rougeur  des  lèvres,  &  fleurit 

Le  blanc  tissu  des  chairs,  &  jamais  ne  tarit, 

Sève  heureuse,  par  qui  chaque  jour  se  révèle 

Plus  riche  ta  santé,  ta  fraîcheur  plus  nouvelle. 

Moi  fébrile  rêveur  qu'a  toujours  fait  si  las 

La  fatigue  de  vivre  &  de  douter,  hélas  ! 

Ai-je  frémi,  pareil  au  malade  qu'altère 

Le  seul  aspect  d'une  eau  limpide  &  salutaire? 

Or,  depuis  ces  trois  jours  passés  que  tu  me  vins 
Montrer  ton  doigt  blessé,  voilà  les  songes  vains 
Dont  toute  ma  pensée  est  pleine,  ô  jeune  fille  ! 


LEON   VA  LAD  F.  21 J 


L'imperceptible  mal  que  t'a  fait  ton  aiguille 
Est  oublié  :  durant  l'heure  de  ton  sommeil 
L'épiderme  déjà  renaissait  plus  vermeil; 
Et  le  flot  que  ton  cœur  aux  veines  distribue 
Ne  s'est  pas  amoindri  pour  une  goutte  bue  ! 
Cependant  que  toujours  triste,  toujours  fiévreux, 
J'admire  ton  doux  souffle  égal  &  chaleureux. 
Et  que  toujours  je  vois  sur  ta  bouche  qui  tente 
Le  sourire  de  la  candeur  inquiétante. 


LE    BLASPHÈME 

Visible  affreusement  dans  le  courroux  des  mers, 
C'est  bien  toi,  Poséidon  !   que  brave  en   mots  amers 
Ajax,  le  noir  trident  suspendu  sur  sa  tête  ; 
Prométhée,  appelant  la  foudre  qui  s'apprête, 
A  vu  Zeus  se  dresser  &  les  cieux  obscurcis 
Trembler  au  froncement  des  terribles  sourcils  : 
Et  c'est  pourquoi  nul  temps  n'effacera  la  gloire 
De  ces  défis  gravés  dans  l'humaine  mémoire. 
Il  faut  être  croyant  pour  affronter  les  dieux. 
Pour  nous,  las  de  créer  des  tyrans  odieux 
Et  de  voir  l'Injustice  en  eux  toute-puissante. 
Au  lieu  de  provoquer  leur  providence  absente, 
Nous  les  avons  niés  ;  &  le  grand  ciel  béant 
S'est  fait  vide,  &  les  dieux  sont  rentrés  au  néant. 
A  ses  noirs  cauchemars  l'Humanité  ravie 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN, 


Se  rendort  dans  le  songe  apaisé  de  la  vie  ; 

Le  tombeau  plus  clément  s'ouvre  au  mortel  lassé. 

—  Seul,  le  poëte  pense  aux  effrois  du  passé 

Et  parfois  rêve,  épris  des  âmes  révoltées, 

La  grandeur  du  blasphème  interdite  aux  athées. 


L'HOTE    IMPORTUN 

Qui  donc  frappe  à  cette  heure?   —  Un  voyageur  si  las 

Quil  ne  pourrait  pas  faire  un  pas  de  plus.  —  Hélas! 

Entre,  j'ai  vu  l'appel  que  ton  bras  faible  agite; 

Et  dis  ce  qu'il  te  faut,  tu  l'auras.  —  Rien  qu'un  gîte, 

Rien  qu'un  lit.  —  Mais  d'abord  qu'un  feu  clair  &  vermeil 

Te  ranime  ;  tu  dois  avoir  froid }  —  J'ai  sommeil, 

Je  veux  un  lit.  —  Le  lit  t'est  promis  &  la  table 

Va  se  dresser  pour  toi  :  viens.  —  Zèle  insupportable! 

Je  n'ai  ni  froid,  ni  faim,  ni  soif  :  je  veux  dormir. 

—  D'un  frisson  douloureux  j'ai  vu  ton  corps  frémir. 

Quel  dur  chemin  lis-tu.^  pourquoi  ces  fers  d'esclave? 

O  pauvres  pieds  meurtris  !  souffrez  que  l'on  vous  lave 

Et  qu'une  eau  pure...  —  Trêve  à  ta  vaine  pitié 

Qui  ravive  les  maux  assoupis  à  moitié  ; 

Montre-moi  le  plus  vil  grabat,  que  je  m'y  couche, 

Et  ne  tarde  pas  plus,  hôte!  —  Quel  ton  farouche. 

Et  combien  d'amertume  en  ce  peu  que  tu  dis  ! 

L'abîme  fut  profond,  certe,  oii  tu  descendis; 

Mais  nul  gouffre  si  noir  qu'on  n'en  remonte.  Espère  ; 


LEON   VALADE.  '  217 


L'excès  de  ton  malheur  touche  au  destin  prospère  ; 

Cœur  las  d'aimer!  ici  t'attendent  les  meilleurs 

Des  biens  que  tu  rêvas  si  vainement  ailleurs. 

C'est  l'Aube...  —  O'tentateur,  assez  de  mots  perfides! 

Mon  vœu,  ne  l'as-tu  pas  lu  dans  mes  yeux  avides, 

Avides  de  nuit  noire  &  de  somme  infini } 

Ne  parle  pas  d'amour,  ni  d'espérance,  ni 

De  bonheur  :  à  jamais  durci  comme  les  pierres, 

Mon  cœur  lâche  a  cessé  de  battre,  &  mes  paupières 

Succombent  sous  un  poids  invinciblement  lourd... 

Mon  lit,  je  veux  mon  lit!  un  lit  profond  &  sourd. 


VIATIQUE 

Si  la  mort  n'est  pas  l'ouverture 
Du  néant  vaste  où  rien  ne  luit; 
S'il  faut  attendre  dans  sa  nuit 
On  ne  sait  quelle  aube  future; 

Si  l'espoir  du  repos  nous  ment; 
Si  le  tourment  de  la  pensée 
A  la  chair  inerte  &  glacée 
Survit  impérissablement; 

Si  la  loi  de  Dieu  tyrannique 
Sur  l'angoisse,  triste  oreiller! 
Force  les  âmes  de  veiller 
Jusques  au  jugement  inique. 


2i8  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Et  qu'il  faille,  aux  plis  du  linceul, 
Ecouter  se  traîner  dans  l'ombre 
Le  pied  lourd  des  siècles  sans  nombre, 
Seul  dans  la  tombe,  toujours  seul! 

Oh!  puissé-je,  avant  que  je  meure, 
De  l'ange  que  suivent  mes  pas. 
De  celle  qui  ne  m'aime  pas 
Être  aimé,  ne  fut-ce  qu'une  heure! 

Puissent  ses  yeux  d'un  froid  mordant. 
Doux  même  à  ceux  qu'elle  rebute, 
Oublier,  rien  qu'une  minute. 
Leur  mépris  en  me  regardant! 

Que  je  puisse,  quittant  ce  monde, 
A  sa  bouche  lière  puiser 
L'éblouissement  du  baiser 
Durant  l'éclair  d'une  seconde; 

Et  que  j'emporte  —  ô  cécité 

Des  yeux  clos  que  la  terre  presse!  — 

Le  souvenir  d'une  caresse 

Pour  occuper  l'éternité. 


ARMAND  RENAUD 


DRAMES  DU  PEUPLE 


LES   FIANCÉES   DE   CAYENNE 

Dans  la  rade  de  Brest  le  navire  est  à  l'ancre. 
La  nuit  tombe;  le  flot  clapote,  couleur  d'encre; 
Les  astres  rarement  percent  un  ciel  couvert. 
Courant  en  longs  serpents  sur  l'onde  qui  vacille , 
Deux  fanaux,  sur  le  flanc  du  navire  immobile. 
Luisent,  l'un  rouge,  l'autre  vert. 


La  rade  est  solitaire  &  la  grève  est  muette. 
Du  bordage  &  des  mâts  on  voit  la  silhouette 
Qui,  frêle,  se  détache  en  plus  noir  sur  la  nuit. 
L'infini  de  la  mer,  l'infini  de  l'espace 
Se  mêlent;  un  nuage  après  un  autre  passe; 
Un  flot  après  un  flot  s'enfuit. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


A  bord,  sous  bonne  escorte,  on  a,  dans  la  journée, 
Conduit  quatre  à  cinq  cents  femmes,  une  fournée 
De  crimes  assortis  —  dont  Cayenne  aura  soin. 
Les  unes  ont  volé;  d'autres,  grand  est  leur  nombre, 
Ont  tué  leur  enfant  par  un  temps  rempli  d'ombre 
Où  leurs  pas  glissaient  sans  témoin. 


La  plus  belle,  la  plus  jeune  parmi  ces  femmes, 
Brune,  a  des  yeux  d'azur  baignés  de  douces  flammes; 
Pourtant  elle  suivait,  fraîche  &  le  rire  aux  dents, 
Des  gens  qui  saccageaient  les  maisons  éloignées , 
Et  veillait  au  dehors,  pendant  que  leurs  cognées 
Fendaient  les  crânes  au  dedans. 


Une  autre  était  servante,  &,  se  voyant  chassée 
Pour  s'être  en  la  débauche  &  l'ivresse  enfoncée, 
Avait ,  dans  son  esprit  imprégné  d'alcool , 
Résolu  la  vengeance,  &,  s'embusquant  farouche, 
A  ses  maîtres  jeté,  sur  les  yeux  &  la  bouche. 
Un  flacon  plein  de  vitriol. 

C'est  hideux,  n'est-ce  pas>  —  Recherchons  leur  enfance. 
Contre  le  mal,  combien  ont  grandi  sans  défense! 
Pour  combien,  pas  d'école  &  pas  même  d'abri! 
A  l'heure  où  le  cerveau  s'ouvre  en  fleur  aux  idées, 
Combien  furent  en  proie  aux  choses  dégradées, 
N'ayant  pu  jeter  même  un  cri  ! 


ARMAND   RENAUD. 


Combien,  noires  de  coups,  ayant  froid,  affamées. 
Et,  non  moins  qu'en  leur  corps,  en  leur  âme  opprimées, 
Contre  leur  droit,  au  nom  d'un  droit  faux  des  parents, 
Etouffci'ent  dans  l'ombre  épaisse!  —  Ah!  soyons  justes? 
Nous  leur  devions  de  l'air,  du  jour,  à  ces  arbustes, 
Si  nous  les  voulions  beaux  &  grands! 

Triste  écume  du  peuple  où  plus  d'une  âme  vibre, 
Troupeau  surtout  esclave  &  puni  comme  libre, 
Etres  profondément  monstrueux  &  flétris, 
Femmes  qui  n'avez  plus  d'avenir  dans  la  vie. 
Allez,  rebut!  Cayenne,  en  riant,  vous  convie; 
Ses  forçats  seront  vos  maris. 


Aspirez  sur  le  pont  l'air  qui  souffle  du  large. 
Il  vous  apporte,  ô  vous  que  la  honte  surcharge, 
Les  soupirs  enflammés  des  bandits  de  là-bas. 
Car  l'on  vous  marîra  ;  vos  sinistres  pensées 
De  leurs  mornes  secrets  seront  les  fiancées; 
Les  crimes  prendront  leurs  ébats. 


Les  hommes  aux  regards  fauves ,  aux  couteaux  rouges , 
Attendriront  leurs  yeux  pour  vous,  lilles  des  bouges  ; 
Et  vous  tendrez  le  sein  à  des  enfants  joyeux. 
Vous  dont  l'oreille  encor  frémit,  songeant  au  râle 
De  l'autre,  que  vos  doigts  rendirent  froid  &  pâle. 
Au  moment  qu'il  ouvrait  les  yeux. 


I 


LE  PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Parmi  vous,  c'est  dans  l'ordre,  il  est  un  groupe  infâme, 
Hébété,  n'ayant  pas  conservé  trace  d'âme. 
Subissant  le  seul  joug  des  assouvissements. 
Vivant  au  jour  le  jour,  sans  avoir  d'autre  envie' 
Que  celle  d'arroser  son  gosier  d'eau-de-vie. 
En  poussant  des  ricanements. 

Ces  femmes  sont  trop  bas  pour  pouvoir  sur  la  route 
Rie'n  entendre  des  voix  que  la  nature  écoute, 
Tantôt  montant  du  flot,  tantôt  tombant  du  ciel. 
Et,  brutes  appelant  des  brutes,  n'auront  guère 
D'autre  amour  dans  le  sein  qu'une  fureur  vulgaire 
Pour  des  gens  de  boue  &  de  fiel. 


Mais,  dans  la  cargaison,  peut-être  quelques-unes 
Ont  fléchi  sous  le  poids  de  grandes  infortunes. 
Sans  que  leur  âme  au  gouffre  ait  suivi  leur  vertu. 
Et,  s'isolant  du  bruit,  peut-être  songent-elles. 
Tandis  que  par  la  vague  aux  pointes  de  dentelles 
Le  flanc  du  navire  est  battu. 


Elles  songent  aux  jours  passés,  au  son  des  cloches, 
Au  coup  d'ceil  qu'on  avait  en  montant  sur  les  roches, 
Le  matin,  aux  parents  plus  tard  cachés  ou  morts. 
Puis  revient  le  tableau  du  crime  ineffaçable. 
Et,  comme  en  un  désert  le  vent  chasse  du  sable, 
Chaque  idée  apporte  un  remords. 


ARMAND   RENAUD.  aaj 

Navire  &  passagers  sont  un  point  dans  la  brume. 
La  vaste  mer  pourtant  contient  moins  d'amertume 
Que  les  larmes  tombant  de  ces  cœurs  inconnus. 
Courage,  cœurs  plaintifs!  vous  qui  pleurez,  courage! 
Sur  ce  vaisseau  maudit,  par  ce  souffle  d'orage, 
Vos  jours  d'honneur  sont  revenus. 

Votre  front  s'est  courbe;  mais  votre  âme  est  plus  haute 
De  tout  ce  qu'elle  a  mis  de  sanglots  sur  sa  faute. 
Vous  regrettez  le  temps  où  vous  étiez  l'oiseau. 
Sans  soupçonner  le  mal,  gazouillant  l'espérance  : 
Certes  c'était  plus  doux,  la  candide  ignorance. 
Savoir  &  vaincre,  c'est  plus  beau. 

Dans  la  tranquillité  de  vos  ailes  sans  tache, 
Vous  restiez  sur  la  branche  où  la  fleur  se  détache. 
Sans  avoir  d'autre  but  que  d'y  puiser  du  miel. 
Maintenant,  dans  l'horreur  d'avoir  touché  la  fange. 
Vous  ne  trouvez  jamais,  pour  fuir  l'impur  mélange, 
Assez  de  profondeur  au  ciel. 

Et  tandis  qu'au  milieu  des  lumières  de  fète^ 
Plus  d'une  femme,  ornant  de  diamants  sa  tête, 
Commandant  des  respects  l'universel  accueil , 
Ayant  toujours  passé  du  bien-être  à  la  joie, 
Dans  les  cœurs  à  ses  pieds  ne  verra  qu'une  proie 
Pour  son  impur  &  fol  orgueil; 


224  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Vous,  si  vous  rencontrez,  sur  la  lointaine  plage, 
De  ces  êtres  meurtris  quune  amitié  soulage, 
En  mettant  votre  main  dans  la  leur,  vous  ferez. 
Au  delà  des  mépris  qui  vivent  d'apparence. 
Luire  sur  votre  amour  imprégné  de  souffrance 
Le  plus  pur  des  rayons  sacrés. 

Laissez,  laissez  passer  les  forces  &  les  rires! 
Dans  l'expiation,  vos  ailes  de  martyres 
Vous  portent  sur  la  cime  où  cela  compte  peu. 
A  vous  le  deuil  suprême,  aurore  des  vrais  charmes  ! 
Le  mot  de  l'univers  est  pour  vous  dans  les  larmes. 
Et  vous  n'espérez  plus  qu'en  Dieu, 


•^Y'"^ '• 


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FRANÇOIS  COPPEE 


T^pmEU^oATfES  ET  IU^TÉ\IEUT{S 


Lecteur,  à  toi  ces  vers,  graves  historiens 
De  ce  que  la  plupart  appelleraient  des  riens. 
Spectateur  indulgent  qui  vis  ainsi  qu'on  rêve, 
Qui  laisses  s'écouler  le  temps  &  trouves  brève 
Cette  succession  de  printemps  &  d'hivers. 
Lecteur  mélancolique  &  doux,  à  toi  ces  vers. 
Ce  sont  des  souvenirs,  des  éclairs,  des  boutades. 
Trouvés  au  coin  de  l'âtre  ou  dans  mes  promenades, 
Que  je  te  veux  conter  par  le  droit  bien  permis 
Qu'ont  de  causer  entr'eux  deux  paisibles  amis. 

15 


226  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


II 


Prisonnier  d'un  bureau,  je  connais  le  plaisir 

De  goûter,  tous  les  soirs,  un  moment  de  loisir. 

Je  rentre  lentement  chez  moi,  je  me  délasse 

Au  cri  des  écoliers  qui  sortent  de  la  classe; 

Je  traverse  un  jardin,  ou  j'écoute,  en  marchant, 

Les  adieux  que  les  nids  font  au  soleil  couchant, 

Bruit  pareil  à  celui  d'une  immense  friture. 

Content  comme  un  enfant  qu'on  promène  en  voiture. 

Je  regarde,  j'admire,  &  sens  avec  bonheur 

Que  j'ai  toujours  la  foi  naïve  du  flâneur. 


III 


C'est  vrai,  j'aime  Paris  d'une  amitié  malsaine; 
J'ai  partout  le  regret  des  vieux  bords  de  la  Seine  ; 
Devant  la  vaste  mer,  devant  les  pics  neigeux. 
Je  rêve  d'un  faubourg  plein  d'enfants  &  de  jeux. 
D'un  coteau  tout  pelé  d'où  ma  muse  s'applique 
A  noter  le5  tons  fins  d'un  ciel  mélancolique. 
D'un  bout  de  Bièvre  avec  quelques  chants  oubliés 
Où  l'on  tend  une  corde  aux  troncs  des  peupliers. 
Pour  y  faire  sécher  la  toile  &  la  flanelle. 
Ou  d'un  coin  pour  pêcher  dans  l'île  de  Grenelle. 


FRANÇOIS   COPPEE.  227 


IV 


J'adore  la  banlieue  avec  ses  champs  en  friche 

Et  ses  vieux  murs  lépreux,  où  quelque  ancienne  affiche 

Me  parle  de  quartiers  dès  longtemps  démolis. 

O  vanité!  Le  nom  du  marchand  que  j'y  lis 

Doit  orner  un  tombeau  dans  le  Père-Lachaise  ; 

Je  m'attarde.  Il  n'est  rien  ici  qui  ne  me  plaise, 

Même  les  pissenlits  frissonnant  dans  un  coin. 

Et  puis,  pour  regarder  les  maisons  déjà  loin. 

Dont  le  couchant  vermeil  fait  flamboyer  les  vitres. 

Je  prends  un  chemin  noir  semé  d'écaillés  d'huîtres. 


I 


Le  soir,  au  coin  du  feu,  j'ai  pensé  bien  des  fois 
A  la  mort  d'un  oiseau,  quelque  part,  dans  les  bois. 
Pendant  les  tristes  jours  de  l'hiver  monotone, 
Les  pauvres  nids  déserts,  les  nids  qu'on  abandonne, 
Se  balancent  au  vent  sur  le  ciel  gris  de  fer. 
Oh!  comme  les  oiseaux  doivent  mourir  l'hiver! 
Pourtant,  lorsque  viendra  le  temps  des  violettes, 
Nous  ne  trouverons  pas  leurs  délicats  squelettes 
Dans  le  gazon  d'avfil,  où  nous  irons  courir. 
Est-ce  que  les  oiseaux  se  cachent  pour  mourir  r^ 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


VI 


N'êtes- vous  pas  jaloux  en  voyant  attablés 
Dans  un  gai  cabaret  entre  deux  champs  de  blé, 
Les  soirs  d'été,  des  gens  du  peuple  sous  la  treille  ? 
Moi,  devant  ces  amants  se  parlant  à  l'oreille 
Et  que  ne  gêne  pas  le  père,  tout  entier 
A  l'offre  d'un  lapin  que  fait  le  gargotier. 
Devant  tous  ces  dîneurs,  gais  de  la  nappe  mise, 
Ces  joueurs  de  bouchon  en  manche  de  chemise. 
Cœurs  satisfaits  pour  qui  les  dimanches  sont  courts. 
J'ai  regret  de  porter  du  drap  noir  tous  les  jours. 


VII 


Vous  en  rirez.  Mais  j'ai  toujours  trouvé  touchants 

Ces  couples  de  pioupious  qui  s'en  vont  par  les  champs. 

Côte  à  côte,  épluchant  l'écorce  de  baguettes 

Qu'ils  prirent  aux  bosquets  des  prochaines  guinguettes. 

Je  vois  le  sous-préfet  présidant  le  bureau. 

Le  paysan  qui  tire  un  mauvais  numéro. 

Les  rubans  au  chapeau,  le  sac  sur  les  épaules. 

Et  les  adieux  naïfs,  le  soir,  auprès  des  saules, 

A  celle  qui  promet  de  ne  pas  oublier 

En  s'essuyant  les  yeux  avec  son  tablier. 


FRANÇOIS   COPPEE.  229 


VIII 

Un  rêve  de  bonheur  qui  souvent  m'accompagne, 

C'est  d'avoir  un  logis  donnant  sur  la  campagne, 

Près  des  toits,  tout  au  bout  du  faubourg  prolongé, 

Où  je  vivrais  ainsi  qu'un  ouvrier  rangé. 

C'est  là,  me  semble-t-il,  qu'on  ferait  un  bon  livre  : 

En  hiver,  l'horizon  des  coteaux  blancs  de  givre. 

En  été,  le  grand  ciel  &  l'air  qui  sent  les  bois, 

Et  les  rares  amis,  qui  viendraient  quelquefois 

Pour  me  voir,  de  très-loin  pourraient  me  reconnaître 

Jouant  du  flageolet  assis  à  ma  fenêtre. 


IX 


Quand  sont  linis  le  feu  d'artifice  &  la  fête, 

Morne  comme  une  armée  après  une  défaite, 

La  foule  se  disperse.  Avez-vous  remarqué 

Comme  est  silencieux  ce  peuple  fatigué? 

Ils  s'en  vont  tous,  portant  de  lourds  enfants  qui  geignent. 

Tandis  qu'en  infectant  les  lampions  s'éteignent. 

On  n'entend  que  le  rhythme  inquiétant  des  pas. 

Le  ciel  est  rouge.  Et  c'est  sinistre,  n'est-ce  pas? 

Ce  fourmillement  noir  dans  ces  étroites  rues. 

Qu'assombrit  le  regret  des  splendeurs  disparues. 


230  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Les  dieux  sont  morts.  Pourquoi  faut-il  qu'on  les  insulte? 

Pourquoi  faut-il  qu'Hellas  &  que  son  noble  culte 

Ne  puissent  pas  dormir  de  ce  sommeil  serein 

Que  prêta  le  pinceau  classique  de  Guérin 

Au  Roi  des  rois  vers  qui  rampe  le  sombre  Egiste? 

Pourquoi  faut-il  eniin  qu'un  impur  bandagiste 

Donne  à  l'Hercule  antique  un  infâme  soutien, 

Des  bas  Leperdriel  à  Phœbus  Pythien, 

Et ,  contre  la  beauté  tournant  sa  rage  impie , 

Pose  un  vésicatoire  à  Vénus  accroupie.^ 


XI 


Quelqu'un  a-t-il  noté  le  désir  hystérique 
Des  collégiens  qui  vont  finir  leur  rhétorique, 
Et,  d'après  Paul  de  Kock,  veulent  être  viveurs. 
Devant  les  nudités  en  cire  des  coiffeurs? 
Car  du  court  mantelet  rose  &  bordé  de  cygne 
Emergent  des  appas  où  brille  un  petit  signe. 
Tous  ces  adolescents  trouvent  délicieux 
Le  gros  fard  de  la  joue  &  le  bistre  des  yeux, 
Et,  troublés  à  l'aspect  de  ces  beautés  de  plâtre. 
Rêvent  d'amour  avec  des  femmes  de  théâtre. 


FRANÇOIS   COPPEE.  331 


XII 


C'est  un  boudoir  meublé  dans  le  goût  de  l'Empire, 
Jaune,  tout  en  velours  d'Utrech.  On  y  respire 
Le  charme  un  peu  vieillot  de  l'Abbaye-aux-Bois , 
Croix  d'honneur  sous  un  verre  &  petits  meubles  droits, 
Deux  portraits  —  une  dame  en  turban  qui  regarde 
Un  pompeux  colonel  des  lanciers  de  la  garde, 
En  grand  costume,  peint  par  le  baron  Gérard  — 
Plus  une  harpe  auprès  d'un  piano  d'Erard, 
Qui  dut  accompagner  bien  souvent,  j'imagine. 
Ce  qu'Alonzo  disait  à  la  tendre  Imogine. 


XIII 

Champêtres  &  lointains  quartiers,  je  vous  préfère 

Sans  doute  par  les  nuits  d'été,  quand  l'atmosphère 

S'emplit  de  l'odeur  forte  &  tiède  des  jardins. 

Mais  j'aime  aussi  vos  bals  en  plein  vent  d'où,  soudains. 

S'échappent  les  éclats  de  rire  à  pleine  bouche. 

Les  polkas,  le  hoquet  des  cruchons  qu'on  débouche, 

Les  gros  verres  trinquant  sur  les  tables  de  bois, 

Et,  parmi  le  chaos  des  rires  &  des  voix 

Et  du  vent  fugitif  dans  les  ramures  noires , 

Le  grincement  rhythmé  des  lourdes  balançoires. 


23a: 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


XIV 

Le  Grand-Montrouge  est  loin,  &  le  dur  charretier 

A  mené  sa  voiture,  à  Paris,  au  chantier, 

Pleine  de  lourds  moellons,  par  les  chemins  de  boue; 

Et  voici  que ,  marchant  à  côté  de  la  roue , 

Il  revient,  écoutant,  de  fatigue  abreuvé. 

Le  pas  de  son  cheval  qui  frappe  le  pavé. 

Et  moi,  j'envie,  au  fond  de  mon  cœur,  ce  pauvre  homme, 

Car  lui,  du  moins,  il  a  bon  appétit,  bon  somme; 

Il  vit  sa  rude  vie  ainsi  qu'un  animal. 

Et  l'automne  qui  vient  ne  lui  fait  pas  de  mal. 


XV 


J'écris  près  de  la  lampe.  Il  fait  bon.  Rien  ne  bouge. 
Toute  petite,  en  noir,  dans  le  grand  fauteuil  rouge. 
Tranquille  auprès  du  feu ,  ma  vieille  mère  est  là  ; 
Elle  songe  sans  doute  au  mal  qui  m'exila 
Loin  d'elle,  l'autre  hiver,  mais  sans  trop  d'épouvante. 
Car  je  suis  sage  &  reste  au  logis  quand  il  vente. 
Et  puis,  se  souvenant  qu'en  octobre  la  nuit 
Peut  fraîchir,  vivement  &  sans  faire  de  bruit 
Elle  met  une  bûche  au  foyer  plein  de  flammes. 
Ma  mère,  sois  bénie  entre  toutes  les  femmes! 


FRANÇOIS   COPPEE.  253 


XVI 

Volupté  des  parfums!  —  Oui,  toute  odeur  est  fée. 
Si  j'épluche,  le  soir,  une  orange  échauffée, 
Je  rêve  de  théâtre  &  de  profonds  décors; 
Si  je  brûle  un  fagot,  je  vois,  sonnant  leurs  cors, 
Dans  la  forêt  d'hiver  les  chasseurs  faire  halte; 
Si  je  traverse  enfin  ce  brouillard  que  l'asphalte 
Répand,  infect  &  noir,  autour  de  son  chaudron, 
Je  me  crois  sur  un  quai  parfumé  de  goudron , 
Regardant  s'avancer,  blanche,  une  goélette 
Parmi  les  diamants  de  la  mer  violette. 


XVII 

Noces  du  samedi!  noces  où  Ton  s'amuse. 

Je  vous  rencontre  au  bois  où  ma  flâneuse  muse 

Entend  venir  de  loin  les  cris  facétieux 

Des  femmes  en  bonnet  &  des  gars  en  messieurs. 

Qui  leur  donnent  le  bras  en  fumant  leur  cigare. 

Tandis  qu'en  un  bosquet  le  marié  s'égare. 

Souvent  imberbe  &  jeune,  ou  parfois  mûr  &  veuf. 

Et  tout  fier  de  sentir,  sur  sa  manche  en  drap  neuf. 

Chef-d'œuvre  d'un  tailleur-concierge  de  Montrouge, 

Sa  femme,  en  robe  blanche,  étaler  sa  main  rouge. 


234  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


XVIII 

Tel  un  chasseur  perclus,  devant  son  feu  qui  flambe, 

Échange  avec  son  chien  serré  contre  sa  jambe 

Un  regard  de  tristesse  à  l'heure  de  l'afFùt, 

Triste  &  se  rappelant  ce  qu'autrefois  il  fut, 

Tel  un  oiseau  muet  dans  le  brouillard  d'octobre, 

Tel  un  buveur  malade  &  forcé  d'être  sobre. 

Tel  un  prêtre  du  bruit  d'un  baiser  éperdu , 

Tel  une  épée  au  clou ,  tel  un  luth  détendu , 

Tel  un  foyer  désert,  &  telle  ma  pensée 

Alors  qu'elle  se  croit  du  rhythme  délaissée. 


ANDRÉ  LEMOYNE 


ROSAIRE    D'AMOUR 

J'aime  tes  belles  mains  longues  &  paresseuses. 
Qui,  pareilles  au  lys,  n'ont  jamais  travaillé, 
Mais  savent  le  secret  des  musiques  berceuses 
Qui  parlent  à  voix  lente  au  cœur  émerveillé.  — 
J'aime  tes  belles  mains  longues  &  paresseuses. 

J'aime  tes  petits  pieds  vifs  &  spirituels. 
Petits  pieds  éloquents  de  la  cheville  aux  pointes, 
Que  les  saints,  oubliant  leurs  graves  rituels. 
Plies  sur  deux  genoux,  baiseraient  à  mains  jointes. 
J'aime  tes  petits  pieds  vifs  &  spirituels. 

J'aime  ta  chevelure  abondante  &  houleuse. 
Flots  noirs  en  harmonie  avec  ton  cou  bistré. 
Je  crois  bien  que  jamais  une  main  de  fîleuse 
Ne  tria  d'écheveau  si  fin  &  si  lustré.  — 
J'aime  ta  chevelure  abondante  &  houleuse. 


236  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

J'aime  tes  yeux  vert-d'eau,  j'aime  tes  yeux  songeurs. 
Quand  je  regarde  en  eux,  je  pense  aux  mers  profondes 
Dont  le  mystère  échappe  aux  plus  hardis  plongeurs; 
Je  rêve  d'un  abîme  où  s'égarent  les  sondes.  — 
J'aime  tes  yeux  vert-d'eau,  j'aime  tes  yeux  songeurs. 

J'aime  ta  bouche  en  fleur  dont  la  corolle  s'ouvre, 
Pur  carmin  sur  un  fond  de  neige  éblouissant. 
C'est  à  prendre  en  pitié  tous  les  trésors  du  Louvre. 
J'aime  ta  bouche  en  fleur,  fleur  de  chair,  fleur  de  sang. — 
J'aime  ta  bouche  en  fleur  dont  la  corolle  s'ouvre. 


Vous,  la  belle  de  nuit  &  la  belle  de  jour, 
Me  pardonnerez-vous  cette  ingrate  analyse? 
Si  j'ai  mal  égrené  le  rosaire  d'amour. 
C'est  qu'un  cher  souvenir  trop  capiteux  me  grise. 
Grâce,  belle  de  nuit;  grâce,  belle  de  jour. 


PRINTEMPS 

Les  amoureux  ne  vont  pas  loin  : 
On  perd  du  temps  aux  longs  voyages. 
Les  bords  de  l'Yvette  ou  du  Loing 
Pour  eux  ont  de  frais  paysages. 


ANDRE   LEMOYNE.  237 

Ils  marchent  à  pas  cadencés 
Dont  le  cœur  règle  l'harmonie, 
Et  vont  l'un  à  l'autre  enlacés 
En  suivant  leur  route  bénie. 

Ils  savent  de  petits  sentiers 
Où  les  fleurs  de  mai  sont  écloscs; 
Quand  ils  passent,  les  églantiers, 
S'efFeuillant,  font  pleuvoir  des  roses. 

Ormes,  frênes  &  châtaigniers. 
Taillis  &  grands  fûts,  tout  verdoie, 
Berçant  les  amours  printaniers 
Des  nids  où  les  cœurs  sont  en  joie  : 

Ramiers  au  fond  des  bois  perdus, 
Bouvreuils  des  aubépines  blanches, 
Loriots  jaunes  suspendus 
A  la  fourche  des  hautes  branches. 

Le  trille  ému,  les  sons  flûtes. 
Croisent  les  soupirs  d'amoureuses  : 
Tous  les  arbres  sont  enchantés 
Par  les  heureux  &  les  heureuses. 


238  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


CHANSON 


Le  présent,  le  passé,  l'avenir  d'une  femme, 
Des  gens  fort  sérieux  prétendent  tout  avoir. 
Ils  prendraient  volontiers  son  image  au  miroir, 
Au  papillon  son  aile,  au  diamant  sa  flamme. 

Dans  l'abîme  insondable  ils  aimeraient  à  voir, 
Avec  leurs  gros  yeux  ronds,  ces  bourgeois  de  vieux  drame. 
La  perle  blanche  éclose  aux  profondeurs  de  l'âme. 
Ils  seraient  assez  fous  pour  oser  la  vouloir. 

Moi  je  sais  une  femme  aux  cheveux  d'un  blond  fauve. 
Que  retient  sur  l'oreille  un  petit  ruban  mauve, 
Et  d'elle,  pour  ma  part,  je  ne  voudrais  pas  tant  : 

Errant  dans  son  sillage,  un  soir,  je  l'ai  suivie, 
Et  je  donnerais  bien  tous  les  jours  de  ma  vie 
Pour  avoir  de  sa  lèvre  un  baiser  d'un  instant. 


,v 


^ 


ANDRE   THEURIET 


UNE  NUIT  DE  PRINTEMPS 


Paris  s'endort.  —  Les  nuées 
Par  un  vent  frais  remuées 
S'éparpillent  dans  les  airs  ; 
Sous  leur  brume  pâle  &  fine 
La  lune  en  manteau  d'hermine 
Plane  sur  les  quais  déserts. 


Là-bas,  comme  une  âme  en  peine, 
Une  créature  humaine. 
Bras  nus,  les  cheveux  au  vent. 
Passe  morne  &  désolée... 
Là-bas,  dans  la  contre-allée, 
Près  d'un  grand  mur  de  couvent. 


240  LE  PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Un  jet  de  gaz  l'illumine  : 
Sa  tête  est  presque  enfantine, 
Mais  à  la  molle  rondeur 
Des  seins  gonflés  sous  la  bure, 
On  devine  qu'elle  est  mûre 
Pour  l'amour  —  &  la  douleur. 


Les  mains  sur  son  sein  pressées , 
Les  paupières  abaissées 
Sur  des  pleurs  lents  à  jaillir. 
Debout,  au  bord  de  la  route, 
^  En  elle-même  elle  écoute 

Quelque  chose  tressaillir. 

O  mystère!  quelque  chose 

Qui  palpite,  vie  éclose 

Dans  l'être  déjà  vivant... 

Ses  mains  ont  dans  ses  entrailles, 

Comme  le  grain  des  semailles, 

Senti  germer  un  enfant... 

Paris  dort,  —  &  dans  les  arbres , 
Dans  la  mousse  des  vieux  marbres 
Et  les  jasmins  des  balcons, 
On  entend  frémir  la  sève; 
Mai,  sur  la  ville  qui  rêve. 
Répand  ses  charmes  féconds. 


ANDRE  THEURIET.  241 

Dans  la  nuit  tiède  &  clémente 
Où  tout  flcuronnc  &  fermente, 
Un  cri  d'angoisse  est  monté. 
Là-bas,  sous  la  sombre  allée, 
Une  pauvre  désolée 
Te  maudit,  fécondité! 

O  moment  béni  des  mères, 

Minutes  douces  &  claires 

Où  l'incertitude  a  fui;  , 

Heure  où  la  jeune  épousée, 

La  main  sur  son  flanc  posée. 

Tressaille  &  se  dit  :  «  C'est  lui!  » 

Heure  limpide  &  sereine. 
Ta  voix  dans  cette  âme  en  peine 
N'éveille  que  le  remord. 
Cheveux  au  vent,  tête  nue, 
Elle  accueille  ta  venue 
Avec  un  salut  de  mort... 


II 


Le  rossignol  chante.  —  O  tristesse, 
Amertume  du  souvenir. 
Quand  l'amour  dans  la  brume  épaisse 
Plonge  pour  ne  plus  revenir! 

16 


242  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Elle  écoute  &  son  cœur  palpite... 
Les  sons  dans  les  arbres  du  quai 
Montent;  le  passé  ressuscite, 
Par  ce  chant  nocturne  évoqué. 

Elle  voit  les  vergers  pleins  d'herbe 
Et  l'ombre  des  pommiers  en  fleur 
Où  l'amoureux,  le  front  superbe, 
L'entraînait  d'un  geste  vainqueur. 

Étreintes,  lèvres  confondues. 
Baisers  longuement  savourés. 
Soupirs  mêlés  aux  voix  aiguës 
Des  cigales  parmi  les  prés. 

Tout  lui  revient  à  la  mémoire. 
Tout,  jusqu'à  la  chanson  d'amour 
Que  l'amant,  fier  de  sa  victoire. 
Fredonnait  gaîment  au  retour. 

Hélas!  au  long  du  quai  sonore. 
Tandis  qu'elle  erre  à  l'abandon, 
A  qui  la  redit-il  encore, 
La  folle  &  trompeuse  chanson? 

Mène-t-il  une  autre  amoureuse 
Sous  les  ramures  des  halliers , 
!  Tandis  qu'elle  descend,  peureuse, 

Les  degrés  des  noirs  escaliers?... 


ANDRE  THEURIET.  343 

Elle  arrive  à  la  pente  obscure 
Où  brusquement  le  mur  tînit... 
Voici  la  Seine  qui  murmure 
Entre  ses  berges  de  granit. 

Les  feux  rougeâtres  des  lanternes 
Et  le  clair  de  lune  argonté 
Sur  les  eaux  profondes  &  ternes 
Croisent  leur  tremblante  clarté; 

Dans  la  rivière  illuminée 
On  dirait  les  reflets  joyeux 
D'une  fête  étrange  donnée 
Par  des  hôtes  mystérieux... 

Le  rossignol  chante,  —  &  plaintive 
L'onde  roule  &  frémit  tout  bas... 
La  pauvre  fille  sent  l'eau  vive 
Baigner  tendrement  ses  pieds  las. 

L'oiseau  dit  les  amours  menteuses 
Et  le  bonheur  enseveli; 
Les  flots  avec  leurs  voix  berceuses 
Parlent  de  sommeil  &  d'oubli. 

Oh!  l'oubli,  la  fin  de  l'épreuve, 
Et,  sur  un  lit  de  frais  cailloux, 
Dans  les  molles  herbes  du  fleuve. 
Un  sommeil  éternel  &  doux!... 


244  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 


Au  bruit  d'une  chute  soudaine 
Un  sourd  jaillissement  répond, 
Et  l'onde,  qui  bouillonne,  entraîne 
Un  corps  sous  les  arches  du  pont. 


UN   SPHINX 

Avec  sa  bouche  aux  coins  rieurs 

Et  ses  yeux  verts  qu'un  regret  baigne 

De  mélancoliques  lueurs, 

Elle  a  pris  mon  âme ,  elle  y  règne , 

Et  j'aime  sa  blonde  beauté, 

Faite  de  grâce  &  de  iierté. 

Elle  est  fantasque  &  violente , 
Mais  elle  met  dans  un  coup  d'œil 
Une  caresse  amollissante 
Qui  fond  lentement  mon  orgueil, 
Et  sa  voix  d'enfant  qui  se  fâche, 
Sa  voix  boudeuse  me  rend  lâche. 

Tantôt  douce  comme  une  fleur, 
Tantôt  inflexible  &  hautaine. 
Elle  a  des  tendresses  de  sœur 


ANDRE   THEURIET.  ^45 

Et  des  arrogances  de  reine; 
Sphinx  adorable,  esprit  amer 
Et  fascinant  comme  la  mer. 

A  la  fois  provocante  &  chaste, 
Câline  &  froide  tour  à  tour. 
Par  un  mystérieux  contraste, 
Elle  désire  &  craint  l'amour; 
La  volupté,  comme  une  hermine, 
Dort  aux  neiges  de  sa  poitrine. 

Est-ce  le  sommeil  ou  la  mort?... 
La  charmeuse  que  j'aime  est-elle 
Une  Ondine  des  lacs  du  Nord 
Aux  amours  humaines  rebelle? 
Une  Elfe  aux  blonds  cheveux  tressés 
Avec  des  nénufars  glacés.^... 

Ou  bien ,  quand  la  jeunesse  éclate, 
A-t-on  sous  quelque  joug  brutal 
Courbé  sa  beauté  délicate? 
Un  baiser  cruel  &  fatal 
De  la  volupté  redoutée 
L'a-t-il  à  jamais  dégoûtée?... 

J'ai  beau  la  fuir;  devant  mes  yeux 
Elle  est  sans  cesse,  &  tout  reflète 
Son  sourire  capricieux... 
Comme  l'odeur  de  violette 


246  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Dont  son  corps  svelte  est  parfumé, 
Partout  me  suit  son  spectre  aimé. 

Sa  blancheur  de  vierge  m'attire, 
Le  chant  de  sa  voix  m'a  troublé. 
Et  je  cherche  sans  cesse  à  lire, 
Dans  son  cœur  mobile  &  voilé. 
L'énigme  obscure,  impénétrable. 
Qui  me  captive  &  qui  m'accable. 

Avec  sa  bouche  aux  coins  rieurs 

Et  ses  yeux  verts  qu'un  regret  baigne 

De  mélancoliques  lueurs. 

Elle  a  pris  mon  âme,  elle  y  règne. 

Et  j'aime  pour  l'éternité 

Sa  blonde  &  neigeuse  beauté. 


LOUIS  XAVIER  DE  RICARD 


DIEU 


C'est  une  heure  d'angoisse  indicible,  que  l'heure 
Où,  las  de  nos  désirs  sans  cesse  démentis, 
Nous  voulons,  maudissant  la  vie  extérieure. 
Rentrer  dans  l'idéal  d'où  nous  étions  sortis. 

Car,  désaccoutumés  par  notre  ingratitude 
Des  charmes  de  l'idée  &  de  l'amour  des  dieux, 
Nous  ne  retrouvons  plus  la  sévère  habitude 
Des  graves  sentiments  &  des  pensers  pieux. 


Ainsi  qu'en  un  désert  nous  errons  en  nous-mêmes. 
Et,  fouillant  du  regard  les  horizons  lointains, 
Nous  nous  épouvantons  de  voir  que  nos  blasphèmes 
Se  sont  réalisés  dans  nos  mauvais  destins. 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Tandis  qu'autour  de  nous  l'horreur  de  la  tempête 
Redouble  les  combats  du  tonnerre  &  du  vent, 
Nous  marchons,  ayant  peur  de  retourner  la  tête 
Vers  le  geste  de  Dieu  qui  nous  pousse  en  avant. 

La  caravane,  après  un  lent  désert  torride, 
Trouvera  l'oasis,  pleine  de  chants  d'oiseaux. 
Où  le  svelte  palmier  baigne  d'une  ombre  aride 
Le  parfum  du  lotus  qui  fleurit  sur  les  eaux. 

Ainsi  nous  parviendrons,  après  un  long  voyage, 
Au  paradis  lointain  promis  à  nos  aïeux; 
Nous  réaliserons  l'espérance  des  sages 
Et  nous  accomplirons  la  parole  des  dieux. 

Les  horizons  profonds,  que  nul  regard  ne  sonde, 
Derrière  le  brouillard  ténébreux  &  vermeil , 
Gardent  à  nos  désirs  la  jeunesse  d'un  monde 
Où  nous  rajeunirons  sous  un  plus  beau  soleil. 

Là,  dans  l'effusion  des  clartés  éternelles. 
Nous  nous  reposerons  avec  sérénité. 
Et  les  siècles,  présents  au  fond  de  nos  prunelles, 
Seront  la  vision  de  l'immortalité. 

Voici  les  temps  venus,  que  l'histoire  révèle. 
Nul  mystère  étoile  n'obscurcit  le  ciel  bleu, 
Et  l'homme,  créateur  de  l'époque  nouvelle. 
Sent  s'apaiser  en  lui  les  angoisses  de  Dieu! 


LOUIS   XAVIER    DE  RICARD.  249 


A    DANTON 


Chaînes  qu'on  rompt,  prisons  qu'on  démantelle ,  grilles 
Qu'on  arrache;  palais  qui  s'effondrent,  soldats 
Et  prêtres  châtiés;  églises  &  bastilles 
Croulant  dans  la  fumée  horrible  des  combats  ! 

Effarement,  clameurs  furieuses  des  lâches 
Accroupis  sous  le  pied  des  tyrans  consternés  ! 
Cris  des  hommes  nouveaux  se  ruant  à  leurs  tâches  î 
Magnanime  rumeur  des  peuples  nouveau-nés! 

Au  milieu  de  ces  bruits  sombres  &  magnifiques. 
Soulevant  tout  à  coup  son  antique  sommeil, 
L'esprit  ressuscité  des  grandes  républiques 
Surgit  à  l'horizon  comme  un  nouveau  soleil. 

Et  l'espace  doré  des  lueurs  qu'il  épanche. 
Montre,  resplendissante  en  d'étranges  clartés, 
La  Justice,  debout,  terrible  &  toute  blanche, 
Appuyant  sur  ses  flancs  ses  poings  ensanglantés. 

Ah!  nous  tous,  citoyens  de  la  cité  future. 
Isolés  &  proscrits  dans  ces  temps  abhorrés; 
Nous  qui  voulons  tenter  la  suprême  aventure 
De  la  liberté  sainte  &  des  espoirs  sacrés; 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Nous,  vaincus  &  raillés,  pouvons-nous  nous  promettre 
D'obtenir  quelque  jour  la  revanche  du  sort? 
Ce  n'est  pas  aujourd'hui  que  nous  aurions  dû  naître  : 
Notre  vie  est  manquée ,  &  nos  destins  ont  tort. 

Nous  sommes  condamnés,  fils  des  races  nouvelles. 
Les  orgueils  du  vainqueur  ont  piétiné  nos  fronts. 
—  Plusieurs  ont  oublié  les  haines  paternelles  ; 
Nous  qui  voulons  lutter,  nous  nous  en  souviendrons  ! 

Nos  âmes ,  renaissant  aux  audaces  sublimes , 
Secoûront  les  langueurs  qui  nous  ont  avilis  : 
Danton,  mâle  ouvrier  des  œuvres  magnanimes, 
Sois  le  témoin  prochain  des  serments  accomplis. 

Toi  qui  tonnais  parmi  les  sections  épiques 
Roulant  les  lourds  canons  dans  les  bruits  des  tambours, 
Et,  du  fourmillement  formidable  des  piques, 
Hérissais  tout  à  coup  les  pavés  des  faubourgs, 

Sois  présent,  comme  un  dieu  terrible,  à  nos  orages  ! 
Ensanglante  d'éclairs  vengeurs  ces  vils  troupeaux 
De  lâches  qui,  l'œil  clos  &  repus  de  carnages 
Lèchent  le  sang  des  forts  qui  rougit  leurs  couteaux. 


JEAN  AICARD 


LA    MÉDITERRANÉE 


O  Méditerranée,  ô  mer  tiède,  ô  mer  calme, 
Grand  lac  que  sans  effroi  traversent  les  oiseaux. 
Les  aiguilles  des  pins  d'Italie  &  la  palme 
Vibrent  dans  la  clarté  limpide  de  tes  eaux. 

Tes  golfes  dentelés  ont  de  divins  caprices. 
Ton  éclatant  rivage  a  des  cailloux  d'argent, 
Et  la  voile  latine  erre  sur  tes  flots  lisses. 
Charmante  comme  un  cygne  immobile  en  nageant. 


Amphitrite  lascive  à  longue  tresse  blonde. 
Ta  tunique  flottante  entr'ouvre,  quand  tu  dors, 
Ses  plis  blancs,  &  trahit  sous  l'éclat  pur  de  l'onde 
Des  frissons  bleus  qui  sont  les  veines  de  ton  corps. 


2^2  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Tu  t'étends  paresseuse,  &  le  ciel  tremblant  semble 
Descendre  de  là-haut  pour  dormir  avec  toi; 
Et,  pendant  que  ton  lit  parfumé  vous  rassemble,  • 
Tu  chantes  comme  en  rêve  &  sans  savoir  pourquoi  ! 

Ah!  ce  n'est  pas  assez  d'être  nubile  &  belle 

Et  d'étaler  ainsi  ton  beau  corps  au  soleil, 

En  gardant  que  le  vent  ne  trouble  d'un  coup  d'aile 

Les  frémissements  doux  de  ton  léger  sommeil! 

Il  ne  nous  suffit  pas  d'entendre  des  bruits  vagues. 
Et  l'Océan  le  sait,  lui  qui  fait  chaque  jour 
Retentir  dans  un  choc  de  révolte  ses  vagues, 
Pendant  que  tu  souris,  languissante  d'amour! 


L'AME 

L'âme  est  en  nous  gênée,  immobile,  plaintive; 

Son  aile  est  repliée,  hélas!  &  s'il  arrive 

Parfois  que  le  regret  du  ciel  éblouissant 

La  prenne,  &  que  l'essor  la  tourmente,  elle  sent 

Se  rétrécir  soudain  la  geôle  accoutumée, 

Et  c'est  comme  un  oiseau  dans  une  main  fermée. 


JEAN  AICARD.  253 


VOL    D'HIRONDELLE 

J'ai  suivi  du  regard  le  vol  d'une  hirondelle, 

Et,  très-haut  dans  l'azur,  chaque  battement  d'aile 

Que  je  n'entendais  pas  figurait  à  mes  yeux 

Les  signes  longs  ou  brefs  d'un  rhythme  harmonieux; 

Après  des  coups  pressés  comme  des  cris  de  joie. 

Le  vol  s'apaise,  l'aile  entière  se  déploie 

Immobile,  &  bientôt  l'andante  grave  suit 

Lallegro  palpitant  qui  faisait  plus  de  bruit. 

L'insecte  d'or  aimé  de  Platon,  la  cigale. 
Varie  ainsi  le  vol  de  sa  strophe  inégale  : 
Sa  voix  vibrante  monte,  &  puis,  subitement. 
Dans  une  môme  note  elle  plane  un  moment. 


LA  NUIT 

Le  contour  des  objets  tremble.  Le  jour  recule. 
Les  horizons  sont  plus  prochains  au  crépuscule, 
Et  la  colline  semble  un  navire  qui  va... 
Voici  l'heure  féerique  où  tout  ce  qu'on  rêva 
D'étrange  reparaît  tout  à  coup  dans  les  choses  : 


I 


254  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

L'arbre  noueux  se  tord  en  de  bizarres  poses; 

Un  frisson  court.  Les  bruits  ressemblent  à  des  voix; 

L'horreur  sacrée  emplit  les  plaines  &  les  bois; 

Les  vagues  déités  sortent  de  la  matière; 

On  voit  passer  l'esprit  dans  la  vague  &  la  pierre; 

La  nuit  cyclopéenne,  oh!  terrible  moment! 

Pâle,  rouvre  son  œil  au  fond  du  firmament. 

Alors,  si  par  hasard  une  chanson  s'élève, 

Flexible,  longue,  douce  &  forte,  sur  la  grève. 

Chanson  de  paysan  qui  retourne  au  foyer, 

Le  flot  n'est  plus  qu'un  chien  que  l'on  laisse  aboyer, 

Le  vent  n'est  qu'un  oiseau  nocturne  aux  cris  funèbres, 

Et  l'on  sent  l'homme  encor  plus  grand  que  les  ténèbres  ! 


L'ASPIRATION. 

L'aspiration  est  pareille 
A  l'oiseau,  vautour  ou  condor. 
Qui  plane  dans  l'aube  vermeille. 
Dans  les  nuits  &  les  couchants  d'or. 

On  aime  ensemble  &  l'on  redoute 
Cet  oiseau  fauve  au  bec  de  fer 
Qui  sait  se  creuser  une  route 
Dans  la  nuée  &  dans  l'éclair. 


JEAN  AICARD.  ayj 


Celui  qui  l'ignore  le  nomme 
Roc  ou  Phénix,  &  n'y  croit  pas; 
Satisfait,  il  condamne  l'homme 
Aux  seuls  horizons  d'ici-bas. 

D'autres  le  connaissent,  dont  l'àme 
Vainement  veut  le  suivre  aux  cieux; 
Son  bec,  comme  une  atroce  lame, 
Perce  leur  cœur,  crève  leurs  yeux. 

Il  les  déchire,  il  les  lacère, 
Et,  cruel  &  cependant  beau , 
Les  tenant  couchés  sous  sa  serre, 
S'en  repaît  lambeau  par  lambeau. 

Ils  sont  vaincus.  Il  les  écrase 
Entre  ses  griffes  &  le  sol; 
Ils  n'ont  pas  la  suprême  extase 
De  lui  voir  déployer  son  vol. 

D'autres,  rares,  ont  cette  joie 
De  voir  pour  son  royal  essor 
Sa  grande  aile  qui  se  déploie 
Sans  qu'il  les  ait  blessés  encor! 

Victoire!  L'oiseau  les  enlève 
Selon  leurs  grés,  &,  sans  effort. 
Il  les  emporte  dans  le  rêve. 
Dans  l'espérance,  vers  la  mort. 


2^6  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Leur  sang  sous  ses  ongles  ruisselle; 
Mais  qu'importe?  puisqu'à  leurs  yeux 
Éblouis,  à  chaque  coup  d'aile, 
Apparaissent  de  nouveaux  cieux! 

Ils  montent,  &  sous  eux  s'écroule, 
O  nuages,  votre  babel! 
Ils  montent.  Sous  eux  se  déroule 
La  toile  biblique  du  ciel. 

Ils  dépassent  tout.  C'est  un  songe 
Comme  n'en  ont  pas  les  sommeils; 
Le  groupe  vertigineux  plonge 
Plus  haut  que  les  plus  hauts  soleils! 

Mais  dans  ces  régions  profondes, 
Prêt  d'atteindre  aux  sources  du  jour, 
O  terreur!...  à  travers  les  mondes 
L'homme  est  lâché  par  le  vautour! 


^ 


THEOPHILE    GAUTIER 


MARINE 

(  Fragment  d'un  poème  inédit.  ) 

C'est  le  soir,  le  couchant  allumant  ses  fournaises 
Semble  un  fondeur  penché  qui  ravive  des  braises; 
Comme  un  bouclier  d'or  à  la  forge  rougi, 
Par  un  brouillard  sanglant  le  soleil  élargi 
Plonge  dans  un  amas  de  nuages  étranges 
Qui  font  traîner  sur  l'eau  la  pourpre  de  leurs  franges. 
Le  rivage  est  désert;  —  pour  tout  bruit  l'on  entend 
La  respiration  du  gouffre  haletant. 

Le  vent  souffle;  la  mer,  contre  l'écueil  qui  fume, 
Pousse  le  blanc  troupeau  de  ses  coursiers  d'écume. 
Ils  montent  à  l'assaut,  pôle-mèle  nageant. 
Se  dressant,  secouant  leur  crinière  d'argent. 
Eparpillant  en  l'air  leur  queue  échevelée. 
Se  mordant  au  poitrail,  comme  dans  la  mêlée, 

«7 


2$S  LE   PARNASSE   CONTExMPORAIN. 


Enivrés  du  combat,  se  mordent  des  chevaux 

Au  timon  d'un  quadrige  attelés  &  rivaux; 

Mais  le  roc  fait  crouler  leur  folle  armée  en  pluie 

Et  semble  au  bord  du  gouffre  un  nageur  qui  s'essuie. 

Tel  un  grand  nom,  battu  des  sots  &  des  jaloux, 

Voit  à  ses  pieds  se  fondre  &  se  perdre  leurs  coups. 

En  montant  au  sommet  de  la  haute  falaise 
D'où  sur  la  pleine  mer  le  regard  plane  à  l'aise, 
N'apercevez-vous  pas,  là-bas,  à  l'horizon 
Où  du  jour  qui  s'éteint  luit  le  dernier  tison, 
Un  point  presque  effacé? 

Sans  doute  une  mouette 
Faisant  au  bout  d'un  flot  sa  folle  pirouette; 
De  l'ouragan  futur  un  albatros  joyeux, 
Une  aile  dans  la  mer  &  l'autre  dans  les  cieux; 
Ou  bien  une  dorade,  un  requin  en  voyage 
Trahissant  à  fleur  d'eau  son  dos  gris  qui  surnage... 

Non  pas.  —  C'est  un  steamer  &  déjà  l'on  peut  voir, 

Comme  au  cimier  d'un  casque  un  long  panache  noir, 

S'écheveler  au  vent  l'aigrette  de  fumée 

Que  pousse  la  vapeur  de  sa  gueule  enflammée. 

Le  voilà  qui  s'approche  &  se  range  aux  îlots. 

Et  5a  roue  a  cessé  de  souffleter  les  flots. 

Du  navire  immobile  un  canot  se  détache. 

L'eau,  qui  s'enfle  &  s'abaisse.  &  le  montre  &  le  cache. 


THEOPHILE  GAUTIER.  ajy 


Par  instants,  dans  l'abîme  on  le  croit  englouti; 
Mais  de  l'acre  vallon  péniblement  sorti, 
Bientôt  il  reparaît  à  la  crête  des  lames. 
Ouvrant  &  refermant  l'éventail  de  ses  rames. 

Auprès  du  gouvernail,  morne,  silencieux, 
Dans  sa  cape  embossé,  le  chapeau  sur  les  yeux, 
Un  jeune  homme  est  assis.  Comme  un  peuple  en  tumulte 
Autour  d'un  Dieu,  les  flots  lui  crachent  leur  insulte; 
Le  vent  de  son  manteau  fait  palpiter  les  plis; 
L'esquif  tremble  &  se  plaint  sous  les  coups  du  roulis; 
Il  rêve,  &,  tout  entier  à  ses  noires  chimères. 
Penche  son  front  qui  luit  sous  les  perles  amères. 

L'on  approche  du  bord,  déjà  les  avirons 

Battent  l'eau  qui  les  fuit  sur  des  rhythmes  moins  prompts; 

De  sa  quille  d'airain  rayant  le  sable  humide. 

L'esquif  s'est  arrêté  d'un  bond  leste  &  rapide  ; 

L'étranger  saute  à  terre,  &,  faisant  quelques  pas, 

Gagne  une  place  sèche  où  la  mer  n'atteint  pas. 

Puis,  d'un  geste  royal,  jette  aux  marins  sa  bourse. 

Remis  à  flot,  l'esquif,  comme  un  cheval  de  course 

Secouant  l'écuyer  à  son  mors  suspendu. 

Part.  —  L'étranger,  debout  sur  son  rocher  ardu, 

Avant  d'aller  plus  loin  se  retourne  &  regarde. 

Quoiqu'il  soit  nuit,  la  mer  d'une  lueur  blafarde 
Rayonne  &  l'on  peut  voir  les  rameurs  sur  leur  banc 
Pour  tirer  l'aviron  en  arrière  tombant. 


200  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Contre  les  flots  grossis  l'embarcation  lutte; 
Mais  bientôt  contournant  son  énorme  volute, 
La  houle,  dans  un  pli  de  son  blanc  chapiteau, 
A  saisi  les  marins  &  tordu  le  bateau. 
Sur  le  gouffre  nageant,  rares,  ils  apparaissent. 
Mais  les  flots  en  fureur  de  toutes  parts  les  pressent. 
Cette  nuit,  ils  ont  beau  tendre  &  roidir  leurs  bras. 
Leurs  lits  seront  faits  d'algue,  &  d'écume  leurs  draps. 
Sous  un  glauque  suaire,  au  bruit  sourd  des  tempêtes. 
Un  oreiller  de  sable  endormira  leurs  têtes. 
Le  dernier,  pour  finir  un  supplice  trop  long, 
Plonge  comme  une  sonde  à  la  suite  du  plomb. 

Le  jeune  homme  a  tout  vu,  mais  que  le  regard  change! 
Le  démon  se  tordant  sous  le  pied  de  l'archange , 
L'aspic  coupé  qui  cherche  à  ressouder  ses  nœuds 
N'ont  pas  dans  la  prunelle  un  éclair  plus  haineux  ; 
Et  cependant,  avec  d'irrécusables  teintes, 
Sur  ses  beaux  traits  l'horreur  &  la  pitié  sont  peintes; 
Sa  poitrine  oppressée  éclate  en  sourds  sanglots. 
Il  descend  au  rivage,  &,  le  pied  dans  les  flots. 
Faisant  fuir  de  ses  cris  les  mouettes  effarées. 
Agite  éperdument  ses  mains  désespérées!... 


THÉOPHILE  GAUTIER.  361 


L'IMPASSIBLE 

SONNET 

La  Satiété  dort  au  fond  de  vos  grands  yeux; 

En  eux  plus  de  désirs,  plus  d'amour,  plus  d'envie; 

Ils  ont  bu  la  lumière,  ils  ont  tari  la  vie, 

Comme  une  mer  profonde  où  s'absorbent  les  cieux. 

Sous  leur  bleu  sombre,  on  lit  le  vaste  ennui  des  Dieux, 
Pour  qui  toute  chimère  est  d'avance  assouvie, 
Et  qui,  sachant  l'effet  dont  la  cause  est  suivie. 
Mélangent  au  présent  l'avenir  déjà  vieux. 

L'infini  s'est  fondu  dans  vos  larges  prunelles. 
Et,  devant  ce  miroir  qui  ne  réfléchit  rien, 
L'Amour  découragé  s'assoit,  fermant  ses  ailes. 

Vous,  cependant,  avec  un  calme  olympien. 
Comme  la  Mnémosyne,  à  son  socle  accoudée. 
Vous  poursuivez,  rêveuse,  une  impossible  idée! 


202  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


SONNET 


J'aimais  autrefois  la  forme  païenne; 
Je  m'étais  créé,  fou  d'antiquité, 
Un  blanc  idéal  de  marbre  sculpté 
D'hétaïre  grecque  ou  milésienne. 

Maintenant  j'adore  une  Italienne , 

Un  type  accompli  de  modernité. 

Qui  met  des  gilets,  fume  &  prend  du  thé, 

Et  qu'on  croit  Anglaise  ou  Parisienne. 

L'amour  de  mon  marbre  a  fait  un  pastel, 

Les  yeux  blancs  ont  pris  des  tons  de  turquoise, 

La  lèvre  a  rougi  comme  une  framboise, 

Et  mon  rêve  grec  dans  l'or  d'un  cartel 
Ressemble  aux  portraits  de  rose  &  de  plâtre 
Où  la  Rosalba  met  sa  fleur  bleuâtre. 


THEOPHILE  GAUTIER.  26) 


SONNET 


Un  ange  chez  moi  parfois  vient  le  soir 
Dans  un  domino  d'Hilcampt  ou  Palmyre, 
Robe  en  moire  antique  avec  cachemire, 
Voilette  &  chapeau  faisant  masque  noir. 

Ses  ailes  ainsi,  nul  ne  peut  les  voir, 
Ni  ses  yeux  d'azur  où  le  ciel  se  mire; 
Son  joli  menton  que  l'artiste  admire, 
Un  bouquet  le  cache  ou  bien  un  mouchoir. 

Mon  petit  lit  rouge  à  colonnes  torses 
Ce  soir-là  se  change  en  bleu  paradis; 
Un  rayon  d'en  haut  dore  mon  taudis. 

Et  quand  le  plaisir  a  brisé  nos  forces, 

Nonchalant  entracte  à  la  volupté. 

Nous  fumons  tous  deux  en  prenant  le  thé. 


m 


GEORGES   LAFENESTRE 


CHANSON 


A  rimpruneta  les  filles  sont  belles! 
Des  ailes  aux  pieds,  dans  l'œil  du  soleil, 
La  tête  aux  aguets  comme  les  gazelles, 
Le  sein,  droit  &  lier,  aux  rosiers  pareil. 
A  rimpruneta  les  iilles  sont  belles. 

A  rimpruneta  les  gars  sont  hardis! 
Chevelure  éparse  où  la  brise  joue; 
Ils  seront  soldats,  bergers  ou  bandits. 
Une  pourpre  chaude  allume  leur  joue. 
A  rimpruneta  les  gars  sont  hardis. 

A  rimpruneta  l'église  est  étroite! 
Le  curé  subtil  range  prudemment 
Ses  filles  à  gauche,  &  ses  gars  à  droite; 
Il  sait  que  le  fer  court  vite  à  l'aimant. 
A  rimpruneta  l'église  est  étroite. 


266  LE  PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

A  rimpraneta  l'office  est  bien  long! 
Les  filles,  les  gars,  embrouillant  les  psaumes. 
Cherchent  de  côté,  bâillent  au  plafond; 
Les  fleurs  à  l'encens  mêlent  leurs  arômes. 
A  l'Impruneta  l'office  est  bien  long! 

A  l'Impruneta  la  campagne  est  verte! 
Les  filles,  les  gars,  aux  derniers  versets. 
Bondissent,  par  couple,  à  la  porte  ouverte; 
Sous  les  bras  pressants  craquent  les  corsets. 
A  l'Impruneta  la  campagne  est  verte. 

A  l'Impruneta  l'amour  va  bon  train 

Dans  les  ravins  creux  aux  senteurs  de  fraise  : 

Le  curé  subtil  y  perd  son  latin. 

On  s'aime  à  quinze  ans,  on  s'épouse  à  seize. 

A  l'Impruneta  l'amour  va  bon  train  ! 


HYMNE 


Je  porte  en  moi  l'âme  du  Monde, 
L'âme  du  magnifique  &  vivant  Univers, 

Ame  mobile,  âme  féconde 
Où  des  Printemps  hardis  chassent  les  durs  Hivers  I 


GEORGES   LAFENESTRE.  «67 


La  Terre,  en  qui  je  bois  ma  force, 
Me  mêle  à  ses  gaîtcs  ainsi  qu'à  ses  douleurs, 

Comme  larbuste  à  frêle  écorce 
Trempé  de  sa  rosée  &  teint  de  ses  couleurs. 

O  misère!  La  froide  brume 
Appesantit  mon  rôve  avec  le  front  des  bois. 

O  splendeur!  L'aube  qui  s'allume 
Dans  tous  les  plis  du  cœur  m'illumine  à  la  fois. 

Hors  de  moi  s'enfuit  quelque  chose 
Sur  le  cours  d'eau,  sur  Faile  agile  des  ramiers, 

Je  sens  rire  en  moi,  blanche  &  rose, 
La  floraison  d'avril  tremblant  sur  les  pommiers. 

Avec  les  grands  pins  que  tourmentent 
Sur  leurs  pics  de  granit  les  ouragans  hurleurs. 

Soudain,  mes  pensers  se  lamentent, 
Et  se  dressent,  d'un  jet,  vers  d'étranges  hauteurs! 

Et  le  mot,  le  seul  mot  d'espace 
Sous  mon  crâne  surpris  ouvre  de  tels  déserts, 

Que  l'hirondelle,  bientôt  lasse. 
Regrette,  à  les  franchir,  l'immensité  des  mers. 

En  toi,  par  toi,  Monde  admirable. 
Je  vis,  mêlant  ma  force  à  ton  activité; 

Je  suis  ta  course  infatigable. 
Sans  peur,  comme  l'enfant  par  sa  mère  emporté. 


268  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Marchons.  Quelqu'un  doit  nous  attendre 
Je  ne  sais  où.  Marchons  par  l'espace  &  le  temps 

Hélas!  sans  jamais  rien  comprendre 
A  ce  commun  labeur  qui  nous  tient  haletants  ! 


LES  PIGEONS   DE  SAINT-MARC 

Venise,  18(5$. 

Sur  le  blanc  parvis  où  Venise 
Vit  Barberousse  le  païen 
Baiser  de  sa  lèvre  soumise 
Le  pied  nu  d'un  moine  italien, 

Aujourd'hui  rendez-vous  des  filles, 
Des  portefaix,  des  désœuvrés, 
Des  soldats  pâles,  sans  familles, 
Qui  fument,  dans  un  coin  serrés, 

Comme  aux  jours  de  la  gloire  antique. 
Quand  midi  sonne,  &  qu'ils  ont  faim, 
Les  pigeons  de  la  République 
Descendent  becqueter  leur  grain. 

Gras,  luisants,  dans  leur  robe  bleue. 
Comme  des  reliques  d'autels , 


GEORGES  LAFENESTRE.  269 


Ces  mendiants  traînent  la  queue 
Avec  un  orgueil  d'Immortels. 

Ils  mangent!  Des  palais  splendides 
Sont  là  pour  abriter  leurs  nids. 
Que  leur  importe  s'ils  sont  vides, 
Et  si  les  maîtres  sont  bannis! 

Ils  mangent!  Nul  joug  ne  leur  pèse  : 
Dans  les  becs  de  l'aigle  sanglant 
Un  pigeon  sensé  couve  à  l'aise 
Comme  aux  pieds  du  lion  volant. 

Des  gens  du  Nord,  des  gens  d'Afrique 
Font  cercle  autour  du  vil  repas; 
Une  lady  mélancolique 
Soupire,  &  les  suit  pas  à  pas. 

Les  maigres  catins  qu'on  transplante 
Pour  réchauffer  leurs  cœurs  flétris 
Tombent  en  pose  roucoulante 
En  les  voyant  si  bien  nourris. 

Seul,  le  gondolier,  mâle  &  rude, 
Croise  à  l'écart  ses  larges  bras; 
Le  ciel  lourd  de  la  servitude 
L'écrase;  il  les  maudit  tout  bas  : 

«  Ouvrez  donc,  ouvrez  donc  ces  ailes 
Qui  se  gonflent  dans  l'air  léger, 


270  LE   PARNASSE    CONTExMPO  RAIN. 

O  parasites  infidèles, 
Lâches  valets  de  l'étranger! 

Avez-vous  peur  des  grands  espaces 
Où  flambe  le  soleil  d'été  ? 
Craignez-vous  les  moissons  moins  grasses 
Sous  le  soc  de  la  Liberté? 

La  vergogne  monte  au  visage, 
Si  ceux  qu'un  soir  peut  délivrer 
Viennent  mendier  l'esclavage, 
Et  sil  ne  reste,  pour  pleurer 

Sur  cette  déplorable  terre. 
Sans  armes,  sans  pain,  sans  échos. 
Que  les  fils  nus  de  la  Misère, 
Cloués  par  elle  à  leurs  cachots  !  » 


DIEUX  MOURANTS 

SONNET    BRETON 

Battu  des  vents,  fouetté  des  eaux,  la  face  ouverte 
Par  la  foudre,  voué  par  l'Église  à  l'Enfer, 
Le  Men-Hir  des  Kimris,  sur  la  lande  déserte. 
Comme  un  géant  vaincu,  chancelle  aux  nuits  d'hiver. 


GEORGES  LAFENESTRE.  271 


Maudit  aussi,  tordu,  mais  la  tête  encor  verte, 
Le  chêne  des  Bretons,  nouant  ses  bras  de  fer, 
De  son  baiser  vaillant  soutient  l'idole  inerte, 
Et  se  met  en  défense  &  rugit  vers  la  mer  : 

«  Oui,  nous  mourrons!  Derniers  survivants  des  grands  cultes. 

Nos  fières  majestés  subiront  les  insultes 

De  l'homme,  toujours  lâche  avec  ses  anciens  Dieux; 

Du  moins,  tombons  ensemble,  &  qu'un  seul  coup  nous  tue, 
O  mon  frère!  Et  périsse,  avec  nous  abattue, 
La  beauté  de  la  Terre  où  priaient  les  Aïeux!  » 


L'ÉBAUCHE 

(Sur  une  statue  inachevée  de  Michel- Ange.) 


Comme  un  agonisant  caché,  les  lèvres  blanches, 
Sous  les  draps  en  sueur  dont  ses  bras  &  ses  hanches 
Soulèvent  par  endroits  les  grands  plis  distendus, 
Au  fond  du  bloc,  taillé  brusquement  comme  un  arbre, 
On  devine,  râlant  sous  le  manteau  de  marbre, 
Le  géant  qu'il  écrase,  &  ses  membres  tordus. 


27a  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Impuissance  ou  dégoût!  Le  ciseau  du  vieux  maître 
N'a  pas,  à  son  captif,  donné  le  temps  de  naître, 
A  lame  impatiente  il  a  nié  son  corps; 
Et,  depuis  trois  cents  ans,  l'informe  créature, 
Nuits  &  jours,  pour  briser  son  enveloppe  obscure, 
Du  coude  &  du  genou  fait  d'horribles  efforts. 

Sous  le  grand  ciel  brûlant,  près  des  noirs  térébinthes. 
Dans  les  fraîches  villas  &  les  coupoles  peintes. 
L'appellent,  sur  leurs  socs,  ses  aînés  glorieux! 
Comme  un  jardin  fermé  dont  la  senteur  l'enivre 
Le  maudit  voit  la  vie,  il  s'élance,  il  veut  vivre... 
Arrière!  Où  sont  tes  pieds  pour  t'en  aller  vers  eux? 

Va,  je  plains,  je  comprends,  je  connais  ta  torture. 

Nul  ouvrier  n'est  rude  autant  que  la  Nature; 

Nul  sculpteur  ne  la  vaut,  eir  ses  jeux  souverains. 

Pour  encombrer  le  sol  d'inutiles  ébauches 

Qu'on  voit  se  démener,  lourdes,  plates  &  gauches. 

Dans  leurs  destins  manques  qui  leur  brisent  les  reins. 

Elle  aussi,  dès  l'aurore,  elle  chante  &  se  lève 
Pour  pétrir  au  soleil  les  formes  de  son  rêve, 
Avec  ses  bras  vaillants ,  dans  l'argile  des  morts  ; 
Puis,  tout  d'un  coup,  lâchant  sa  besogne,  en  colère, 
Pêle-mêle,  en  un  coin,  les  jette  à  la  poussière, 
Avec  des  moitiés  d'âme  &  des  moitiés  de  corps. 

Nul  ne  les  comptera,  ces  victimes  étranges, 
Risibles  avortons  trébuchant  dans  leurs  langes, 


GEORGES    LAFENESTRE.  «73 

Qui  tâtent  le  vent  chaud  de  leurs  yeux  endormis, 
Monstres  mal  copiés  sur  de  trop  beaux  modèles 
Qui,  de  leur  cœur  fragile  &  de  leurs  membres  grêles, 
S'efforcent  au  bonheur  qu'on  leur  avait  promis! 

Vastes  foules  d'humains  flagellés  par  les  fièvres  ! 
Ceux-là,  tous  les  fruits  mûrs  leur  échappent  des  lèvres! 
La  marâtre  brutale  en  finit-elle  un  seul> 
Non.  Chez  tous  le  désir  est  plus  grand  que  la  force. 
Comme  l'arbre  au  printemps  veut  briser  son  écorce, 
Chacun,  pour  en  jaillir,  s'agite  en  son  linceul. 

Qu'en  dis-tu,  lamentable  &  sublime  statue? 
Ta  rage,  à  ce  combat,  doit-elle  être  abattue? 
As-tu  soif,  à  la  fin,  de  ce  muet  néant 
Où  nous  dormions  si  bien  dans  les  roches  inertes 
Avant  qu'on  nous  montrât  les  portes  entr'ouvertes 
De  l'ironique  Éden  qu'un  glaive  nous  défend? 

Oui!  nous  sommes  bien  pris  dans  la  matière  infâme  : 

Je  n'allongerai  pas  les  chaînes  de  mon  âme, 

Tu  ne  sortiras  pas  de  ton  cachot  épais. 

Quand  l'artiste,  homme  ou  Dieu,  lassé  de  sa  pensée, 

Abandonne  au  hasard  une  œuvre  commencée, 

Son  bras  indifférent  n'y  retourne  jamais. 

Pour  nous,  le  mieux  serait  d'attendre  &  de  nous  taire 
Dans  le  moule  borné  qu'il  lui  plut  de  nous  faire, 

18 


274  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Sans  force  &  sans  beauté,  sans  parole  &  sans  yeux. 
Mais  non!  Le  résigné  ressemble  trop  au  lâche, 
Et  tous  deux  vers  le  ciel  nous  crîrons  sans  relâche. 
Réclamant  Michel-Ange  &  maudissant  les  Dieux  ! 


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W 


ALEXANDRE    COSNARD 


SUR  UN  INSECTE 


Ce  jour,  premier  septembre,  un  beau  coléoptère 
{Clytus  arcuatus  de  Fabrice  ou  Linné) 
Voltige  soucieux.  Ce  tardif  nouveau-né 
Ne  pourra  découvrir  aucun  des  siens  sur  terre. 

Dans  la  grande  forêt  au  multiple  mystère, 
De  tant  d'hôtes  vivants  Eden  prédestiné, 
Sur  ses  bûches  de  chêne  il  va,  vient,  condamne. 
Pauvre  être  intempestif,  à  mourir  solitaire. 

Ses  aînés  au  soleil  ont  vécu  leurs  instants; 

La  génération  entière  est  trépassée  ; 

Une  autre,  lui  défunt,  n'éclora  qu'au  printemps. 

Tel  que  ce  Clytus,  l'homme  à  la  haute  pensée 
Vit  souvent  sans  écho,  sans  fraternel  essor; 
Ses  pareils  ne  sont  plus  ou  ne  sont  pas  encor. 


276  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LA   RETRAITE 


Sur  la  place  Vendôme,  un  soir  de  paix  profonde, 
J'entendis  de  tambours  un  roulement  si  grand, 
Que,  tout  à  coup,  moi-même  à  l'unisson  vibrant. 
Je  crus  que  l'on  partait  pour  conquérir  le  monde! 

Lancée  aux  quatre  vents,  la  fanfare  qui  gronde 
M'emmène  avec  un  bruit  déjà  moins  enivrant. 
Nous  marchons;  mais  bientôt,  de  mon  orchestre  errant. 
Chaque  instrument  s'éloigne  &  se  perd  à  la  ronde. 

Longtemps  j'en  suivis  dix,  &  cinq,  &  deux,  puis  un... 
Dans  la  nuit  taciturne,  il  eut  le  sort  commun, 
Et  je  m'en  revins  seul,  l'âme  sombre  &  distraite. 

Maintenant  je  me  dis,  songeant  à  ces  tambours 
Mêlés  dans  ma  pensée  à  d'autres  échos  sourds  : 
«  Ainsi  mes  rêves  d'or  ont  sonné  la  retraite!  » 


LEON   DIERX 


IN   EXTREMIS 


Son  nom?...  — Tu  veux  savoir  s'il  fut  illustre  ou  non? 
Eh  bien!  je  ne  sais  pas.  Que  peut  te  faire  un  nom? 
Personne  sur  son  front  n'inscrit  le  nom  qu'il  porte. 
C'était  un  homme  avec  un  nom;  mais  que  t'importe? 

—  Sa  race?  —  Laissons  là,  crois-moi,  tous  ses  aïeux. 
L'âme  de  bien  des  morts  tressaillait  dans  ses  yeux, 
Mais  la  sienne,  à  coup  sûr,  l'obsédait  davantage. 
C'était  un  homme,  avec  un  très-riche  héritage 

De  désirs  obstinés  dans  leur  espoir  têtu, 
D'âmes  mortes  pesant  sur  son  âme,  entends-tu  ! 
Quant  à  l'autre  blason  qu'une  race  confère, 
Il  ne  le  montrait  pas,  &  tu  n'en  as  que  faire. 

—  Sa  patrie?  —  Insensé!  qu'est  la  nôtre  ici-bas? 
Lequel  nous  appartient  le  plus  des  deux  grabats 
Où  la  vie  ouvre  &  ferme  au  hasard  sa  spirale, 

Du  premier  où  l'on  crie,  &  de  l'autre  où  l'on  râle? 


278  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

i,a  patrie!  Est-ce  un  champ,  une  île,  un  astre  entier? 
Né  dans  un  large  lit,  ou  né  dans  un  sentier, 
C'était  un  homme,  avec  la  terre  pour  patrie 
Ou  pour  exil;  un  homme  avec  l'âme  meurtrie. 

—  Son  âge>  —  En  sauras-tu  plus  long,  si  je  le  dis? 
Ah!  le  vieillard,  traînant  ses  membres  engourdis. 
Souvent  plus  que  le  corps  a  le  cœur  lourd  d'années, 
Et  l'esprit  accablé  sous  les  heures  damnées 

Plus  encor  que  le  cœur.  Vois!  cherche  son  regard! 
Et  lis,  si  tu  le  peux,  dans  un  rayon  hagard, 
Sous  le  double  fardeau  de  l'angoisse  amassée 
Laquelle  a  plus  vieilli,  la  chair,  ou  la  pensée! 
Et  quand  son  corps  enfin  a  fait  son  dernier  pas, 
Il  aspire  au  repos  éternel,  mais  non  pas 
Son  âme  défiant  les  étreintes  futures! 
C'était  un  homme  avec  d'innombrables  tortures 
Dans  la  poitrine,  &  qui  se  couchait  gravement 
Pour  mourir,  sous  un  ciel  au  louche  flamboîment. 

—  Où  donc?  Dans  quel  pays?  Dans  quel  siècle?  —  Tu  railles! 
As-tu  peur  de  mourir  loin  de  quatre  murailles. 

Sans  chevet,  sans  amis,  sans  pleurs,  abandonné? 
Et  quand  ton  heure  à  toi  bientôt  aura  sonné. 
Me  demanderas-tu,  réponds!  quelle  frontière 
Creusera  ton  sépulcre,  &  dans  quel  cimetière? 
Dans  quel  siècle?  as-tu  dit.  Va!  le  malheur  est  vieux! 
Et,  comme  hier,  demain  l'invisible  envieux, 
Toujours  multipliant  ses  noires  fantaisies. 
Saura  fouiller  les  flancs  des  victimes  choisies. 
Tant  qu'il  lui  restera  quelque  hochet  vivant. 


LEON   DIERX.  279 


Va!  le  malheur  toujours  sera  jeune  &  savant! 

C'était  un  homme  avec  ses  luttes  infinies, 

Jouet  depuis  longtemps  des  lentes  agonies, 

Et  qui,  seul,  une  nuit,  sur  le  dos  renverse, 

Râlait  au  coin  d'un  bois,  au  bord  d'un  dur  fosse, 

Sans  prière,  sans  plainte  aussi,  les  membres  roides. 

Et  les  yeux  grands  ouverts  au  fond  des  brumes  froides. 

Il  suffit.  Et  la  mort  dans  ses  veines  filtrait. 

Et,  tout  près  d'expirer,  il  revit  d'un  seul  trait 

Tout  à  coup  devant  lui  passer  l'horrible  drame 

De  ses  jours,  dont  l'enfer  avait  forgé  la  trame. 

Alors  il  dit  :  «  Soyez  demain  plus  odieux! 

J'ai  le  rêve  &  l'orgueil,  je  vous  pardonne,  ô  Dieux!  » 


LES   ÉCUSSONS 

Clorinde  a  des  yeux  clairs  &  froids  comme  l'acier. 
Qu'indignent  les  aveux,  qu'allument  les  mains  jointes. 
Elle  habite  l'orgueil  comme  un  donjon  princier; 
Et  son  regard,  pareil  au  fer  d'un  justicier. 
Sait  plus  loin  dans  les  cœurs  enfoncer  mille  pointes. 

Jane  a  les  yeux  profonds,  obscurs  comme  les  trous 
Que  sur  les  hauts  remparts  braquent  les  coulevrines. 
Quand,  lourds  de  voluptés,  ils  se  fixent  sur  nous. 


28o  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Entre  leurs  cils  serrés  flotte  un  nuage  roux, 

Et  deux  vides  brûlants  restent  dans  nos  poitrines. 

Alice  a  dans  les  yeux  l'éclat  des  pièces  d'or, 

Et  ce  n'est  point  au  cœur  que  sondent  leurs  silences. 

Ils  semblent  soupeser  quelque  secret  trésor, 

Et  sans  cesse  inquiets,  ils  oscillent  encor 

Comme  font  les  plateaux  des  parfaites  balances. 

Les  yeux  pâles  d'Hermine  ont  les  vagues  clartés 

Des  cierges  dans  le  jour  que  le  vitrail  décalque. 

Confesseurs  des  désirs  benoîtement  quêtes, 

Ils  leur  versent  le  deuil  &  les  lividités 

Des  lampes  que  l'on  range  autour  d'un  catafalque. 

Les  yeux  de  Julia  sont  les  feux  incertains 
Des  lanternes  qu'on  cache  entre  d'épais  feuillages, 
j|Sur  le  seuil  d'une  auberge  aux  buveurs  clandestins. 
Ou  ressemblent  encore  à  ces  soleils  éteints 
Embourbés  dans  les  joncs  des  fiévreux  marécages. 

Mais,  Hélène!  tes  yeux  sont  comme  deux  gardiens, 
De  toi-même  ignorés,  fils  des  blancheurs  premières. 
Innocence!  ô  candeur  des  chastes  entretiens! 
Quels  yeux  déjà  ternis  pourraient  percer  les  tiens , 
Ces  deux  grands  boucliers  faits  de  pures  lumières! 


LEON    DIERX.  a8x 


APRÈS   LE   BAIN 


Des  perles  encor  mouillent  son  bras  blanc. 

Couchée  en  un  lit  de  joncs  verts  &  d'herbes, 

Le  sein  ombragé  d'un  rameau  tremblant, 

Au  bruissement  des  chênes  superbes , 

Aux  molles  rumeurs  des  halliers  épais, 

Non  loin  de  la  source,  elle  rêve  en  paix. 

Tandis  qu'au  rebord  des  souples  lianes, 

Sur  son  reflet  nu  se  figent  pâmés 

Les  flots  du  bassin,  lèvres  diaphanes, 

Sous  les  noirs  treillis  au  ciel  bleu  fermés. 

Les  yeux  demi-clos,  chargés  de  paresse. 

Elle  a  renversé  la  tête,  &  caresse 

D'un  baiser  brûlant  &  vague  à  la  fois. 

Le  souffle  lointain  qui  monte  &  qui  passe, 

Immense  soupir  amoureux  du  bois. 

Et  tout  souvenir  en  son  cœur  s'efface. 

Et  sous  le  réseau  des  parfums  flottants 

Dans  l'oubli  des  dieux,  du  monde  &  du  temps, 

Morte  au  vain  souci  du  désir  frivole, 

En  libres  essaims  de  songes  épars. 

Son  âme  à  travers  les  taillis  s'envole. 

Autour  des  buissons,  sur  les  nénufars. 

Ne  bourdonne  plus  l'abeille  assouvie. 

Et  partout  s'éloigne  ou  s'endort  la  vie. 


282  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Les  chants  se  sont  tus  des  oiseaux  siffleurs; 
Et  vers  ce  beau  corps  teint  de  flammes  roses 
De  tous  les  côtés  se  penchent  les  fleurs, 
Semblables  aux  yeux  agrandis  des  choses. 


LE   SEMEUR 


Un  large  ruban  d'or  illumine  la  cime 
Des  coteaux  dont  la  brume  a  noyé  le  versant. 
L'horizon  se  déchire,  &  le  soleil  descend 
Sous  les  nuages  roux  qui  flottent  dans  l'abîme 
Comme  un  riche  archipel  sur  une  mer  de  sang. 

De  confuses  rumeurs  s'éveillent  par  la  plaine. 

Et  dans  son  champ,  debout  aux  rebords  des  sillons, 

Travailleur  obstiné  sous  les  derniers  rayons, 

Un  semeur  devant  lui  lance  au  loin  sa  main  pleine, 

Et  chasse  des  oiseaux  les  criards  tourbillons. 

iEt  l'occident  s'écroule  où  l'astre  antique  éclate, 
Et  le  semeur,  frappé  d'un  long  &  rouge  adieu, 
Par  grands  gestes,  au  loin,  dans  un  sinistre  jeu 
Semble  jeter  au  vent  la  poussière  écarlate 
De  son  cœur  calciné  dans  sa  poitrine  en  feu. 


LEON   DIERX.  363 


—  Ton  âme  se  déchire;  &  voilà  ta  pensée 
Qui  sombre  sous  l'amas  de  tes  rêves  sanglants. 
Ceint  aussi  d'un  reflet  de  pourpre  sur  les  flancs, 
Aux  dernières  lueurs  de  ta  gloire  passée, 
Homme!  à  travers  tes  jours  tu  marches  à  pas  lents. 

Tu  fouleras  bientôt  l'herbe  des  sépultures! 
,Aux  becs  des  vieux  espoirs  donne  un  dernier  repas; 
Féconde  encor  le  champ  des  douleurs;  ne  crains  pas 
L'horrible  hurlement  dans  les  gerbes  futures 
Dont  tu  pressens  déjà  les  échos  sous  tes  pas! 

Fouille  en  ton  sein  la  cendre  encor  chaude  &  vivace; 
Aux  vents  froids  de  la  vie  ouvre  ta  large  main  ; 
Et,  dans  la  calme  nuit  qui  couvre  ton  chemin. 
Vengé,  vers  le  tombeau  tu  peux  tourner  la  face, 
N'ayant  plus  rien  au  cœur  pour  y  semer  demain. 


LE  VIEUX  SOLITAIRE 


Je  suis  tel  qu'un  ponton  sans  vergues  &  sans  mâts. 
Aventureux  débris  des  trombes  tropicales, 
Et  qui  flotte,  roulant  des  lingots  dans  ses  cales. 
Sur  l'Océan  sans  borne  &  sous  de  froids  climats. 


284  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Les  vents  sifflaient  jadis  dans  ses  mille  poulies. 
Vaisseau  désemparé  qui  ne  gouverne  plus, 
Il  roule,  vain  jouet  du  flux  &  du  reflux, 
L'ancien  explorateur  de  vertes  Australies. 

Il  ne  lui  reste  plus  un  seul  des  matelots 
Qui  chantaient  sur  la  hune  en  dépliant  sa  toile. 
Aucun  phare  n'allume  au  loin  sa  rouge  étoile. 
Il  roule  abandonné  tout  seul  sur  les  grands  flots. 

La  mer  autour  de  lui  se  soulève  &  le  roule, 
Et  chaque  lame  arrache  une  poutre  à  ses  flancs. 
Et  les  monstres  marins  suivent  de  leurs  yeux  blancs 
Les  mirages  confus  du  cuivre  sous  la  houle. 

Il  flotte,  épave  inerte,  au  gré  des  flots  houleux. 
Dédaigné  des  croiseurs  aux  bonnettes  tendues, 
La  coque  lourde  encor  de  richesses  perdues. 
De  trésors  dérobés  aux  pays  fabuleux. 

Tel  je  suis.  Vers  quel  port,  quels  récifs,  quels  abîmes 
Dois-tu  les  charrier,  les  secrets  de  mon  coeur? 
Qu'importe?  viens  à  moi,  Caron,  vieux  remorqueur, 
Ecumeur  taciturne  aux  avirons  sublimes! 


M""  AUGUSTE   PENQUER 


LE    PARADIS    RETROUVÉ 


Poème  de  la  première  heure. 


L'Éden  était  fermé.  La  terre  ouvrait  ses  routes  : 
Adam,  d'un  seul  regard,  les  interrogea  toutes, 
Et,  ne  pouvant  choisir  parmi  tant  de  chemins, 
Il  se  tourna  vers  Eve  &  dit  :  u  Etends  les  mains  : 
Je  te  laisse  le  choix  entre  tous  nos  domaines. 
Puisque  j'ai  quitté  Dieu,  qu'importe  où  tu  me  mènes? 
Ma  patrie  est  partout  avec  Eve;  ses  yeux 
Me  tiendront  lieu  du  jour  qui  me  venait  des  cieux. 
Près  de  toi  rien  ne  manque  à  mes  regards;  ma  vie, 
Condamnée  à  la  mort  &  maudite,  est  ravie. 
Puisque  le  Créateur,  qui  te  créa  pour  moi, 
M'ordonne  de  te  suivre  &  de  mourir  pour  toi. 
L'Eternel  s'est  trompé  dans  sa  double  sentence; 
Sa  justice  n'a  pas  atteint  notre  existence  : 
Eve,  tous  deux  unis,  maîtres  dans  ces  déserts, 


286  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Tu  seras  reine,  &  moi,  le  roi  de  l'univers. 
Je  te  suis.  Où  veux-tu  que  nous  allions? 

—  Vers  l'ombre, 
Reprit-elle,  là-bas,  vers  cette  enceinte  sombre, 
Où  l'œil  de  l'Éternel  ne  pourra  nous  chercher. 
Pour  t' aimer,  j'ai  besoin,  Adam,  de  me  cacher. 
Je  ne  sais  quelle  flamme  à  mon  visage  monte. 
Quand  j'arrête  sur  toi  des  yeux  charmés  :  j'ai  honte. 
Je  ne  t'avais  pas  vu  dans  Eden;  Dieu  couvrait 
D'un,  voile  de  pudeur  tout  ce  qui  m'entourait. 
Dans  Eden,  j'ignorais  le  charme  humain  des  choses; 
J'écoutais  les  oiseaux,  je  contemplais  les  roses. 
J'aspirais  les  parfums  &  j'entendais  les  sons; 
Mais  rien  ne  m'enivrait,  ni  baumes,  ni  chansons. 
Je  vivais  sans  désir,  j'ignorais  l'espérance; 
Mon  bonheur  était  froid  comme  mon  ignorance  : 
L'amour  n'était  pas  né.  Non,  dans  Eden,  jamais 
Je  n'aurais  pu  comprendre  à  quel  point  je  t'aimais. 
J'étais  trop  près  du  Dieu,  maître  de  la  nature. 
Trop  près  du  Créateur,  pour  voir  la  créature. 
Mais  à  présent  que  Dieu  n'est  plus  là ,  l'homme  est  dieu 
Pour  mon  âme,  &  beauté  pour  mon  regard  de  feu. 

—  Eve,  répondit-il,  je  l'ignorais  moi-même. 

Cette  loi  de  l'amour  humain;  ce  mot  suprême. 

Aimer,  j'en  ignorais  hier  la  volupté. 

Dans  Éden,  je  n'ai  pas  remarqué  ta  beauté. 

Ce  que  j'aimais  hier  en  toi,  c'était  ton  âme; 

En  toi  ce  que  j'adore  aujourd'hui,  c'est  la  femme. 


M"'«    AUGUSTE    PENQUER.  287 

J'admire  les  contours  élégants  de  ton  col; 

J'admire  la  blancheur  de  tes  pieds  sur  le  sol; 

J'admire  ton  regard  où  mon  regard  se  noie, 

Et  le  voile  onduleux  de  tes  cheveux  de  soie, 

Et  ta  chair  blanche  &  rose,  &  ton  bras,  &  ta  main. 

Et  ce  beau  sein  qui  doit  porter  le  genre  humain. 

Je  te  suis.  Conduis-moi.  Dans  l'ombre  ou  la  lumière, 

Où  tu  seras,  j'irai.  Va,  marche  la  première! 

Regarde  ton  chemin;  moi,  je  regarderai 

La  trace  de  tes  pas.  Marche.  Je  te  suivrai.  » 

Eve  se  dirigea  vers  l'occident,  légère, 

Non  comme  une  exilée  &  comme  une  étrangère, 

Mais  comme  une  habitante  à  qui  tout  est  connu. 

A  peine  elle  foulait  le  sol  de  son  pied  nu  ; 

A  peine  elle  hésitait  dans  sa  route.  A  mesure 

Qu'elle  avançait  vers  l'ouest,  l'ombre  était  plus  obscure, 

Le  firmament  prenait  des  tons  gris,  les  vapeurs 

Des  grandes  mers  montaient  du  flot  sur  les  hauteurs. 

On  entendait  déjà  les  bruits  sourds  du  rivage. 

La  solitude  avait  un  aspect  plus  sauvage; 

L'arôme  des  sapins  résineux  chargeait  l'air 

De  son  effluve  au  suc  nourrissant ,  mais  amer. 

Un  peu  dans  le  sud-ouest,  des  lignes  montagneuses 

S'étendaient  &  formaient  des  voûtes  caverneuses. 

C'est  vers  ces  antres  noirs  qu'Eve  se  dirigea. 

Palpitante,  éperdue,  elle  y  touchait  déjà. 

Quand  Adam,  l'étreignant  &  l'enlevant  de  terre, 

La  porta,  frémissant  d'amour,  dans  ce  mystère. 


288  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


La  nuit  parut.  Ce  fut  la  plus  belle  des  nuits  : 
Les  astres  rayonnaient,  l'un  par  l'autre  éblouis; 
Le  zéphyr  &  la  fleur  échangeaient  leur  caresse; 
Les  hôtes  des  forêts  se  cherchaient,  dans  l'ivresse; 
Les  oiseaux,  sans  savoir  d'où  leur  vint  cet  attrait, 
Se  rapprochaient,  unis  dans  un  premier  secret; 
Et  le  ruissellement  des  eaux  autour  des  mousses 
Avait  des  bruits  de  luth,  de  baisers,  de  voix  douces. 
On  entendit  alors,  à  travers  l'infini, 
Les  palpitations  du  Verbe  humain,  béni; 
L'enfantement  divin  germa  dans  la  nature  : 
L'amour,  égal  à  Dieu,  créa  la  créature. 


L'aube  éclairait  déjà  l'azur  de  l'orient. 
Adam  regardait  Eve  &  l'aube  en  souriant, 
Comme  un  être  enivré  des  douceurs  de  la  vie. 
Eve  ne  regardait  qu'Adam.  Belle  &  ravie. 
Les  yeux  pleins  de  langueur,  elle  attachait  sur  lui 
Un  long  regard  encor  plus  charmé  qu'ébloui. 
Il  dit  :  «  Voici  le  jour  saluant  l'hyménée.  » 
Elle  :  «  Voici  l'épouse  à  tes  pieds  pardonnée  : 
Dieu  bénit  notre  hymen,  Adam.  L'Éden  perdu, 
Nous  l'avons  retrouvé;  l'amour  nous  l'a  rendu.  » 


SAINTE-BHUVE 


PREMIER   SEPTEMBRE 


Sorti  pendant  le  jour  dans  les  bosquets  secrets, 

Sous  un  ciel  apaisé,  murmurant  &  plus  frais. 

J'observais  par  endroits  quelque  arbre  des  allées, 

Mêlant  à  de  plus  verts  ses  branches  dépouillées  : 

«  Oh!  ce  n'est  pas  l'automne  encore  (&  je  passais); 

Ces  précédents  soleils  ont  donné  par  accès, 

liCur  poids  est  assez  fort  pour  qu'un  feuillage  en  meure; 

Pauvre  arbre  du  Japon,  qui  s'effeuille  avant  l'heure!  )» 

—  Et  le  soir,  hors  du  bois  &  du  clos  des  jardins, 

Au  monter  sinueux  des  coteaux  en  gradins , 

Je  vis  le  ciel  limpide  &  sa  beauté  pâlie; 

Tous  nuages  fuyaient  comme  un  voile  qu'on  plie; 

Non  loin  de  l'horizon,  au  coucher  sinclinant, 

Le  croissant  tranchait  net  dans  l'air  plus  frissonnant; 

Et  la  nature  entière  avec  plus  de  silence 

Me  semblait  accueillir  l'astre  qui  recommence. 

Et  méditer,  plus  froide,  un  charme  aussi  sacré; 

Et  mon  âme  devint  plaintive,  &  je  rentrai. 

^9 


290  LE  PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

—  Le  lendemain,  ouvrant,  au  réveil,  sur  la  plaine, 
Ma  persienne  où  glissait  l'aurore  moins  certaine, 
Je  vis  tout  un  brouillard,  qui  bien  lent  se  leva  : 
La  journée  était  belle,  &  belle  s'acheva. 

Oui,  c'était  bien  l'automne  avec  ses  larges  teintes! 

Les  chauds  midis  pourront  reprendre  leurs  étreintes, 

La  terre  voudra  croire  à  l'été  rayonnant; 

Mais  tout  soir  pur  aura  son  azur  frissonnant. 

Et  le  plus  beau  matin  son  brouillard  sans  aurore. 

—  Est-ce  aussi  ton  automne,  Amour?...  Oh!...  pas  encore! 


...  nec  amare  decebit. 

Pourquoi  faut-il  qu'il  soit  venu,  cet  âge 
Auquel  il  ne  sied  plus  ni  d'aimer  ni  d'oser? 

Pourquoi  faut-il,  ô  Temps,  que  ton  outrage 
M'atteigne  au  cœur  jusque  dans  un  baiser.^ 

Pourquoi  faut-il  que  la  nature  amère 
Qui  m'interdit  l'ivresse  du  plaisir. 
Punisse  encor  l'émotion  légère 
Et  jusqu'à  l'ombre  du  désir.^ 

Pourquoi  faut-il  qu'à  l'objet  plein  de  charmes, 
Dont  le  regard  s'abaisse  à  m'enflammer, 
Tout  bas  je  dise  en  dévorant  mes  larmes  : 
Pitié!  pitié!  je  ne  dois  plus  aimer! 


GUSTAVE   PRADELLE 


L'ECU 

Sur  Tais  noir  incrusté  de  nacre  orientale, 
Lourd  comme  un  rituel  du  saint  rite  romain, 
L'armoriai  d'Espagne,  en  double  parchemin 
D'Alcoy,  relié  d'or,  tout  grand  ouvert  s'étale. 

Une  arabesque  bleue  aux  rinceaux  de  carmin. 
Plus  éclatante  qu'un  vitrail  de  cathédrale. 
Sur  la  première  page  étire  sa  spirale 
Autour  d'un  écusson  large  comme  la  main. 

Et  devant  l'écusson  où  la  mer  des  Antilles 
A  mis  ses  flots,  Léon  son  lion,  les  Castilles 
Leur  château  crénelé  que  somment  trois  tours  d'or. 


Le  roi  d'armes,  les  bras  croisés  sur  sa  cuirasse, 
Médite,  pâle  &  grave,  étant  noble  de  race. 
Car  en  exergue  on  lit  :  <(  Colon,  navegador.  » 


292  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


VIR   SUM 


Le  chemin  où  je  marche  est  un  chemin  étroit  : 
Les  foules  ne  sont  pas  ce  que  l'on  y  redoute, 
Mais  les  cèdres  puissants  lui  forment  une  voûte , 
Un  soleil  radieux  y  luit  en  maint  endroit. 

Étant  né  très-naïf,  avec  le  cœur  très-droit, 
Je  n'ai  jamais  trouvé  sous  mes  pas  d'autre  route; 
Car,  moi,  je  ne  sais  rien  des  tristesses  du  doute. 
Et  l'homme  que  je  suis  est  un  homme  qui  croit. 

D'ailleurs,  pour  n'avoir  pas  fui  la  route  première. 
Puisqu'un  lâche  désir  jamais  ne  ma  tenté, 
N'ayant  pas  combattu  je  n'ai  pas  mérité. 

Et  si  Ton  veut  savoir  le  nom  de  la  lumière 

Qui  verse  devant  moi  sa  sereine  clarté, 

On  ne  l'appelle  point  Orgueil,  mais  bien  Fierté. 


GUSTAVE    PRADELLE. 


293 


ESPOIR 


Aux  hommes  de  mon  temps  je  rêve  un  cœur  hanté 
Par  quelque  grand  projet  d'envergure  superbe. 
Tel  que  les  bons  géants  qui  sommeillent  sous  l'herbe 
En  concevaient  aux  temps  féconds  de  l'équité. 

Et,  prenant  mon  désir  pour  la  réalité, 
Comme  à  Lazare  mort  un  jour  parla  le  Verbe, 
Je  leur  dis  :  Levez-vous,  car  voici  que  la  gerbe 
Du  froment  de  justice  est  mûre  cet  été. 

Morts  vivants!  lâches  morts  qu'aucune  voix  n'effare. 
Ils  ne  se  lèvent  pas  ainsi  que  rit  Lazare 
Et  demeurent  scellés  sous  leur  abattement. 

Mais  dussé-je  en  ôter  la  pierre  avec  ma  bouche, 
Tu  luiras,  ô  grand  jour  où  je  vaincrai  leur  couche, 
Car  d'un  immense  espoir  mon  âme  est  en  tourment. 


394  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


L'IMAGE 


Le  front  a  des  blancheurs  mates  de  cire  vierge, 
Car  il  est  ignorant  des  choses  du  Malin , 
Et  l'âme  transparaît  sous  la  robe  de  lin 
Comme  à  travers  l'albâtre  une  flamme  de  cierge. 

Le  pied,  chaussé  de  vair,  de  l'arabesque  émerge, 
Et  la  nuque,  appuyée  au  nimbe  d'argent  iin, 
Se  redresse  extatique.  En  marge  du  vélin 
On  lit  un  nom  de  reine,  Ingeburge  ou  Theutberge. 

Ce  mystique  portrait  que  le  missel  pieux 
Garde  sous  le  fermoir  est  le  portrait  de  celle 
Pour  qui  je  meurs  —  d'amour  tout  immatérielle. 

Elle  ne  lira  point  cet  amour  dans  mes  yeux; 
J'aurais  peur  de  la  voir  s'envoler  d'un  coup  d'aile; 
Mais  je  passe  ma  vie  à  languir,  rêvant  d'elle. 


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LEON    GRANDET 


LE    SENTIER 

Je  connais  un  sentier  sombre  &  marécageux 
Bordé  d'herbe  &  de  fleurs  où  l'abeille  butine. 
Un  jour,  un  crapaud  vert  qu'effleura  sa  bottine 
Fit  l'enfant  se  pâmer  de  dégoût  sous  mes  yeux. 

Je  n'avais  pas  vingt  ans,  &  n'aimais  qu'elle  au  monde, 

Et  posai  sur  sa  bouche  un  baiser  amoureux. 

Puis  j'écrasai  du  pied  le  batracien  immonde, 

Et  j'en  eus  du  remords,  lui  devant  d'être  heureux. 

Toujours,  quand  j'y  repense  à  présent,  je  regrette 
D'avoir  été  méchant,  —  &  d'avoir  été  bête. 
N'ayant  pris  qu'un  baiser,  en  pouvant  prendre  d'eux. 

Et  puis,  je  donnerais  les  bosquets  de  Versailles. 
Le  petit  Trianon,  son  lac  &  ses  rocailles. 
Pour  cet  étroit  sentier,  sombre  &  marécageux. 


i96  LE   PARNASSE   CONTEMPORAliN. 


DEVANT   LES    TISONS 


Ce  n'est  pas  seulement  de  la  flamme  &  de  l'air 
Qui  montent  du  foyer  en  légères  fumées, 
Lorsqu'au  rayonnement  des  bûches  allumées 
On  rêve  devant  l'âtre  où  pétille  un  feu  clair. 

Ce  n'est  pas  sous  le  tas  des  braises  consumées 
Qu'à  la  lin  les  chenets  s'en  vont  ensevelis; 
Si  de  la  cendre  grise  on  remuait  les  plis, 
Que  de  choses  souvent  en  seraient  exhumées  ! 

Souvenirs  de  jeunesse  &  rêves  d'avenir, 

Regrets  des  amitiés  qui  ne  devaient  tinir, 

Tout  ce  que  l'âme  espère  &  tout  ce  qu'elle  pleure  ' 

Mirages  vers  lesquels  se  sont  lassés  nos  pas, 
OEuvres  que  l'on  projette  &  que  l'on  n'écrit  pas, 
F.t  voyages  lointains  que  l'on  fait  en  une  heure! 


FREDERIC   PLESSIS 


SONNET    GOTHIQUE 

Pierre,  le  Bien- Nommé,  revient  de  Palestine. 
Jadis  il  est  sorti,  barde  de  fer,  &  tel 
Il  rentre  sous  la  porte  antique  du  castel 
Qu'une  rière  devise  à  la  gloire  destine. 

Dans  l'oratoire  bleu  madame  Valentine 
Pour  lépoux  éloigné  tremble  au  pied  de  1  autel, 
Et  de  blancs  chérubins  vers  le  Père  immortel 
Guident,  le  long  des  deux,  la  prière  enfantine. 


Gravement  elle  dit  les  Pater,  les  Q/ive. 

Se  signe  au  front,  puis  baise  humblement  le  pavé 

Où  flamboie  un  reflet  adorable  de  cierge; 

Pierre  se  tient  debout  à  l'entrée;  il  croit  voir 
Sous  ses  tresses  d'or  fin  Notre-Dame  la  Vierge, 
Bleuâtre,  &  lui  faisant  un  ciel  de  son  manoir. 


298  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LE    COFFRET 


Un  cofFret  de  cuir  fauve  à  l'écusson  d'or  plat 
Contient  les  deux  flacons  de  cristal  vert  &  rouge; 
Dans  le  fond,  par  moments,  un  liquide  qui  bouge 
Sous  l'étui  de  velours  amortit  son  éclat. 

Ouvrez  l'un  d'eux.  La  plus  limpide  des  essences 
Y  nage,  &  fait  monter  subtilement  dans  l'air. 
Comme  une  apothéose,  un  tableau  vague  &  cher 
Des  soirs,  des  souvenirs  embaumés,  des  absences. 

Est-ce  l'ambre,  le  bois  de  santal,  le  benjoin 
Qui  nous  ligure  ainsi  la  pâle  bien-aiméer* 
On  ne  sait  :  mais  son  blanc  visage  de  camée 
Revit,  de  notre  amour  impassible  témoin. 

Prenez  l'autre  flacon.  Une  odeur  en  émane 
Nauséabonde,  &  fait  rêver  d'un  bouge  affreux 
Où  sorcière  &  démons  se  querellent  entre  eux, 
Aspirant  la  fadeur  épaisse  de  la  manne, 

A  l'œil  inattentif,  le  coffret  refermé 
Ne  révélera  rien  de  son  double  mystère. 
Et  dans  Tombre  vivra  le  poison  délétère 
A  côté  de  ce  doux  liquide  parfumé. 


FREDERIC   PLESSIS.  399 


SOMNOLENCE 

Des  vases  blancs  &  bleus  sur  leurs  tiges  dorées, 
Droits,  &  tiers  de  la  pourpre  exotique  des  fleurs; 
Une  lampe  d'albâtre  avivant  ses  pâleurs. 
Clair  de  lune  neigeux  &  calme  des  soirées: 

Des  panneaux,  où  la  main  féminine  agrafa 
Sur  le  satin,  lamé  d'or  &  d'argent,  des  armes; 
Un  sachet,  exhalant  la  fleur  des  anciens  charmes 
Dans  l'ondulation  soyeuse  du  sopha; 

Un  miroir  de  Venise;  &  sur  la  table  frêle. 
Bois  d'ébène  incrusté  de  nacre  qui  reluit 
Aux  rougeurs  des  tisons  expirant  dans  la  nuit, 
Une  théière,  un  livre  ouvert,  une  aquarelle; 

Peint  de  chaudes  couleurs,  un  vitrail  pressenti 
Derrière  les  plis  blancs  d'un  long  rideau  qui  traîne; 
Ton  sourire  partout,  solitude  sereine! 
C'est  là  ce  que  je  veux  connaître,  anéanti. 

Je  goûterai,  plongeur  revenu  des  vertiges, 
A  flots  d'or  l'onction  chaleureuse  des  soirs, 
Evoquant  dans  les  lourds  parfums  des  encensoirs 
Mon  Rêve  sans  couleur,  sans  forme  &  sans  prestiges. 


300  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


MÉDAILLE 


Je  veux,  comme  un  artiste  amoureux  des  émaux, 
Fondre  patiemment  les  teintes  délicates 
De  la  rose,  du  ciel,  de  l'or  &  des  agates 
Pour  en  faire  des  prés,  du  soleil,  des  hameaux. 

Sur  le  fond  de  médaille,  à  travers  les  rameaux, 
Les  murs  remis  à  neuf  auront  des  blancheurs  mates , 
Et  dans  les  blés  vernis  mille  fleurs  écarlates 
Inviteront  les  pieds  des  joyeux  animaux. 

Quand  j'aurai  terminé  cette  œuvre  singulière. 
Je  la  contemplerai  longtemps  à  la  lumière 
D'un  pâle  jour  d'été  qui  rassérénera; 

Puis,  comme  Favenir  sur  mes  rêves  de  gloire, 
Sur  le  médaillon  bleu  mon  doigt  étalera 
Un  flot  définitif  d'encre  boueuse  &  noire. 


^W^ 


C.  ROBINOT-BERTRAND 


NEIGE    BLANCHE 

DES   HAUTS  SOMMETS 

Qu'elle  est  belle  avec  ses  grands  yeux, 
Ses  yeux  profonds,  mystérieux 
Comme  le  ciel  où  se  déplie 
L'ombre  des  soirs  silencieux! 
Un  amour  insensé  me  lie! 

Neige  blanche  des  hauts  sommets, 
Son  âme  froide  n'a  jamais 
Compris  les  tourments  de  ma  vie  : 
O  morts  paisibles,  désormais 
C'est  à  vous  que  je  porte  envie! 


Ainsi  je  racontais  mes  maux 

Aux  rochers,  aux  sombres  rameaux. 

Eveillant  la  nuit  endormie; 

Et  partout  j'entendais  ces  mots  : 

—  Qu'elle  est  cruelle,  ton  amie! 


302  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Au  bord  du  fleuve,  au  fond  des  bois, 
J'allais  seul,  &  pleurant  parfois. 
Sans  rayon  &  sans  poésie, 
J'allais  errant,  —  lorsque  sa  voix!... 
Combien  mon  âme  fut  saisie! 

Lorsque  sa  voix!...  Souffles  des  deux. 

Chœurs  des  Esprits  harmonieux, 

Célébrez  ma  joie  infinie, 

Dites  le  mot  délicieux 

Par  qui  ma  peine  fut  bannie! 


LE    PAYSAN 

Des  ombres  de  la  nuit  la  campagne  est  voilée. 
Nul  astre  aux  cieux.  Le  vent  d'automne  dans  les  bois 
Passe,  souffle  &  murmure,  &  remplit  la  vallée 
De  sifflements  pareils  à  de  lugubres  voix. 

Malheur  au  vagabond  qui,  malade  &  sans  gîte. 
Par  ce  temps  lamentable  erre  loin  des  hameaux  ! 
Malheur  au  sein  pensif  où  la  douleur  s'agite. 
Et  qui  veille  écoutant  la  plainte  des  rameaux! 


C.    ROBINOT-BERTRAND.  303 


L'ombre  s'étend  profonde.  En  vain  le  cri  sonore 
Du  coq,  ardent  guetteur  de  nuit,  prédit  le  jour; 
Au  brumeux  orient  aucun  rayon  encore  : 
Le  monde  est  ténébreux  comme  un  cœur  sans  amour. 

Mais  que  font  les  clameurs  du  vent  &  la  nuit  sombre 
Au  rude  défricheur  du  sol,  au  paysan? 
Le  paysan  sommeille,  enveloppé  par  l'ombre, 
Dans  la  sécurité  dont  il  est  lartisan. 

L'ombre  lui  dit  :  —  Je  suis  la  paix,  la  récompense 
Des  devoirs  accomplis  &  de  l'âpre  labeur; 
L'oubli  des  maux  passés,  c'est  moi  qui  le  dispense. 
Le  grave  paysan  de  l'ombre  n'a  point  peur. 

"Voyez  !  avant  le  jour  le  voilà  qui  s'éveille. 

Il  va  vers  le  foyer  où,  sous  la  cendre,  dort 

Le  reste  d'un  tison  recouvert  de  la  veille  : 

De  la  cendre,  à  son  souffle,  un  jet  de  flamme  sort. 

La  flamme  éclate  &  brille,  &  l'âtre  s'illumine; 
Et  lui,  près  du  foyer  crépitant  &  joyeux, 
Recueilli,  vers  le  monde  inconnu  qu'il  devine 
11  élève  en  priant  son  cœur  religieux. 

Il  prie  :  en  doux  espoirs  abonde  sa  prière. 
—  Si  j'ai  faibli,  dit-il,  mon  Dieu,  pardonne-moi. 
Et  Dieu  se  communique  à  son  esprit  sincère. 
O  paysan,  mon  cœur  ému  prie  avec  toi  ! 


304  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


La  prière  a  rendu  pure  son  âme  forte; 
D'un  morceau  de  pain  noir  il  a  fait  son  repas; 
De  l'antique  logis  ouvrant  l'étroite  porte, 
A  présent  vers  l'étable  il  dirige  ses  pas. 

Les  grands  bœufs,  à  genoux  au  milieu  de  la  crèche. 
Mêlaient  aux  bruits  de  l'air  leur  long  mugissement; 
Il  pose  devant  eux  l'herbe  tendre  &  l'eau  fraîche. 
Puis  il  lie  à  leur  front  le  joug  solidement. 

Il  les  conduit  alors  à  la  dure  journée. 

Et,  pendant  qu'il  chemine,  il  chante  un  gai  refrain  ; 

Et  la  charrue,  avant  que  l'aube  ne  soit  née, 

A  plongé  dans  le  sol  son  éperon  d'airain. 

Le  pauvre  paysan  poursuit  sa  tâche  austère 

Sous  les  pleurs  du  matin  &  sous  le  froid  brouillard  ; 

Mais  qu'importe.^  le  soc  aigu  fouille  la  terre 

Où  la  blonde  moisson  ondulera  plus  tard. 


LOUIS   SALLES 


LA    JAVANAISE 


Sur  un  îlot  désert,  planté  de  sycomores, 
Non  loin  des  grands  palais  écroulés  de  Memphis, 
En  remontant  le  Nil  dans  ma  cange,  je  ris 
L'achat  d'une  Indienne  à  deux  pirates  maures. 

Oh  !  l'adorable  rille  !  Aux  tentes  du  désert 

Sa  jeunesse  avait  pris,  dans  des  lignes  antiques, 

La  sévère  beauté  des  figures  bibliques, 

Se  penchant  près  le  puits  qu'ombrage  un  palmier  vert. 

Dans  des  membres  d'acier,  aussi  chaud  que  la  lave, 
Le  sang  faisait  cabrer  sa  sauvage  rierté; 
Sous  un  sourire  amer  drapant  sa  nudité, 
La  grâce  ennoblissait  le  pagne  de  l'esclave. 


Au  soleil  d'Orient  son  épaule  ondoyait 

Sous  les  baisers  de  l'air,  comme  un  bronze  liquide; 


3o6  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

De  longs  cheveux  dorés  sur  sa  gorge  solide 
Roulaient;  ainsi  qu'un  jonc  son  torse  se  cambrait. 

Quand  le  couchant  ombrait  les  lauriers  de  la  grève, 
Et  qu'ondulaient  au  loin  les  plaines  de  maïs , 
Fatma  semblait  ouïr  les  échos  du  pays, 
Et,  se  laissant  porter  sur  les  ailes  d'un  rêve, 

Elle  suivait  des  yeux  les  ibis  au  long  col, 
A  l'horizon  pourpré  poursuivant  leur  voyage; 
De  ses  belles  forêts  croyant  voir  un  mirage, 
Son  âme  vers  le  ciel  aussi  prenait  son  vol. 

Alors,  au  son  du  fifre  &  du  tambour  de  basque. 
En  arabe  chantant  des  hymnes  inconnus, 
Une  écharpe  roulée  autour  de  ses  bras  nus , 
Elle  dansait  parfois  une  danse  fantasque. 

Aux  ailes  de  son  nez  pendillaient  trois  sequins, 
Ses  pieds  d'enfant  traînaient  sur  le  sol;  nonchalantes, 
Ses  poses  s'endormaient;  des  paillettes  ardentes 
Flambaient  dans  le  fond  noir  de  ses  yeux  africains. 

Tout  à  coup,  bondissante  ainsi  que  la  panthère, 
Montrant  dans  un  souris  la  neige  de  ses  dents , 
Elle  faisait  sonner  les  anneaux  résonnants 
De  ses  pieds  qui  frappaient  en  cadence  la  terre. 


LOUIS   SALLES.  307 


Après  l'accès  fiévreux,  hélas!  ce  jeune  cœur 
Sur  le  sable  altéré  répandait  bien  des  larmes; 
L'ombre  vague  des  nuits  la  berçait  par  ses  charmes, 
Et  peut-être  évoquait  un  fantôme  vainqueur. 

Sans  avoir  effleuré  ses  lèvres  de  grenade, 
Vierge  je  l'ai  remise  aux  jungles  de  Java, 
En  lui  disant  :  Adieu,  belle  étrangère!  va 
Rêver  à  tes  amours  au  pied  de  ta  cascade. 


SONNET 


Tout  me  parle  en  ces  lieux  de  toi,  blonde  baigneuse. 
Si  je  viens,  le  matin,  à  la  source  du  bois 
Dans  le  creux  de  la  main  puiser  l'eau  que  tu  bois, 
Pour  étancher  l'ardeur  de  ma  soif  amoureuse  : 

liC  ruisseau  s'échappant  d'une  roche  mousseuse 
Par  son  bruit  susurrant  me  rappelle  ta  voix. 
Entre  les  osiers  verts  il  semble  que  je  vois,  ' 
Comme  une  ombre,  passer  ta  grâce  vaporeuse; 

Le  sable  a  conservé  l'empreinte  de  tes  pas; 
Moins  plaisantes  que  toi,  les  ondincs  tout  bas 
Jalousent  sous  les  joncs  tes  doux  yeux  de  pervenche, 


3o8  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 

Et  linots  &  verdiers  fredonnent  sur  la  branche, 
Fredonnent  les  chansons  que  tu  chantes,  le  soir, 
Dans  les  danses  en  rond  sous  l'auvent  du  pressoir. 


SONNET 

Violettes  d'avril,  campanules  sauvages. 

Fraise  au  goût  parfumé,  marguerites  des  bois, 

Verveines  &  lilas  qui  mêlez  à  la  fois 

Vos  fleurs  &  vos  senteurs  dans  l'ombre  des  bocages: 

Iris  des  ruisseaux  clairs  semés  de  coquillages, 
Joubarbes  égayant  le  chaume  des  vieux  toits. 
Beaux  rosiers  qui  donnez  des  roses  chaque  mois, 
Tapis  doux  à  fouler,  mousse  des  frais  rivages; 

Vous  avez  à  mes  yeux  un  charme  sans  pareil. 
Que  j'aime  mieux  pourtant,  le  matin,  au  réveil, 
Arrêter  mes  regards  sur  ma  divine  amie  : 

Dans  le  satin  moiré  je  Fadmire,  en  vainqueur. 
Son  bras  rond  replié,  mollement  endormie, 
Seins  nus,  cheveux  épars  &  pâle  de  langueur. 


CHARLES    GROS 


LENTO 


Je  veux  ensevelir  au  linceul  de  la  rime 

Ce  souvenir,  malaise  immense  qui  m'opprime. 

Quand  j'aurai  fait  ces  vers,  quand  tous  les  auront  lus, 
Mon  mal  vulgarisé  ne  me  poursuivra  plus. 

Car  ce  mal  est  trop  grand  pour  que  seul  je  le  garde; 
Aussi  j'ouvre  mon  âme  à  la  foule  criarde. 

Assiégez  le  réduit  de  mes  rêves  défunts, 
Et  dispersez  ce  qu'il  y  reste  de  parfums; 

Piétinez  le  doux  nid  de  soie  &  de  fourrures; 
Fondez  l'or,  arrachez  les  pierres  des  parures; 

Faussez  les  instruments  ;  encrassez  les  lambris , 
Et  vendez  à  l'encan  ce  que  vous  aurez  pris. 


3IO 


LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Pour  que,  si  quelque  soir  l'obsession  trop  forte 
M'y  ramène,  plus  rien  n'y  parle  de  la  morte. 

Que  pas  un  coin  ne  reste  intime,  indéfloré. 
Peut-être,  seulement  alors,  je  guérirai. 

(Avec  des  rhythmes  lents  j'endors  ma  rêverie, 
Comme  une  mère  fait  de  son  enfant  qui  crie.) 

Un  jour,  j'ai  mis  mon  cœur  dans  sa  petite  main 
Et,  tous  en  fleur,  mes  chers  espoirs  du  lendemain. 

L'amour  paye  si  bien  des  trésors  qu'on  lui  donne! 
Et  l'amoureuse  était  si  frêle,  si  mignonne! 

Si  mignonne  qu'on  l'eût  prise  pour  une  enfant 
Trop  tôt  belle  &  que  son  innocence  défend. 

Mais  elle  m'a  livré  sa  poitrine  de  femme 

Dont  les  soulèvements  semblaient  trahir  une  âme. 

Elle  a  baigné  mes  yeux  des  lueurs  de  ses  yeux. 
Et  mes  lèvres  de  ses  baisers  délicieux. 

(Avec  des  rhythmes  doux  j'endors  ma  rêverie. 
Comme  une  mère  fait  de  son  enfant  qui  crie.) 

Mais  il  ne  faut  pas  croire  à  l'âme  des  contours, 
A  la  pensée  enclose  en  des  yeux  de  velours. 


CHARLES   GROS.  311 


Car,  un  matin,  j'ai  vu  que  ma  chère  amoureuse 
Cachait  un  grand  désastre  en  sa  poitrine  creuse. 

J'ai  vu  que  sa  jeunesse  était  un  faux  dehors, 
Que  l'âme  était  usée  &  les  doux  rêves  morts. 

J'ai  senti  la  stupeur  d'un  possesseur  avide 

Qui  trouve,  en  s'éveillant,  sa  maison  nue  &  vide. 

J'ai  cherché  mes  trésors.  Tous  volés  ou  brisés! 
Tous,  jusqu'au  souvenir  de  nos  premiers  baisers! 

Au  jardin  de  l'espoir,  l'âpre  dévastatrice 

N'a  rien  laissé,  voulant  que  rien  n'y  refleurisse. 

J'ai  ramassé  mon  cœur,  mi-rongé  dans  un  coin, 
Et  je  m'en  suis  allé  je  ne  sais  où,  bien  loin, 

(Avec  des  rhythmes  sourds  j'endors  ma  rêverie. 
Comme  une  mère  fait  de  son  enfant  qui  crie.) 

C'est  fièrement,  d'abord,  que  je  m'en  suis  allé, 
Pensant  qu'aux  premiers  froids  je  serais  consolé. 

Simulant  l'insouci,  je  marchais  par  les  rues. 
Toutes,  nous  les  avions  ensemble  parcourues! 

Je  n'ai  pas  même  osé  fuir  le  mal  dans  les  bois  : 
Nous  nous  y  sommes  tant  embrassés  autrefois! 


312  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Fermer  les  yeux?  Rêver?  Je  n'avais  pas  dans  l'âme 
Un  coin  qui  n'eût  gardé  l'odeur  de  cette  femme! 

J'ai  donc  voulu,  sentant  s'effondrer  ma  raison, 
La  revoir,  sans  souci  de  sa  défloraison. 

Mais  je  n'ai  plus  trouvé  personne  dans  sa  forme. 
Alors  le  désespoir  m'a  pris,  lourd,  terne,  énorme. 

Et  j'ai  subi  cela  des  mois,  de  bien  longs  mois, 

—  Si  fort,  qu'en  trop  parler  me  fait  trembler  la  voix. 

Maintenant  c'est  fini.  Souvenir  qui  m'opprimes. 
Tu  resteras  glacé  sous  ton  linceul  de  rim.es! 


LA   DAME  EN  PIERRE 

Sur  ce  couvercle  de  tombeau 
Elle  dort.  L'obscur  artiste 
Qui  l'a  sculptée  a  vu  le  beau 
Sans  rien  de  triste. 

Joignant  les  mains,  les  yeux  heureux 

Sous  le  voile  des  paupières. 
Elle  a  des  rêves  amoureux 
Dans  ses  prières. 


CHARLES  GROS.  V3 


Sous  les  plis  lourds  du  vêtement 

La  chair  apparaît  rebelle, 
N'oubliant  pas  complètement 
Qu'elle  était  belle. 

Ramenés  sur  le  sein  glacé 

Ces  bras,  en  d'étroites  manches, 

Rêvent  l'amant  qu'ont  enlacé 
Leurs  chaînes  blanches. 

Le  lévrier,  comme  autrefois 

Attendant  une  caresse. 
Dort  blotti  contre  les  pieds  froids 
De  sa  maîtresse. 

Tout  le  passé  revit.  Je  vois 

Les  splendeurs  seigneuriales, 
Les  écussons  &  les  pavois 
Des  grandes  salles, 

Les  hauts  plafonds  de  bois,  bordés 

D'emblématiques  sculptures, 
Les  chasses,  les  tournois  brodés 
Sur  les  tentures. 

En  son  fauteuil,  sans  nul  souci 

Des  gens  dont  la  chambre  est  pleine, 
A  quoi  peut  donc  rêver  ainsi 
La  châtelaine > 


314  PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Ses  yeux,  où  brillent  par  moment 

Des  fiertés  intérieures, 
Lisent  mélancoliquement 
Un  livre  d'heures. 

Quand  une  femme  rêve,  ainsi 

Fière  de  sa  beauté  rare. 
C'est  quelque  drame  sans  merci 
Qui  se  prépare. 

Peut-être  à  temps,  bien  qu'en  sa  tleur. 

Celle-ci  fut  mise  en  terre. 
Sa  mort  est  le  moindre  malheur 
Qu'elle  ait  pu  faire. 

Son  amant  n'a  pas  vu  ternir, 

Au  souffle  de  l'infidèle, 
La  pureté  du  souvenir 
Qu'il  avait  d'elle. 

La  mort  n'a  pas  atteint  le  beau. 

La  chair  perverse  est  tuée; 
Mais  la  forme  est,  sur  un  tombeau, 
Perpétuée. 


EUGÈNE     MANUEL 


MYSTICISME 


Mon  esprit,  comme  un  somnambule, 
Hante  la  crête  des  grands  murs. 
Mes  pas  jamais  ne  sont  plus  sûrs 
Qu'au  bord  des  toits  où  je  circule. 

Dans  les  ténèbres  je  vois  clair  : 

Les  yeux  sont  clos,  mais  l'âme  ouverte; 

Et  j'avance  à  la  découverte 

Dans  la  molle  épaisseur  de  l'air. 

Je  ne  vois  rien  que  ma  pensée, 
Qui  me  guide  infailliblement, 
Et  me  fait  poursuivre  en  dormant 
Ma  promenade  commencée. 


3i6  PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Pour  les  périls  plein  de  mépris, 
Je  voyage  de  cime  en  cime, 
Et  je  me  penche  sur  l'abîme. 
Et  je  regarde,  —  &  je  souris. 

Les  lois,  les  problèmes,  les  doutes. 
Je  les  résous  sans  balancer; 
Sur  les  gouffres,  pour  y  passer. 
Je  me  choisis  d'étranges  routes! 

Dans  les  fentes  de  la  cité. 
Qui,  d'en  haut,  me  sont  apparues, 
Tous  les  passants,  au  fond  des  rues, 
Semblent  frappés  de  cécité. 

Noyés  dans  leur  gaz  méphitique. 
Ils  s'acharnent,  sur  le  pavé, 
A  chercher  ce  que  j'ai  trouvé 
Grâce  à  ma  folle  gymnastique! 

Où  les  plus  braves  auraient  peur, 
Je  ne  connais  pas  le  vertige  : 
L'instinct  secret  qui  me  dirige 
Vient  du  ciel,  &  n'est  point  trompeur! 

J'ai  mis  au  feu  mon  dernier  livre  : 
L'horizon  en  est  trop  étroit; 
Et  je  suis  monté  sur  le  toit 
Pour  respirer  enfin,  &  vivre! 


EUGENE   MANUEL.  J17 

Je  vole  aux  destins  qui  viendront, 
Comme  un  navire  à  pleines  voiles; 
Et  je  crois  toucher  les  étoiles 
Dont  la  poussière  est  sur  mon  front! 

J'entends  à  peine  le  murmure 
De  la  misère  &  de  l'erreur, 
Qui  s'agitent  avec  terreur 
Sous  cette  fourmilière  obscure. 

Calme  dans  ma  sécurité, 
Je  berce  ainsi  ma  vie  entière, 
Rêvant  au  bord  d'une  gouttière, 
Quand  le  vide  est  à  mon  côté! 

Mais  surtout  dans  ma  somnolence 
Ne  m'éveillez  pas,  mes  amis! 
Je  suis  parmi  ces  endormis 
Qu'il  faut  laisser  à  leur  silence! 

Je  veux  aller  —  je  ne  sais  où  : 
Mais  si  vos  voix  troublaient  mon  somme, 
Je  tomberais  comme  un  pauvre  homme. 
Et  je  me  casserais  le  cou  ! 


LE   PARNASSE  CONTEMPORAIN. 


LE    MOULE   BRISÉ 


Chaque  être  est,  dans  le  tout,  un  exemplaire  unique  ; 
Avant,  rien  de  semblable;  après,  rien  de  pareil! 
Et  chaque  fois  que  Dieu  crée  &  se  communique, 
C'est  un  enfantement,  ce  n'est  pas  un  réveil. 

Dans  sa  mobilité  partout  la  vie  abonde, 
Sans  pouvoir  revenir  au  chemin  parcouru; 
On  ne  remplace  pas  un  ciron  dans  le  monde  : 
L'être  est  irréparable,  une  fois  disparu! 

Dieu,  qui,  pour  féconder  le  sein  de  la  nature. 
Dans  l'infini  du  temps  a  l'infini  pouvoir, 
Ne  produit  pas  deux  fois  la  même  créature, 
Et  ne  redonne  rien  de  ce  qu'il  a  fait  voir! 

Pour  se  multiplier  toujours,  rien  ne  lui  coûte. 
Excepté  de  refaire  un  être  que  j'aimais. 
Dans  les  âges  futurs  d'autres  naîtront  sans  doute. 
Aussi  beaux,  aussi  bons  :  mais  le  même,  jamais!   * 

Sans  doute,  il  survivra,  cet  être  que  je  pleure; 
Je  puis  le  retrouver  dans  l'obscur  avenir; 
L'instinct  qui  me  l'apprend  ne  saurait  être  un  leurre 
L'âme  peut  commencer,  &  ne  jamais  finir! 


EUGENE   MANUEL.  319 

Mais  dès  qu'elle  a  quitté  l'enveloppe  charnelle, 
Laissant  sa  vague  image  aux  cœurs  irrésolus, 
Dieu  détruit  sans  retour  la  forme  originelle , 
Comme  un  moule  brisé  qui  ne  servira  plus! 

Par  lui  tout  continue  &  rien  ne  recommence; 
Tout  est  nouveau,  tout  change,  au  ciel  comme  ici-bas; 
Il  sème,  &  prodiguant  la  vie  &  la  semence, 
Malgré  l'éternité,  ne  se  répète  pas! 


LE  DERNIER   SALUT 

Vivant,  cet  homme  était  une  âme  basse  &  vile 

Il  avait  insulté,  calomnié,  menti, 

Vendu  sa  conscience  &  trahi  son  parti; 

Ses  mains  gardaient  le  sang  de  la  guerre  civile. 

R,ien  n'avait  fatigué  sa  lâcheté  servile. 
Le  mépris  sur  son  nom  s'était  apesanti. 
Et,  debout  sous  la  honte,  il  n'avait  rien  senti. 
Nul  ne  saluait  plus  Tinfàmc  par  la  ville. 

Dans  l'ombre  s'est  éteint  le  sinistre  vieillard; 
Là-bas  furtivement  s'enfuit  le  corbillard  : 
Pas  un  ami  ne  suit  sa  mémoire  abhorrée. 


320  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


;^|ais,  —  ô  respect  des  morts,  culte  grave  &  profond  ! 
Au  milieu  des  saluts  la  dépouille  ignorée 
S'avance,  &  les  plus  purs  se  découvrent  le  front! 


LE    SPECTRE 

Malheur  à  qui,  tournant  l'angle  d'un  carrefour, 
Insouciant,  sourit  en  coudoyant  le  vice! 
Il  faut  qu'un  noble  cœur  se  révolte  &  frémisse. 
Quand,  le  soir,  apparaît  le  spectre  de  l'amour. 

Il  faut  que  l'âme  honnête  aspire  à  ce  beau  jour 
Où  finira  l'immonde  &  navrant  sacrifice; 
Où  la  fille  du  peuple,  arrachée  au  supplice. 
Sans  effort  marchera  dans  l'honneur  à  5on  tour. 

O  toi,  qui  peux  railler  la  pâle  pécheresse, 
Sans  sonder  à  la  fois  sa  honte  &  sa  détresse. 
Double  cancer,  vivace  au  sein  de  nos  cités, 

A  cet  amour  impur  je  condamne  ta  vie! 

Qu'il  soit  ton  châtiment;  l'autre  amour,  ton  envie! 

Qu'une  vierge  jamais  ne  vienne  à  tes  côtés! 


S2j 


AUGUSTE   BARBIER 


PETITES     EAUX-FORTES 


UNE    COMPARAISON 

Point  de  repos  pour  l'àme  humaine 
Sur  ce  monceau  de  terre  où  nous  sommes  jetés  : 
Les  chagrins  &  les  maux  d'une  incessante  haleine 

Y  soufflent  leur  vapeur  malsaine, 

Et  ce  n'est  que  de  peine  en  peine 
Qu'on  arrive  à  la  fin  de  ses  jours  agités. 
Ainsi  de  l'Océan  l'onde  amère  &  sauvage; 
Remuée  en  tous  sens  par  le  fouet  de  l'orage. 
Elle  écume,  bouillonne  &  n'expire  au  rivage 

Qu'en  flots  plaintifs  &  tourmentés. 

O  mer!  que  sur  ta  sombre  face 
Les  feux  purs  du  soleil  nous  luisent  rarement  ! 
Même  quand,  sous  les  cieux  éclaircis,  la  bonace 

21 


322  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

De  l'orage  efface  la  trace 
Et  permet  à  la  noire  masse  . 
De  refléter  l'azur,  ah!  ce  n'est  qu'un  moment; 
Le  vent  du  sort  mauvais  bientôt  avec  furie 
Se  relève,  &  des  coups  de  son  aile  ennemie 
Pousse  sur  un  écueil  l'esquif  de  notre  vie 
Et  l'y  fracasse  horriblement. 


LE  MEURTRE  DU  REPTILE 

Un  matin,  le  long  d'une  bruyère 

A  l'éclat  tout  vermeil, 
J'aperçus  une  noire  vipère 

Qui  dormait  au  soleil. 
L'animal,  entendant  mon  approche. 

Loin  de  moi  se  posa; 
Mais  soudain  de  mes  doigts  une  roche 

Partit  &  l'écrasa. 
Ah!  me  dis-je  après  le  coup  terrible, 

Fallait-il  mettre  à  mort 
Ce  serpent  qui,  bien  que  très-nuisible. 

Ne  m'avait  fait  nul  tort? 
Il  était  capable  de  morsures 

Cruelles,  mais  sa  dent 
N'eût  usé  de  ses  forces  impures 

Qu'à  son  corps  défendant. 


AUGUSTE   BARBIER.  333 


Je  connais  des  vipères  humaines 

D'un  penchant  plus  malin  : 
Celles-là,  sans  offenses  ni  peines, 

Mordent  soir  &  matin. 
Qu'on  soit  près,  qu'on  soit  loin,  hors  du  monde 

Et  dans  l'ombre  perdu  , 
Faut  toujours  que  leur  venin  immonde 

Sur  vous  soit  répandu. 
O  serpents,  ô  gueules  malfaisantes, 

Vous  valez  encor  mieux 
Que  ma  race  &  les  lèvres  pensantes 

Du  chef-d'œuvre  des  cieux  ! 


CŒNIS 


Dans  les  bois  ténébreux  de  l'infernal  empire 
Cœnis  traîne  à  pas  lents  le  poids  de  ses  douleurs; 
Elle  passe,  revient,  &  jamais  un  sourire 
De  son  front  abattu  n'anime  les  pâleurs. 

Vivante,  elle  eut  l'amour  du  roi  des  eaux  marines, 

Puis  trahie,  elle  obtint  de  son  divin  amant 

La  faveur  d'échanger  ses  grâces  féminines 

Contre  un  sexe  moins  doux  &  plus  fort  au  tourment. 


324 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Jeune  homme  elle  devint ,  mais ,  liélas  !  son  cœur  tendre 
N'en  fut  pas  plus  heureux;  il  battit  de  nouveau 
Pour  une  belle  enfant  qui  ne  put  point  l'entendre , 
Adorant  elle-même  un  autre  jouvenceau. 

Cœnis  au  désespoir  abhorra  la  lumière 
Et  résolut  de  fuir  dans  la  nuit  du  trépas; 
Et  ce  fut  sous  les  traits  de  sa  forme  première 
Que  Cœnis  descendit  aux  lieux  sombres  &  bas. 

Là,  le  cœur  abreuvé  d'amertume  profonde, 
Elle  erre  isolément  &  ne  fait  que  gémir. 
Maudissant  le  destin  qui  ne  la  mit  au  monde 
Que  pour  toujours  aimer  &  toujours  en  souffrir. 

Elle  évite  toute  ombre,  & ,  lorsqu'on  la  contemple ,   ' 
Son  regard  semble  dire  aux  gens  du  noir  séjour  : 
Laissez  en  paix  Cœnis,  le  plus  complet  exemple 
Des  effroyables  jeux  du  tout-puissant  Amour! 

Inspiré  de  Firgile. 


MORT   DE    SAKHAR 

Sakhar,  fils  de  Sharîd,  homme  plein  de  vaillance, 
Dans  un  combat  reçut  au  flanc  un  coup  de  lance; 
La  blessure  n'était  point  bonne,  &,  dans  son  lit, 
Depuis  un  an  bientôt  tristement  il  languit. 


AUGUSTE   BARBIER.  32J 

Sa  femme,  qui  le  soigne  &  qui  le  quitte  à  peine, 
Y  trouve  tant  d'ennuis  qu'elle  l'a  pris  en  haine. 
Il  l'entend  une  fois,  dans  ses  noires  humeurs, 
Répondre  à  la  voisine  en  quôte  de  ses  pleurs  : 
<(  Tu  demandes  comment  va  cette  maladie, 
Ce  qu'il  devient,  hélas!  que  te  dirai-)e,  amie? 
Ce  n'est  pas  un  vivant  qui  vous  fasse  espérer. 
Même  un  mort  qu'à  l'oubli  le  cœur  puisse  livrer  : 
Vraiment,  cet  homme-là  me  rend  la  vie  amère!  » 
Au  contraire,  lorsqu'on  interrogeait  sa  mère. 
Elle  disait  :  «  Ayez  comme  moi  de  l'espoir, 
Allah  le  guérira,  si  tel  est  son  vouloir.  » 
Sakhar,  qui  les  avait  l'une  &  l'autre  entendues. 
Laissa  partir  ces  vers  de  ses  lèvres  mordues  : 

«  Pour  sa  mère  Sakhar  n'est  jamais  un  ennui. 
Mais  Soulayma,  sa  femme,  est  sans  pitié  pour  lui. 

((  Que  méprisé  par  tous  il  tombe  en  la  misère 
Celui  qui  met  sa  femme  au  niveau  de  sa  mère! 

«  Je  voudrais  bien  frapper  encor  quelque  bon  coup. 
Mais  l'onagre  épuisé  ne  se  tient  plus  debout. 

«  Ah!  je  ne  croyais  pas  devenir  ce  cadavre 
Qui  te  lasse  l'épaule,  ô  femme,  &  qui  te  navre; 

u  Oui,  certes,  je  comptais  sur  un  plus  prompt  trépas; 
Mais  comme  l'on  se  flatte  &  se  trompe  ici-bas! 


326  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

«  Je  réveille  en  mourant  le  brave  qui  sommeille; 
Qu'il  comprenne  ma  voix,  s'il  n'est  point  sans  oreille!» 

Après  bien  des  douleurs,  un  grand  bourlet  de  chair 

Se  forma  sur  la  plaie;  on  lui  dit  :  «  Ami  cher, 

Nous  aurions  pour  ta  vie  encor  de  l'espérance 

Si  tu  laissais  couper  cette  forte  excroissance, 

—  Faites,  leur  dit  Sakhar,- ainsi  qu'il  vous  plaira;  » 

On  coupa  le  bourlet  &  Sakhar  expira. 

Imité  du  vieil  arabe. 


DEUX  VIEUX   SONNETS 
I 

MICHEL-ANGE   AU   DANTE. 

Descendu  de  ce  monde  aux  pays  ténébreux, 
Dante  vit  de  l'Enfer  les  royaumes  rebelles, 
Puis,  au  séjour  céleste  élevé  sur  les  ailes 
De  l'âme,  il  nous  en  iit  le  récit  merveilleux. 

Astre  aux  puissants  rayons,  il  découvrit  aux  yeux 

Des  aveugles  humains  les  choses  éternelles. 

Et  reçut  pour  le  don  de  ces  lumières  belles 

1^  prix  que  trop  souvent  Ton  paye  aux  plus  fameux. 


AUGUSTE   BARBIER.  327 

Sa  grande  œuvre  fut  mal  accueillie  &  comprise, 
Ainsi  que  son  amour  d'un  peuple  sans  franchise 
Et  du  juste  toujours  ennemi  résolu. 

Ah!  que  ne  suis-je  né  pour  un  destin  semblable! 
J'eusse  au  sort  le  plus  doux,  le  plus  haut,  le  plus  stable, 
Préféré  son  exil  amer  &  sa  vertu. 


II 

SHAKSPEARE   A   SON   AMIE. 

Las  de  ce  que  je  vois,  je  crie  après  la  mort; 
Car  je  vois  la  candeur  en  proie  au  vil  parjure, 
Le  mérite  en  haillons  deshérité  du  sort, 
Et  l'incapacité  couverte  de  dorure, 

La  pudeur  virginale  aux  bras  de  la  luxure, 
Au  siège  de  l'honneur  l'intrigue  allant  s'asseoir. 
L'esprit  fort  appelant  sottise  la  droiture. 
L'art  divin  bâillonné  par  la  main  du  pouvoir. 

L'ignorance,  en  docteur,  contrôlant  le  savoir, 
Sous  le  fourbe  boiteux  le  fort  manquant  d'haleine. 
Le  rire  injurieux  flétrissant  le  devoir. 
Le  bien,  humble  soldat,  &  le  mal,  capitaine  : 

Oui,  las  de  tout  cela,  je  rinirais  mes  jours. 
N'était  que  de  mourir  c'est  quitter  mes  amours. 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


SATURNE 


Un  beau  soir,  par  une  lunette 
Je  contemplais  les  vastes  cieux 
Et  voyais  là  chaque  planète 
Suivre  son  cours  mystérieux, 
La  plus  distante  de  la  terre, 
Saturne  à  l'imposante  sphère , 
Captivait  surtout  mes  pensers , 
Et  sur  sa  rondeur  lumineuse, 
D'une  façon  presque  fiévreuse, 
Je  tenais  mes  regards  fixés. 

Comme  un  roi  dans  les  plaines  brunes 
De  l'incommensurable  éther, 
L'astre,  entouré  de  ses  huit  lunes 
Et  de  son  anneau  de  feu  clair. 
Répandait  un  éclat  suprême. 
Et  les  rais  de  son  diadème 
Lui  donnaient  tant  de  majesté 
Que  mon  âme,  toute  ravie, 
Sur  ces  brillants  signes  de  vie 
Bâtissait  maint  rêve  enchanté. 

Qui  sait,  là  haut,  ce  qui  se  passe, 
Disais-je  en  mon  étonnement, 


AUGUSTE   BARBIER.  339 

Et  si  cette  île  de  l'espace 
N'est  pas  un  refuge  charmant? 
Qui  sait,  là,  si  notre  existence 
Plus  robuste  ne  recommence 
Sur  un  meilleur  terrain  ses  pas? 
Qui  sait  surtout,  ô  ma  pauvre  âme. 
Si,  transfuge  d'un  corps  sans  flamme. 
Ton  vol  ne  s'y  tournera  pas?* 

Là,  peut-être  que  l'on  ne  trouve 

Qu'un  ciel  toujours  plein  de  splendeur. 

Un  climat  tixe  où  l'on  n'éprouve 

Ni  trop  de  froid  ni  trop  d'ardeur; 

Là,  peut-être  que  la  nature 

Récompense  toute  culture 

Par  une  ample  fertilité 

Qui  ne  demande  point  à  l'homme 

Des  labeurs  de  bête  de  somme 

Et  des  nuits  d'âpre  anxiété. 

Là,  peut-être  bien  que  l'on  s'aime 

D'un  unique  &  sincère  amour 

Qui  résiste  à  l'âge  lui-même 

Et  ne  s'éteint  qu'avec  le  jour. 

Là,  peut-être  que  la  faiblesse, 

Moins  victime  de  la  rudesse. 

Se  voit  plus  souvent  secourir; 

Peut-être  enfin  qu'en  la  mêlée  ' 

Des  vivants  &  dans  leur  foulée 

On  se  fait  beaucoup  moins  souffrir... 


330 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


O  Dieu  !  si  ce  rêve  que  dore 

Ma  pensée  est  un  fait  réel, 

Et  si  mon  âme  ailleurs  encore 

Doit  prendre  un  vêtement  charnel, 

Conduis-la  sur  ce  point  extrême 

De  notre  radieux  système, 

Et  là,  permets  qu'en  liberté 

Elle  puisse  une  fois  connaître 

Un  peu  de  ton  bonheur,  grand  Etre, 

La  vie  avec  sérénité. 


STEPHANE   MALLARME 


FRAGMENT   D'UNE   ETUDE   SCENIQUE   ANCIENNE 


POEME    DE    HÉRODIADE 


LA    NOURRICE. 


Tu  vis!  OU  vois- je  ici  l'ombre  d'une  princesse? 
A  mes  lèvres  tes  doigts  &  leurs  bagues,  &  cesse 
De  marcher  dans  un  âge  ignoré! 

HERODIADE. 

Reculez. 
Le  blond  torrent  de  mes  cheveux  immaculés, 
Quand  il  baigne  mon  corps  solitaire,  le  glace 
D'horreur,  &  mes  cheveux  que  la  lumière  enlace 
Sont  immortels.  O  femme,  un  baiser  me  tùrait 
Si  la  beauté  n'était  la  mort. 

Par  quel  attrait 
Menée,  &  quel  matin  oublié  des  prophètes 


332 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Verse  sur  les  lointains  mourants  ses  tristes  fêtes, 

Le  sais-jer*  Tu  m'as  vue,  ô  nourrice  d'hiver, 

Sous  la  lourde  prison  de  pierres  &  de  fer 

Où  de  mes  vieux  lions  traînent  les  siècles  fauves 

Entrer,  &  je  marchais,  fatale,  les  mains  sauves. 

Dans  le  parfum  désert  de  ces  anciens  rois. 

Mais  encore  as-tu  vu  quels  furent  mes  effrois  ? 

Je  m'arrête  rêvant  aux  exils,  &  j'effeuille, 

Comme  près  d'un  bassin  où  le  jet  d'eau  m'accueille. 

Les  pâles  lys  qui  sont  en  moi ,  tandis  qu'épris 

De  suivre  du  regard  les  languides  débris 

Descendre  à  travers  ma  rêverie  en  silence, 

Les  bêtes  de  ma  robe  écartent  l'indolence 

Et  regardefit  mes  pieds  qui  calmeraient  la  mer. 

Calme,  toi,  les  frissons  de  ta  sénile  chair. 
Viens,  &  ma  chevelure  imitant  les  manières 
Trop  farouches  qui  font  votre  peur  des  crinières. 
Aide-moi,  puisqu' ainsi  tu  n'oses  plus  me  voir, 
A  me  peigner  nonchalamment  dans  un  miroir. 

LA     NOURRICE. 

Sinon  la  myrrhe  gaie  en  ses  bouteilles  closes. 
De  l'essence  ravie  aux  vieillesses  de  roses 
Voulez-vous,  mon  enfant,  essayer  la  vertu 
Funèbre;^ 

HERODIADE. 

Laisse  là  ces  parfums!  Ne  sais-tu 
Que  je  les  hais,  nourrice,  &  veux-tu  que  je  sente 


STEPHANE   MALLARME. 


îîî 


Leur  ivresse  noyer  ma  tête  languissante > 

Je  veux  que  mes  cheveux,  qui  ne  sont  pas  des  fleurs 

A  répandre  l'oubli  des  humaines  douleurs. 

Mais  de  l'or,  à  jamais  vierge  des  aromates, 

Dans  leurs  éclairs  cruels  &  dans  leurs  pâleurs  mates, 

Conservent  la  froideur  stérile  du  métal, 

Vous  ayant  reflétés,  joyaux  du  mur  natal. 

Armes,  vases,  depuis  ma  solitaire  enfance! 

LA     NOURRICE. 

Pardon  !  l'âge  effaçait,  reine,  votre  défense 

De  mon  esprit  pâli  comme  un  vieux  livre,  ou  noir... 

HERODIADE. 

Assez!  Tiens  devant  moi  ce  miroir. 

O  miroir! 
Eau  froide  par  l'ennui  dans  ton  cadre  gelée. 
Que  de  fois,  &  pendant  les  heures,  désolée 
Des  songes  &  cherchant  mes  souvenirs  qui  sont 
Comme  des  feuilles  sous  ta  glace  au  trou  profond. 
Je  m'apparus  en  toi  comme  une  ombre  lointaine. 
Mais,  horreur!  des  soirs,  dans  ta  sévère  fontaine. 
J'ai  de  mon  rêve  épars  connu  la  nudité! 

Nourrice,  suis-je  belle? 

LA     NOURRICE. 

Un  astre,  en  vérité  ; 
Mais  cette  tresse  tombe... 

HERODIADE. 

Arrête  dans  ton  crime. 


334  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Qui  refroidit  mon  sang  vers  sa  source;  &  réprime 
Ce  geste,  impiété  fameuse.  Ah  !  conte-moi 
Quel  sûr  démon  te  jette  en  ce  sinistre  émoi  : 
Ce  baiser,  ces  parfums  offerts,  &,  le  dirai-je? 
O  mon  cœur,  cette  main  encore  sacrilège. 
Car  tu  voulais,  je  crois,  me  toucher,  sont  un  jour 
Qui  ne  finira  pas  sans  malheur  sur  la  tour... 
O  tour  qu'Hérodiade  avec  effroi  regarde  ! 

LA    NOURRICE. 

Temps  bizarre,  en  effet,  de  quoi  le  ciel  vous  garde  ! 
Vous  errez,  ombre  seule  &  nouvelle  fureur. 
Et  regardant  en  vous,  vraiment,  avec  terreur; 
Mais  pourtant  adorable  autant  qu'une  Immortelle, 
O  mon  enfant,  &  belle  affreusement,  &  telle 
Que... 

HÉRODIADE. 

Mais  n'allais-tu  pas  me  toucher? 

LA    NOURRICE. 

...  J'aimerais 
Etre  à  qui  le  Destin  réserve  vos  secrets. 

HERODIADE. 

Oh!  tais-toi! 

LA     NOURRICE. 

Viendra- t-il  parfois > 

HERODIADE. 

Etoiles  pures, 
N'entendez  pas! 


STÉPHANE  MALLARME.  335 

LA     NOURRICE. 

Comment,  sinon  parmi  d'obscures 
Epouvantes,  songer  plus  implacable  encor 
Et  comme  suppliant  le  dieu  que  le  trésor 
De  votre  grâce  attend!  Et  pour  qui,  dévorée 
D'angoisse,  gardez-vous  la  splendeur  ignorée 
Et  le  mystère  vain  de  votre  ètrc'> 

HERODIADL. 

Pour  moi. 

LA     NOURRICE. 

Triste  fleur  qui  croît  seule  &  n'a  pas  d'autre  émoi 
Que  son  ombre  dans  l'eau  vue  avec  atonie! 

HÉRODIADE. 

Va!  garde  ta  pitié  comme  ton  ironie! 

LA     NOURRICE. 

Toutefois  expliquez  :  oh!  non,  naïve  enfanl. 
Décroîtra,  quelque  jour,  ce  dédain  triomphant... 

HÉRODIADE. 

Mais  qui  me  toucherait,  des  lions  respectée.^ 
Du  reste,  je  ne  veux  rien  d'humain,  &,  sculptée, 
Si  tu  me  vois  les  yeux  perdus  au.t  paradis, 
C'est  quand  je  me  souviens  de  ton  lait  bu  jadis. 

LA     NOURRICE. 

Victime  lamentable  à  son  destin  offerte! 


336  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

HERODIADE. 

Oui,  c'est  pour  moi,  pour  moi,  que  je  fleuris,  déserte! 
Vous  le  savez,  jardins  d'améthyste,  enfouis 
Sans  fin  dans  de  savants  abîmes  éblouis, 
Ors  ignorés,  gardant  votre  antique  lumière 
Sous  le  sombre  sommeil  d'une  terre  première, 

Vous,  pierres  où  mes  yeux  comme  de  purs  bijoux 

Empruntent  leur  clarté  mélodieuse,  &  vous. 

Métaux  qui  donnez  à  ma  jeune  chevelure 

Une  splendeur  fatale  en  sa  massive  allure! 

Quant  à  toi,  femme  née  en  des  siècles  malins 

Pour  la  méchanceté  des  antres  sibyllins. 

Qui  parles  d'un  mortel  devant  qui,  des  calices 

De  mes  robes,  arôme  aux  farouches  délices. 

Sortirait  le  frisson  blanc  de  ma  nudité, 

Prophétise  que  si  le  tiède  azur  d'été, 

Pour  lequel  par  instants  la  femme  se  dévoile, 

Me  voit  dans  ma  pudeur  grelottante  d'étoile, 

Je  meurs! 

J'aime  l'horreur  d'être  vierge  &  je  veux 
Vivre  parmi  l'effroi  que  me  font  mes  cheveux, 
Pour,  le  soir,  retirée  en  ma  couche,  reptile 
Inviolé,  sentir  en  la  chair  inutile 
Le  froid  scintillement  de  ta  pâle  clarté. 
Toi  qui  te  meurs,  toi  qui  brûles  de  chasteté,     • 
Nuit  blanche  de  glaçons  &  de  neige  cruelle! 

Et  ta  sœur  solitaire,  ô  ma  sœur  éternelle. 


STEPHANE  MALLARME.  337 

Mon  rêve  montera  vers  toi.  Parfois,  déjà. 

Rare  limpidité  d'un  cœur  qui  le  songea, 

Je  me  crois  seule  en  ma  monotone  patrie. 

Et  tout,  autour  de  moi,  vit  dans  l'idolâtrie 

Dun  miroir  qui  reflète  en  son  calme  dormant 

Hérodiade  au  clair  regard  de  diamant... 

O  charme  dernier,  oui,  je  le  sens,  je  suis  seule! 

LA     NOURRICE. 

Madame,  allez-vous  donc  mourir? 

HÉRODIADF. 

Non ,  pauvre  aïeule, 
Sois  calme,  &,  t'éloignant,  pardonne  à  ce  cœur  dur. 
Mais  avant,  si  tu  veux,  clos  les  volets  :  l'azur 
Séraphique  sourit  dans  les  vitres  profondes. 
Et  je  déteste,  moi,  le  bel  azur! 

Des  ondes 
Se  bercent,  &,  là-bas,  sais-tu  pas  un  pays 
Où  le  sinistre  ciel  ait  les  regards  haïs 
De  Vénus  qui,  le  soir,  brûle  dans  le  feuillage? 
J'y  voudrais  fuir. 

Allume  encore,  —  enfantillage. 
Dis-tu? —  ces  flambeaux  où  la  cire  au  feu  léger 
Pleure  parmi  l'or  pur  quelque  pleur  étranger, 
Et... 

LA     NOURRICE. 

Maintenant! 

HERODIADK. 

Adieu. 


338  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Vous  mentez,  ô  fleur  nue 
De  mes  lèvres! 

J'attends  une  chose  inconnue, 
Ou,  peut-être,  ignorant  le  mystère  &  vos  cris, 
Jetez-vous  les  sanglots  suprêmes  &  meurtris 
D'une  enfance  sentant  parmi  les  rêveries 
Se  séparer  entin  ses  froides  pierreries. 


S 

^ 


LOUIS    MÉNARD 


SONNETS    MYSTIQUES 


CIRCÉ 


Douce  comme  un  rayon  de  lune ,  un  son  de  lyre , 
Pour  dompter  les  plus  forts  elle  n'a  qu'à  sourire. 
Les  magiques  lueurs  de  ses  yeux  caressants 
Versent  l'ardente  extase  à  tout  ce  qui  respire. 

Les  grands  ours ,  les  lions  fauves  &  rugissants 
Lèchent  ses  pieds  d'ivoire  ;  un  nuage  d'encens 
L'enveloppe;  elle  chante,  elle  enchaîne,  elle  attire, 
La  Volupté  sinistre  aux  philtres  tout-puissants. 


Sous  le  joug  du  désir,  elle  traîne  à  sa  suite 
L'innombrable  troupeau  des  êtres,  les  charmant 
Par  son  regard  de  vierge  &  sa  bouche  qui  ment, 


340  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Tranquille,  irrésistible.  Ah!  maudite,  maudite, 
Puisque  tu  changes  l'homme  en  bête,  au  moins  endors 
Dans  nos  cœurs  pleins  de  toi  la  honte  &  le  remords. 


ICARE 

J'ai  souvent  répété  les  paroles  des  sages, 
Que  tout  bonheur  humain  se  paye  &  qu'il  vaut  mieux. 
Libre  &  fort,  dans  la  paix  immobile  des  Dieux, 
Voir  la  vie  à  ses  pieds  du  bord  calme  des  plages. 

Mais  maintenant  l'abîme  a  fasciné  mes  yeux; 
Je  voudrais,  comme  Icare,  au-dessus  des  nuages. 
Vers  la  zone  de  flamme  où  germent  les  orages 
M'élancer  &  mourir  quand  j'aurai  vu  les  cieux. 

Je  sais,  je  sais  déjà  tout  ce  que  vous  me  dites, 
Mais  la  vision  sainte  est  là  ;  je  veux  saisir 
Mon  rêve,  &,  sous  le  ciel  embrasé  du  désir. 

Braver  la  soif  ardente  &  les  iièvres  maudites . 

Et  les  remords  sans  fin,  pour  ce  bonheur  d'un  jour. 

Le  divin,  l'infini,  l'insatiable  amour. 


LOUIS    MENARD.  341 


RÉSIGNATION 


C'est  une  pauvre  vieille,  humble,  le  dos  voûté. 
Autrefois  on  l'aimait ,  on  s'est  tué  pour  elle. 
Qui  sait?  peut-être  un  jour  tu  seras  regretté 
De  celle  qui  dit  :  non,  maintenant  qu'elle  est  belle. 

Elle  aussi  vieillira,  puis  l'ombre  universelle 

La  noîra,  comme  toi,  dans  son  immensité. 

Il  faut  que  les  grands  Dieux,  pour  leur  œuvre  éternelle, 

Reprennent  le  bonheur  qu'ils  nous  avaient  prêté. 

Nous  sommes  trop  petits  dans  l'ensemble  des  choses  ; 

La  nature  mûrit  ses  blés ,  fleurit  ses  roses 

Et  dédaigne  nos  vœux,  nos  regrets  ,  nos  efforts. 

Attendons,  résignés,  la  lin  des  heures  lentes; 

Les  étoiles,  là-haut,  roulent  indifférentes; 

Qu'elles  versent  l'oubli  sur  nous  ;  heureux  les  morts  ! 


342  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LE   RISHI 


Dans  la  sphère  du  nombre  &  de  la  différence , 
Enchaînés  à  la  vie,  il  faut  que  nous  montions, 
Par  l'échelle  sans  fin  des  transmigrations, 
Tous  les  degrés  de  l'être  &  de  l'intelligence. 

Grâce,  vie  infinie,  assez  d'illusions, 

Depuis  l'éternité  ce  rêve  recommence. 

Quand  donc  viendra  la  paix,  la  mort  sans  renaissance? 

N'est-il  pas  bientôt  temps  que  nous  nous  reposions  > 

Le  silence,  l'oubli,  le  néant  qui  délivre, 
Voilà  ce  qu'il  me  faut;  je  voudrais  m'afiranchir 
Du  mouvement,  du  lieu,  du  temps,  du  devenir; 

Je  suis  las,  rien  ne  vaut  la  fatigue  de  vivre. 
Et  pas  un  paradis  n'a  de  bonheur  pareil , 
Nuit  calme,  nuit  bénie,  à  ton  divin  sommeil. 


LOUIS  MENARD.  343 


L'ATHLÈTE 


Je  suis  initié,  je  connais  le  mystère 
De  la  vie  :  une  arène  où  l'immortalité 
Est  le  prix  de  la  lutte,  &  je  m'y  suis  jeté 
Librement,  voulant  naître  &  vivre  sur  la  terre. 

Les  héros  demi -dieux  ont  souffert  &  lutté 
Pour  conquérir  au  ciel  leur  place  héréditaire  : 
Que  la  lutte  virile  &  la  douleur  austère 
Trempent  comme  l'airain  ma  libre  volonté. 

Suivons  sans  peur  le  cours  de  nos  métempsycoses 

Et  de  l'ascension  montons  le  dur  chemin , 

Sous  les  yeux  de  nos  morts  qui  nous  tendent  la  main. 

Ils  recevront,  du  haut  de  leurs  apothéoses, 
Dans  rOlympe  étoile  conquis  par  leur  vertu , 
L'âme  qui  combattra  comme  ils  ont  combattu. 


344  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


LE   SOIR 


Plus  fraîche  qu'un  parfum  d'avril  après  l'hiver , 
L'espérance  bénie  arrive  &  nous  enlace, 
La  menteuse  éternelle,  avec  son  rire  clair 
Et  ses  folles  chansons  qui  s'égrènent  dans  l'air. 

Mais  comme  on  voit,  la  nuit,  sous  le  flot  noir  qui  passe, 
^^liiser  les  pâles  feux  des  étoiles  de  mer. 
Tous  nos  rêves  ailés,  dans  le  lugubre  espace, 
Disparaissent  à  l'heure  où  l'espérance  est  lasse. 

En  vain  on  les  rappelle ,  on  tend  les  bras  vers  eux , 

Les  fantômes  bénis  s'en  vont  silencieux 

Par  le  chemin  perdu  des  paradis  qu'on  pleure. 

Ah!  mon  ciel  était  là,  je  m'en  suis  aperçu 

Trop  tard,  l'ange  est  parti,  j'ai  laissé  passer  l'heure. 

Et  maintenant  tout  est  fini  :  si  j'avais  su  ! 


LOUIS  MENARD.  345 


stoïcisme 


Sois  fort,  tu  seras  libre;  accepte  la  souffrance 
Qui  grandit  ton  courage  &  t'épure;  sois  roi 
Du  monde  intérieur  &  suis  ta  conscience , 
Cet  infaillible  Dieu  que  chacun  porte  en  soi. 

Espères-tu  que  ceux  qui,  par  leur  providence, 
Guident  les  sphères  d'or,  vont  violer  pour  toi 
L'ordre  de  l'univers >  Allons,  souffre  en  silence, 
Et  tâche  d'être  un  homme  &  d'accomplir  ta  loi. 

Les  grands  Dieux  savent  seuls  si  l'âme  est  immortelle  ; 
Mais  le  juste  travaille  à  leur  œuvre  éternelle, 
Fût-ce  un  jour,  leur  laissant  le  soin  de  l'avenir, 

Sans  rien  leur  envier;  car  lui,  pour  la  justice. 

Il  offre  librement  sa  vie  en  sacrifice, 

Tandis  qu'un  Dieu  ne  peut  ni  souffrir  ni  mourir. 


CLAUDIUS   POPELIN 


SOIR   D'ÉTÉ 

Je  la  suivais,  frôlant  du  pied  sa  robe  blanche 
Qui  traînait  en  longs  plis  sur  les  herbes  du  pré, 
Et  livrait  le  secret  des  lignes  de  sa  hanche 
Aux  regards  alanguis  de  Vesper  empourpré. 

Elle  allait...  &  sa  main  qui  sortait  de  sa  manche 
Toute  mignonne  &  douce,  oiseau  d'ivoire  ambré, 
D'un  geste  de  statue  élevait  une  branche 
Qu'elle  avait  arrachée  aux  touffes  du  fourré. 

La  belle  indifférente ,  elle  marchait  sereine 
Et  ne  se  doutait  pas  que  la  rive  était  pleine 
D'effluves  embrasés  par  les  folles  amours  ; 

Car  j'ai  bien  entendu,  moi,  sous  les  feuilles  jaunes. 
Soupirer  le  dieu  Pan  &  chuchoter  les  faunes; 
Mais  ils  n'y  pensent  plus,  &  j'en  rêve  toujours. 


348  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 


CÉSAR    BORGIA 


A  cheval  &  frisé  comme  un  jeune  garçon, 
César  Borgia ,  le  prince  au  visage  impassible , 
Sur  des  hommes  vivants,  pour  tirer  à  la  cible, 
S'avance  l'arc  en  main  &  la  trousse  à  l'arçon. 

Les  malheureux  sont  là  courbés  sous  le  frisson, 
Effarés  &  fuyant  la  boucherie  horrible. 
Lui,  cependant,  sourit  de  voir  ces  gens  qu'il  crible 
Tomber  sur  le  pavé  d'une  étrange  façon. 

Le  pape,  de  plaisir,  se  pâme  à  la  fenêtre. 
Madonna  Lucrezia,  la  fille  de  ce  prêtre. 
Fait  à  l'incestueux  un  signe  dérobé; 

Et  la  rouge  séquelle  &  le  protonotaire 
Affirment  contempler  Apollon  Sagittaire 
Perçant  de  ses  traits  d'or  les  fils  de  Niobé. 


CLAUDIUS   POPELIN.  349 


CAVE    AMOREM 


Lorsque  la  sympathie,  en  ses  palais  dorés, 
Berce  les  cœurs  épris  entre  ses  ailes  blanches , 
L'amour  &  l'amitié  ployant  leurs  vertes  branches 
Sur  eux  font  incliner  leurs  beaux  fruits  diaprés. 

Mais  combien,  tout  d'abord,  sont,  hélas I  enivrés 
Qui  s'en  vont  préférant  les  pavots  aux  pervenches, 
L'amour  sur  ses  versants  labourés  d'avalanches 
A  lamitié  bénie  en  ses  vallons  sacrés. 

Ils  s'embarquent  joyeux  sur  l'océan  des  rêves 
Au  matin  de  la  vie ,  mais  le  soir ,  sur  les  grèves , 
Naufragés  du  bonheur,  ils  gisent  déchirés. 

L'amour  ne  rend  jamais  que  des  morts  à  la  rive. 
Pour  moi,  que  j'en  ai  vu  flotter  à  la  dérive, 
Hélas!  que  j'en  ai  vu  de  ces  énamourés! 


350  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


LA  LEÇON  DE  CANUT  LE  GRAND 


Canut,  dominateur  du  vaste  océan  noir, 
Souverain  absolu  de  toute  l'Angleterre, 
Conquérant  redouté  des  princes  de  la  terre , 
Canut  sur  le  rivage  une  fois  vint  s'asseoir. 

En  présence  des  grands  il  se  mit  là  pour  voir 
Si  la  puissance  humaine  était  une  chimère, 
Un  souffle,  une  fumée,  un  nuage  éphémère. 
Le  sage  apprit  bientôt  ce  qu'il  voulait  savoir  ; 

Car  les  flots,  soulevant  leur  écumeuse  bave. 
L'osèrent  flageller  tout  ainsi  qu'un  esclave. 
Lui  qui  portait  le  sceptre  &  qui  dictait  la  loi  ! 

Alors  le  fils  de  Svèn  à  la  barbe  fourchue 
Se  leva,  contemplant  sa  majesté  déchue. 
Et,  jetant  sa  couronne,  il  dit  :  «  Dieu  seul  est  roi. 


CLAUDIUS  POPELIN.  551 


THÉO 


Plus  grave  qu'un  Sachem,  Théo,  dans  sa  demeure, 
Fume  avec  ses  amis  le  calumet  de  paix. 
Un  nuage  azuré,  suspendu  comme  un  dais. 
Se  balance  léger  sur  les  fronts  qu'il  effleure. 

Bons  propos  &  devis  font  la  chère  meilleure. 
Le  hardi  paradoxe,  à  table,  aide  au  palais; 
Sur  sa  nappe  accoudé,  ce  maître  Rabelais 
Égrène,  en  discourant,  le  chapelet  de  l'heure. 

Tous  ses  mots ,  ciselés  au  tranchant  du  savoir, 
Dans  le  quartz  éternel  des  onyx  &  des  prases. 
Constellent,  chatoyants,  le  brocart  de  ses  phrases. 

Et  moi,  son  hôte,  alors,  j'ai  coutume  de  voir 
Dans  la  pénombre,  autour  du  cercle  des  convives. 
Les  Grâces  souriant  aux  Muses  attentives. 


352 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


GASTON   DE   FOIX 


Ses  cheveux  sont  rougis  d'un  flot  de  sang  vermeil; 
De  ses  lèvres  en  fleur  s'envole  un  dernier  râle; 
Ainsi  qu'un  lis  fauché,  le  jeune  héros  pâle 
Dort,  sur  des  étendards,  de  l'éternel  sommeil. 

Le  chapelain,  de  l'âme  évoquant  le  réveil, 
Devant  le  trépassé  chante  de  sa  voix  mâle  ; 
Les  rudes  lansquenets,  tout  bronzés  par  le  hâle, 
Entourent,  à  genoux,  le  funèbre  appareil. 

Et,  de  deuil  suffoqués,  les  vaillants  capitaines. 
Sur  le  mort  inclinant  leurs  figures  hautaines. 
Viennent  baiser  sa  main  blanche  comme  un  paros. 

Car  le  preux  qui  se  vient  d'endormir  dans  la  gloire 
Aux  accents  des  clairons  qu'emboucha  la  victoire, 
C'est  Gaston  de  Nemours,  prince  plus  beau  qu'Éros. 


CLAUDIUS   POPtLlN.  35) 


MEMENTO  VIVERE 


Sur  le  fleuve  d'oubli,  feuillages  d'or  sèches, 

Tous  nos  moments  heureux  s'en  vont  loin  de  nos  rives. 

Le  temps  disperse  au  loin  les  heures  fugitives 

Ainsi  qu'un  tourbillon  d'oiseaux  effarouchés. 

Mordons  à  belles  dents  aux  fruits  sur  nous  penchés; 
Laissons-nous  entraîner  aux  douces  récidives. 
Sans  doute,  ce  matin,  nous  sommes  des  convives, 
Mais  ce  soir,  à  ma  chère,  où  serons-nous  couchés? 

Ah!  tenez,  gardons-nous  de  perdre  une  caresse, 
Un  sourire,  un  regard,  l'ombre  d'une  tendresse. 
Biens  dont  le  cœur  épris  en  tout  temps  s'est  repu. 

Et,  par  Dieu,  n'allons  pas,  gaspillant  nos  secondes. 
Les  égrener  au  vent,  comme  des  perles  rondes 
Qui  tombent  d'un  collier  dont  le  iil  est  rompu. 


2} 


354  PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


LES    DEUX    CHASSEURS 


Par  un  étroit  sentier  des  monts  Hymalaya 

Où  du  ciel  on  entend  les  saints  oAlleluia , 

Deux  hommes  sont  venus  au-devant  l'Un  de  l'autre. 

Le  premier  est  vêtu  de  blanc  comme  un  apôtre, 

Le  second  est  couvert  de  toisons  d'animaux, 

Tous  les  deux  sont  altiers  &  tous  les  deux  sont  beaux. 

«  Où  vas-tu,  voyageur  à  la  tunique  blanche? 
Tu  marches  incliné  comme  une  verte  branche 
Qui  porte  trop  de  fruits  autour  de  ses  rameaux. 

—  Où  vas-tu,  voyageur  aux  vêtements  de  peaux? 
Tu  marches  l'œil  hagard  comme  un  tigre  qui  flaire 
La  trace  des  chevaux  empreinte  en  la  poussière. 

—  Je  vais  par  les  ravins,  &  je  gravis  des  rocs 
Où  les  vautours  géants  s'endorment  sur  des  blocs 
Que  des  glaçons  d'azur  ont  revêtus  de  franges. 

—  Je  vais  sur  les  sommets  causer  avec  les  anges; 
Et  jamais  ne  m'arrête  en  mon  divin  parcours 
Où  je  cherche  sans  cesse,  où  je  trouve  toujours. 


CLAUDIUS    POPELIN.  355 

— Je  vais  dans  l'antre  obscur  au  fond  des  gorges  sombres 
Où  s'en  vont,  l'œil  sanglant,  dans  l'épaisseur  des  ombres, 
Se  blottir  les  grands  loups  à  qui  mes  pas  font  peur. 

—  Moi,  je  vais  dans  l'azur,  dans  le  rêve,  &  mon  cœur 
Aime,  à  travers  l'espace,  à  faire  des  voyages 

Sur  mon  esprit  qui  flotte  ainsi  que  les  nuages. 

—  Moi,  je  ne  cherche  rien  que  la  course  &  le  bond, 
Et  le  vent  qui  mugit  &  l'écho  qui  répond 

Aux  sourds  mugissements  que  pousse  la  panthère. 

—  Moi ,  je  vais  me  plonger  au  sein  de  l'onde  amère 
Où  les  doux  alcyons  bercent  de  leurs  doux  chants 
Les  amours  des  flots  bleus  &  des  soleils  couchants. 

—  Moi,  je  vais  affronter  les  lions  solitaires, 
Et  je  m'endors  tranquille  auprès  des  ossuaires 
Que  les  ours  ont  laissés  sur  le  versant  des  monts. 

—  Moi,  je  vais  éclairant  tous  les  gouffres  profonds; 
Et  je  verse  le  jour  aux  sombres  gémonies, 

Et  je  suis  le  sonneur  des  grandes  harmonies. 

—  Moi ,  du  son  de  mon  cor,  j'ébranle  les  rochers. 
Et,  jusqu'au  fond  du  fleuve  où  passent  les  nochers. 
L'hippopotame  entend  la  voix  de  mes  molosses. 


356  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

—  Moi,  des  chênes  géants,  séculaires  colosses, 
D'aise,  je  fais  vibrer  les  cimes  aux  doux  sons 

Que  la  brise,  en  passant,  emprunte  à  mes  chansons. 
Je  suis  à  qui  gémit  sous  la  lumière  blonde, 
Mon  cœur  est  assez  grand  pour  contenir  le  monde 
Et  mon  âme  est  sans  fond  comme  la  vaste  mer. 

—  Moi,  j'ai  l'âme  de  bronze  &  j'ai  le  cœur  de  fer. 
Et  je  suis  rude  à  l'homme  &  je  n'aime  personne 

Ni  rien,  que  mon  carquois  à  mon  flanc  qui  résonne. 

—  Moi,  je  suis  pour  chacun  le  grand  consolateur, 
Et  quand  je  mets  la  main  sur  le  front  du  malheur, 
Il  y  sent  la  fraîcheur  de  la  rosée  en  larmes. 

— Moi ,  je  n'ai  que  ma  trompe  &  je  n'ai  que  mes  armes. 
Que  mon  épieu  qui  troue  &  ma  lame  qui  mord; 
Lorsque  j'ouvre  la  main,  il  en  tombe  la  mort. 

—  Moi,  sans  cesse  ici-bas  à  l'homme  je  me  fie. 
Et  sans  cesse  ici-bas  l'homme  me  crucifie; 
Mais  je  suis  la  clémence  &  je  suis  le  pardon. 

—  Moi,  je  suis  la  colère  &  je  suis  le  brandon. 
Ainsi  que  le  rayon  qui  ne  va  pas  dans  l'antre. 
En  mon  cœur  endurci  la  pitié  jamais  n'entre. 

—  Moi,  je  suis  le  semeur  de  ce  qui  doit  mûrir 
Et  je  pais  mes  brebis  aux  champs  de  l'avenir. 


CLAUDIUS    POPELIN.  357 


—  Et  moi,  je  suis  le  loup  dans  la  nuit  qui  les  mange. 

—  Moi,  je  suis  le  bras  fort  au  grand  jour  qui  les  venge. 
Arrière,  arrière,  arrière,  à  l'homme  aux  noirs  épieux  ! 
Fléchis,  nuage  obscur,  sous  la  splendeur  des  cieux. 

—  Mon  bon  arc  est  tendu  sous  ma  flèche  rapide; 
Si  tu  crains  du  trépas  la  caresse  livide, 
Voyageur  pâle  &  doux,  recule  devant  moi. 

—  Voyageur  fauve  &  dur,  je  suis  plus  fort  que  toi. 
La  matière  est  livrée  en  pâture  à  la  flamme  ; 
Mon  arc  est  la  pensée,  &  ma  flèche,  c'est  l'âme. 

—  Quoi  !  tu  supporterais  l'éclat  de  mon  regard , 
Qui  fait,  comme  un  serpent,  ramper  le  léopard  ! 
Qui  donc  enfin  es-tu,  voyageur  au  front  blême  r 

—  L'Homme  au  visage  ardent,  qui  donc  es-tu  toi-même? 

—  Je  suis,  dans  les  forêts,  une  rouge  lueur. 
Le  démon  du  combat,  le  bourreau,  le  tueur. 
Le  bras  aux  actions  jamais  intimidées. 

Le  chasseur  d'animaux! 

—  Moi,  le  chasseur  d'idées! 

Et  sur  l'étroit  sentier  des  monts  Himalaya 
Où  du  ciel  on  entend  les  saints  Q/llleluia. 


358  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Les  grands  vautours  posés  en  rond,  comme  des  bornes, 
Ont  pu,  de  leurs  yeux  creux  emplis  de  regards  mornes, 
Voir  reculer  devant  l'homme  au  vêtement  blanc 
L'homme  à  qui  résonnait  un  carquois  sombre  au  flanc. 


EDOUARD    GRENIER 


LA     RIGOLANTE 


Ami,  tu  verras  à  Venise, 
Dans  la  cour  du  palais  ducal, 
Ciselés  d'une  main 'exquise, 
Deux  puits  revêtus  de  métal. 

C'est  là  que,  sveltes,  court-vêtues, 
Tout  le  jour  les  porteuses  d'eau , 
En  découvrant  leurs  jambes  nues, 
Plongent  &  retirent  leur  seau. 


Au  balcon  de  la  haute  loge, 
Malade  &  dévoré  d'ennuis. 
Un  pâle  enfant,  le  fils  du  doge, 
Se  penche  &  regarde  les  puits. 


36o  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Fiévreux,  il  attend  qu'apparaisse 
Une  forme  au  charmant  contour, 
Qui  sur  la  margelle  se  baisse 
Et  se  relève  tour  à  tour. 

Enfin,  à  l'heure  accoutumée. 
Pieds  nus,  chantant  un  gai  refrain. 
Il  contemple  sa  bien-aimée 
Qui  vient  remplir  ses  seaux  d'airain. 

Un  instant  la  vie  &  sa  flamme 
Etincellent  dans  son  regard; 
Puis  tout  s'éteint;  il  perd  son  âme 
Dès  que  la  jeune  fille  part. 

Car  c'est  la  jeune  Bigolante, 
Qui  prit  son  cœur  sans  le  vouloir; 
Et  la  plébéienne  insolente 
Ne  semble  pas  même  le  voir  ! 


II 


Sur  un  lit  à  colonnes  torses, 
Qu'abrite  un  baldaquin  doré. 
Le  fils  du  doge  gît  sans  forces. 
Le  front  morne  &  décoloré. 


EDOUARD    GRENIER.  361 


A  quinze  ans!  à  l'âge  où  la  vie 
Doit  s'épanouir  dans  sa  fleur. 
Où  le  corps  &  l'âme  ravie 
Devraient  ignorer  la  douleur! 

La  dogaresse  consternée 
Consulte  &  pleure  vainement; 
Son  fils  dans  sa  fièvre  obstinée 
Se  meurt  silencieusement. 

«  Oh  !  parle  !  Tu  peux  tout  me  dire. 
As-tu  quelques  chagrins  secrets? 
Va,  tout  ce  que  ton  cœur  désire, 
Tu  l'auras,  je  te  le  promets.  » 

C'est  ainsi  que  la  pauvre  mère 
Prie  &  pleure  au  chevet  du  lit. 
L'enfant  soulève  sa  paupière. 
Rougit,  soupire  &  puis  pâlit. 

Il  murmure  :  a  O  mère  chérie  ! 
Je  vais  te  dire,  je  voudrais, 
Du  balcon  de  la  galerie, 
Voir  encor  la  cour  du  palais.  » 

On  le  couvre  de  blanche  laine. 
De  molle  hermine  &  d'édredon; 
Un  géant  à  la  peau  d'ébène 
L'emporte  comme  un  nourrisson. 


362  LE    PARNASSE  CONTEMPORAIN. 

Sa  mère  auprès  de  lui  tremblante 
Dit  :  «  Rentrons,  voici  le  serein, 

—  Non,  je  veux  voir  la  Bigolante 
Remplir  ses  seaux  au  puits  d'airain,  » 

Elle  vient  enfin,  belle  &  fière 
Sous  son  noir  chapeau  frioulais, 
Et  monte  les  marches  de  pierre, 
Sans  voir  les  hôtes  du  palais. 

«  C'est  assez,  mon  fils,  c'est  trop  même; 
Quittons  l'air  froid  de  cette  cour,,. 

—  Ah  !  ne  vois-tu  pas  que  je  l'aime 
Et  que  je  meurs  de  cet  amour!   » 

Il  s'évanouit,   La  surprise 

Arrête  la  mère  un  instant  : 

«  Qu'on  m'amène  l'enfant  qui  puise!  » 

Dit  la  dogaresse  en  sortant. 


III 


Dans  la  salle  d'or  constellée. 
Etonnée  &  l'œil  ébloui, 
La  jeune  fille  est  installée 
Près  du  jeune  homme  évanoui, 


KDOUARD   GRENIER.  36) 

Son  front  morne  enfin  se  soulève; 
Mais  quand  il  voit  ces  traits  chéris, 
Il  se  croit  le  jouet  d'un  rèvc 
Et  referme  ses  yeux  surpris. 

Puis  il  les  rouvre,  &,  sans  rien  dire, 
Lentement  s'accoude,  &  soudain, 
Pour  voir  si  vraiment  il  délire, 
Au  cher  fantôme  il  tend  la  main. 

O  joie!  Il  sent  une  main  brune. 
Brune,  mais  fine,  où  le  soleil, 
L'eau  des  puits,  l'air  de  la  lagune. 
Ont  laissé  leur  baiser  vermeil. 

Il  la  prend,  l'étreint  &  la  pose 
Sur  son  cœur  satisfait  enfin. 
Alors  de  sa  paupière  close 
Jaillissent  de  longs  pleurs  sans  fin. 

u  Mon  fils,  qu'as-tu  ?  lui  dit  sa  mère. 
Calme-toi,  n'es-tu  pas  heureu-x.^ 
As-tu  quelque  autre  peine  amère.^ 
Dis-nous  encor  ce  que  tu  veux? 

—  Je  ne  veux  rien,  plus  rien  au  monde, 
Ni  même  dans  l'éternité. 
Rien  que  cette  ivresse  profonde 
Que  je  savoure  à  son  côté  ! 


364  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Nous  nous  marîrons!  quelle  fête! 
Et  nous  nous  aimerons  toujours!  » 
La  jeune  fille,  stupéfaite, 
Se  lève,  &  répond  sans  détours, 

En  retirant  sa  main  pressée 
Des  mains  du  pâle  enfant  princier  : 
((  Monseigneur,  je  suis  fiancée, - 
Et  jaime  Azo  le  gondolier.  » 

Il  crie,  une   sanglante  écume 
Monte  à  ses  lèvres  dans  l'effort; 
Le  cœur  brisé  par  l'amertume, 
L'enfant  s'affaisse  &  tombe  mort. 


IV 


A  Saint-Marc,  l'église  ducale. 
Le  fils  du  doge  est  enterré  ; 
Sa  mère,  sous  la  même  dalle, 
A  rejoint  l'enfant  adoré. 

Souvent  auprès  du  mausolée 
On  voit  dans  Fombre  du  pilier 
Pleurer  une  forme  voilée  : 
C'est  la  femme  du  gondolier. 


EDOUARD    GRtNIKR.  )6j 


La  Bigolante  est  toujours  belle; 
Le  temps  n'a  fait  que  l'effleurer. 
Mais  qu'elle  est  pâle!  SoufFre-t-ellei 
Pourquoi  donc  vient-elle  pleurera 

C'est  que  de  la  dalle  glacée 
Un  appel  invincible  sort  ; 
Toute  autre  image  est  effacée  : 
L'enfant  a  vaincu  par  la  mort. 

Elle  l'aime,  &  la  pauvre  femme, 
Désormais  blessée  à  son  tour, 
Languit  &  meurt  pour  la  jeune  âme 
Dont  elle  a  dédaigné  l'amour  ! 


VILLIERS    DE    L'ISLE-ADAM 


A    UNE    GRANDE    FORÊT 


O  pasteurs!  Hespérus  à  lOccident  s'allume; 

II  faut  tenter  la  cime  &  les  feux  de  la  brume! 

Un  bois  plutonien  couronne  ce  rocher, 

Et  je  veux ,  aux  lueurs  des  astres,  y  marcher  ! 

Ma  pensée  habita  les  chênes  de  Dodone; 

La  lourde  clef  du  Rêve  à  ma  ceinture  sonne, 

Et,  détournant  les  yeux  de  ces  âges  mauvais. 

Je  suis  un  familier  du  Silence  —  &  je  vais!... 

Souffles  des  frondaisons.  Esprits  du  lieu  sauvage, 

Flottez,  acres  senteurs  de  l'herbe  après  l'orage! 

Gommes  d'ambre,  coulez  sur  le  tronc  rouge  &  vert 

Des  arbustes!...  chevreuils,  partez,  sous  le  couvert! 

Puisque  le  cri  d'éveil  qui  sort  des  nids  de  mousses  — 

(Grâce  au  minuit  des  bois)  — charme  les  femmes  douces, 

O  Muse,  en  cet  exil  sacré  fuyons  tous  deux! 

Aquilons ,  agitez  les  pins  sur  les  aïeux. 

Qu'ils  reposent  en  paix  sous  vos  lyres  obscures! 

Sur  les  lierres  tombez,  ô  pleurs  d'or  des  ramures!... 


368  LE    PARNASSE   CONTExMPORAIN. 

Miroir  du  rossignol,  la  Source  de  cristal, 

Bruissante,  reluit  sur  le  sable  natal! 

C'est  l'heure  où  le  dolmen  fait  luire  entre  ses  brèches 

Des  monceaux,  aux  tons  d'or  fané,  de  feuilles  sèches. 

La  clairière  s'emplit  de  visages  voilés. 

Au  loin  brillent  les  ifs,  par  la  lune  emperlés; 

Brume  de  diamants,  l'air  fume!  Les  fleurs,  l'herbe 

Et  le  roc  sont  baignés  dans  le  voile  superbe!... 

Gloire  aux  œuvres  des  cieux!  Livrez-moi  vos  secrets, 

Germes,  sèves,  frissons,  ô  limbes  des  forêts!... 


JOSE-MARIA  DE  HEREDIA 


LA   DÉTRESSE   D'ATAHUALLPA 


PROLOGUE 


LES   CONQUERANTS  DE  L'OR 


I 


Après  que  Balboa,  menant  son  bon  cheval 
Par  les  bois  non  frayés,  droit,  d'amont  en  aval, 
Eut,  sur  l'autre  versant  des  Cordillères  hautes, 
Foulé  le  chaud  limon  des  insalubres  côtes 
De  l'Isthme  qui  partage  avec  ses  monts  géants 
La  glauque  immensité  des  deux  grands  Océans, 
Et  qu'il  eut,  s'y  jetant  tout  armé  de  la  berge, 
Planté  son  étendard  dans  cette  écume  vierge. 
Tous  les  aventuriers,  dont  l'esprit  s'entlamma. 
Rêvaient ,  en  arrivant  au  port  de  Panama , 

24 


370  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

De  retrouver,  espoir  cupide  &  magnifique, 

Aux  rivages  dorés  de  la  mer  Pacifique, 

L'Eldorado  promis  qui  fuyait  devant  eux, 

Et,  mêlant  avec  l'or  des  songes  monstrueux, 

De  forcer  jusqu'au  fond  de  ces  torrides  zones 

L'âpre  virginité  des  rudes  Amazones 

Que  n'avait  pu  dompter  la  race  des  héros. 

De  renverser  des  dieux  à  tête  de  taureaux 

Et  de  vaincre,  vrais  iils  de  leur  ancêtre  Hercule, 

lies  peuples  de  l'Aurore  &  ceux  du  Crépuscule. 

Ils  savaient  que,  bravant  ces  illustres  périls, 

Ils  atteindraient  les  bords  où  germent  les  béryls 

Et  Doboyba  qui  comble ,  en  ses  riches  ravines , 

Du  vaste  écroulement  des  temples  en  ruines, 

La  nécropole  d'or  des  princes  de  Zenu; 

Et  que,  suivant  toujours  le  chemin  inconnu 

Des  Indes,  par  delà  les  îles  des  Epices 

Et  la  terre  où  bouillonne  au  fond  des  précipices 

Sur  un  lit  d'argent  fin  la  source  de  Santé, 

Ils  verraient,  se  dressant  dans  un  ciel  enchanté 

Jusqu'au  zénith  brûlé  du  feu  des  pierreries. 

Resplendir  au  soleil  les  vivantes  féeries 

Des  sierras  d'émeraude  &  des  pics  de  saphir 

Qui  recèlent  l'antique  &  fabuleux  Ophir. 

Et  quand  Vasco  Nu  nez  eut  payé  de  sa  tête 
L'orgueil  d'avoir  tenté  cette  grande  conquête. 
Poursuivant  après  lui  ce  mirage  éclatant, 


JOSE-MAIUA    DK    HKREDIA.  371 


Malgré  sa  mort,  la  fleur  des  Cavaliers,  portant 

Le  pennon  de  Castille  écartelc  d'Autriche, 

Pénétra  jusqu'au  fond  des  bois  de  Côte-Riche, 

A  travers  la  montagne  horrible,  ou  navigua 

Le  long  des  noirs  récifs  qui  cernent  Veragua, 

Et  vers  l'est  atteignit,  malgré  de  grands  naufrages. 

Les  bords  où  l'Orénoque,  enflé  par  les  orages. 

Inondant  de  sa  vase  un  immense  horizon, 

Sous  le  fiévreux  éclat  d'un  ciel  lourd  de  poison. 

Se  jette  dans  la  mer  par  ses  cinquante  bouches. 

Enfin  cent  compagnons,  tous  gens  de  bonnes  souches, 

S'embarquèrent  avec  Pascual  d'Andagoya 

Qui,  poussant  encor  plus  sa  course,  côtoya 

Le  golfe  où  l'océan  Pacifique  déferle. 

Mit  le  cap  vers  le  sud,  doubla  l'île  de  Perle 

Et  cingla  devant  lui  toutes  voiles  dehors, 

Ayant  ainsi,  parmi  les  Conquérants  d'alors. 

L'heur  d'avoir  le  premier  fendu  les  mers  nouvelles 

Avec  les  éperons  des  lourdes  caravelles. 

Mais  quand,  dix  mois  plus  tard,  malade  &  déconfit. 

Après  avoir  très-loin  navigué  sans  profit 

Vers  cet  Eldorado  qui  n'était  qu'un  vain  mythe, 

Bravé  cent  fois  la  mort,  dépassé  la  limite 

Du  monde,  ayant  perdu  quinze  soldats  sur  vingt. 

Dans  ses  vaisseaux  brisés  Andagoya  revint, 

Pedrarias  d'Avila  se  mit  fort  en  colère; 

Et  ceux  qui,  sur  la  foi  du  récit  populaire. 


372  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Hidalgos  &  routiers,  s'étaient  tous  rassemblés 

Dans  Panama,  du  coup  demeurèrent  troublés. 

Or  les  seigneurs,  voyant  qu'ils  ne  pouvaient  plus  guère 

Employer  leur  personne  en  actions  de  guerre, 

Partaient  pour  Mexico;  mais  ceux  qui,  n'ayant  rien, 

Étaient  venus  tenter  aux  plages  de  Darien, 

Désireux  de  tromper  la  misère  importune , 

Ce  que  vaut  un  grand  cœur  à  vaincre  la  fortune , 

S'entretenant  à  jeun  des  rêves  les  plus  beaux, 

Restaient,  l'épée  oisive  &  la  cape  en  lambeaux. 

Quoique  tous  bons  marins  ou  vieux  batteurs  d'estrade , 

A  regarder  le  flot  moutonner  dans  la  rade , 

En  attendant  qu'un  chef  hardi  les  commandât. 

Deux  ans  s'étaient  passés ,  lorsqu'un  obscur  soldat 

Qui  fut  depuis  titré  marquis  de  la  Conquête, 

François  Pizarre ,  osa  présenter  la  requête 

D'armer  un  galion  pour  courir  par  delà 

Puerto-Pinas.  Alors  Pedrarias  d'Avila 

Lui  fit  représenter  qu'en  cette  conjoncture 

11  n'était  pas  prudent  de  tenter  l'aventure 

Et  ses  dangers  sans  nombre  &  sans  profit;  d'ailleurs, 

Qu'il  ne  lui  plaisait  point  de  voir  que  les  meilleurs 

De  tous  ses  gens  de  guerre,  en  entreprises  folles. 

Prodiguassent  le  sang  des  veines  espagnoles, 

Et  que  nul  avant  lui ,  de  tant  de  Cavaliers , 

N'avait  pu  triompher  des  bois  de  mangliers 

Qui  croisent  sur  ces  bords  leurs  nœuds  inextricables  ; 

Que,  la  tempête  ayant  rompu  vergues  &  câbles 


JOSE-MARIA   DE  HEREDIA.  373 

A  leurs  vaisseaux  en  vain  si  loin  aventurés, 
Ils  étaient  revenus  mourants,  désemparés, 
Et  trop  heureux  encor  d'avoir  sauvé  leur  vie. 

Mais  ce  conseil  ne  fit  qu'échauffer  son  envie. 
Si  bien  qu'avec  Diego  d'Almagro,  par  contrats, 
Ayant  mis  en  commun  leur  fortune  &  leurs  bras, 
Et  don  Fernan  de  Luque  ayant  fourni  les  sommes. 
En  l'an  mil  &  cinq  cent  vingt-quatre,  avec  cent  hommes, 
Pizarre  le  premier,  par  un  brumeux  matin 
De  novembre,  montant  un  mauvais  brigantin, 
Prit  la  mer,  &  lâchant  au  vent  toute  sa  toile, 
Se  fia  bravement  en  son  heureuse  étoile. 
Mais  tout  sembla  d'abord  démentir  son  espoir. 

Le  vent  devint  bourrasque,  &  jusqu'au  ciel  très-noir 
La  mer  terrible,  enflant  ses  houles  couleur  d'encre. 
Défonça  les  sabords,  rompit  les  mâts  &  l'ancre. 
Et  fit  la  triste  nef  plus  rase  qu'un  radeau. 
Enfin  après  dix  jours  d'angoisse,  manquant  d'eau 
Et  de  vivres ,  sa  troupe  étant  d'ailleurs  fort  lasse , 
Pizarre  débarqua  sur  une  côte  basse. 

Au  bord,  les  mangliers  formaient  un  long  treillis; 
Plus  haut,  impénétrable  &  splendide  fouillis 
De  lianes  en  fleur  &  de  vignes  grimpantes , 
La  berge  s'élevait  par  d'insensibles  pentes 
Vers  la  ligne  lointaine  &  sombre  des  forêts. 


374  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Et  ce  pays  n'était  qu'un  très-vaste  marais. 

Il  pleuvait.  Les  soldats,  devenus  frénétiques 

Par  le  harcèlement  venimeux  des  moustiques 

Qui  noircissaient  le  ciel  de  bourdonnants  essaims, 

Foulaient  avec  horreur,  en  ces  bas-fonds  malsains, 

Des  reptiles  nouveaux  &  d'étranges  insectes , 

Ou  voyaient  émerger  des  lagunes  infectes, 

Sur  leur  ventre  écaillé  se  traînant  d'un  pied  tors. 

Ces  lézards  monstrueux  qu'on  nomme  alligators. 

Et  quand  venait  la  nuit,  sur  la  terre  trempée, 

Dans  leurs  manteaux,  auprès  de  l'inutile  épée, 

Lorsqu  ils  s  étaient  couches,  n  ayant  pour  aliment 

Que  la  racine  amère  ou  le  rouge  piment, 

Sur  le  groupe  endormi  de  ces  chercheurs  d'empires 

Flottait,  crêpe  vivant,  le  vol  mou  des  vampires, 

Et  ceux-là  qu'ils  marquaient  de  leurs  baisers  velus 

Dormaient  d'un  tel  sommeil  qu'ils  ne  s'éveillaient  plus. 

C'est  pourquoi  les  soldats,  par  force  &  par  prière. 

Contraignirent  leur  chef  à  tourner  en  arrière, 

Et,  malgré  lui,  disant  un  éternel  adieu 

Au  triste  campement  du  port  de  Saint-Mathieu, 

Pizarre,  par  la  mer  nouvellement  ouverte. 

Avec  Bartolomé  suivant  la  découverte, 

Sur  un  seul  brigantin  d'un  faible  tirant  d'eau, 

Repartit,  &,  doublant  Punta  de  Pasado, 

Le  bon  pilote  Ruiz  eut  la  fortune  insigne. 

Le  premier  des  marins,  d'avoir  franchi  la  Ligne 


JOSE-MARIA   DE    HEREDIA  37J 


Et  poussé  plus  au  sud  du  monde  occidental. 

La  côte  s'abaissait,  &  les  bois  de  santal 
Exhalaient  sur  la  mer  leurs  brises  parfumées. 
De  toutes  parts  montaient  de  légères  fumées , 
Et  les  marins  joyeux,  accoudés  aux  haubans, 
Voyaient  les  fleuves  luire  en  tortueux  rubans 
A  travers  la  campagne,  &  tout  le  long  des  plages 
Fuir  des  champs  cultivés  &  passer  des  villages. 

Ensuite,  ayant  serré  la  côte  de  plus  près, 
A  leurs  yeux  étonnés  parurent  les  forets. 

Au  pied  des  volcans  morts,  sous  la  zone  des  cendres, 
L'ébénier,  le  gayac  &  les  durs  palissandres, 
Jusques  aux  confins  bleus  des  derniers  horizons 
Roulant  le  flot  obscur  des  vertes  frondaisons, 
Variés  de  feuillage  &  variés  d'essence. 
Déployaient  la  grandeur  de  leur  magnificence  ; 
Et  du  nord  au  midi,  du  levant  au  ponent, 
Couvrant  tout  le  rivage  &  tout  le  continent, 
Partout  où  l'œil  pouvait  s'étendre,  la  ramure 
Se  prolongeait  avec  un  éternel  murmure 
Pareil  au  bruit  des  mers.  Seul,  dans  ce  cadre  noir, 
Etincelait  un  lac,  immobile  miroir 
Où  le  soleil,  plongeant  au  milieu  de  cette  ombre, 
Faisait  un  grand  trou  d'or  dans  la  verdure  sombre. 

Sur  le  sable  marneux,  d'énormes  caïmans 


376  LE  PARNASSE  CONTEMPORAIN. 

Guettaient  le  tapir  noir  ou  les  roses  flamants. 

Les  majas  argentés  &  les  boas  superbes 

Sous  leurs  pesants  anneaux  broyaient  les  hautes  herbes, 

Ou,  s'enroulant  autour  des  troncs  d'arbres  pourris. 

Attendaient  Theure  où  vont  boire  les  pécaris. 

Et  sur  les  bords  du  lac  horriblement  fertile. 

Où  tout  batracien  pullule  &  tout  reptile, 

Alors  que  le  soleil  décline,  on  pouvait  voir 

Les  fauves  par  troupeaux  descendre  à  l'abreuvoir: 

Le  puma,  l'ocelot  &  les  chats-tigres  souples, 

Et  le  beau  carnassier  qui  ne  va  que  par  couples, 

Et  qui  par-dessus  tous  les  félins  est  cité 

Pour  sa  grâce  terrible  &  sa  férocité. 

Le  jaguar.  Et  partout  dans  l'air  multicolore 

Flottait  la  végétale  &  la  vivante  flore  ; 

Tandis  que  des  cactus  aux  hampes  d'aloès, 

Les  perroquets  divers  &  les  kakatoès 

Et  les  aras,  parmi  d'assourdissants  ramages. 

Lustraient  au  soleil  clair  leurs  splendides  plumages. 

Dans  un  pétillement  d'ailes  &  de  rayons, 

Les  frêles  oiseaux-mouche  &  les  grands  papillons, 

D'un  vol  vibrant,  avec  des  jets  de  pierreries, 

Irradiaient  autour  des  lianes  fleuries. 

Plus  loin,  de  toutes  parts  élancés,  des  halliers. 
Des  gorges,  des  ravins,  des  taillis,  par  milliers. 
Pillant  les  monbins  mûrs  &  les  buissons  d'icaques. 
Les  singes  de  tout  poil,  ouistitis  &  macaques, 
Sakis  noirs,  capucins,  trembleurs  &  sapajous, 


JOSE-MARIA    Dt   HLREDIA.  377 


Par  les  figuiers  géants  &  les  hauts  acajous, 

Sautant  de  branche  en  branche  ou.  pendus  par  leurs  queues, 

Innombrables,  de  l'aube  au  soir,  durant  des  lieues, 

Avec  des  gestes  fous  hurlant  &  gambadant, 

Tout  le  long  de  la  mer  les  suivaient. 

Cependant, 
Poussé  par  une  tiède  &  balsamique  haleine, 
Le  navire,  doublant  le  cap  de  Sainte-Hélène, 
Glissa  paisiblement  dans  le  golfe  d'azur 
Où,  sous  l'cclat  d'un  jour  éternellement  pur, 
La  mer  de  Guayaquil,  sans  colère  &  sans  lutte, 
Arrondissant  au  loin  son  immense  volute. 
Frange  les  sables  d'or  d'une  écume  d'argent. 

Et  l'horizon  s'ouvrit  magnifique  &  changeant. 

Les  montagnes,  dressant  les  neiges  de  leur  crête, 
Coupaient  le  ciel  foncé  d'une  brillante  arête 
D'où  s'élançaient  tout  droits  au  haut  de  l'éther  bleu 
Le  Prince  du  tonnerre  &  le  Seigneur  du  feu  : 
Le  mont  Chimborazo  dont  la  sommité  ronde, 
Dôme  prodigieux  sous  qui  la  foudre  gronde. 
Dépasse,  gigantesque  &  formidable  aussi, 
Le  cône  incandescent  du  vieux  Cotopaxi. 

Attentif  aux  gabiers  en  vigie  à  la  hune, 
Dans  le  pressentiment  de  sa  haute  fortune, 
Pizarre,  sur  le  pont  avec  les  Conquérants, 
Jetait  sur  ces  splendeurs  des  yeux  indifférents, 


378  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Quand,  soudain,  au  détour  du  dernier  promontoire. 
L'équipage,  poussant  un  long  cri  de  victoire. 
Dans  un  repli  du  golfe  où  tremblent  les  reflets 
Des  temples  couverts  d'or  &  des  riches  palais, 
Avec  ses  quais  noircis  d'une  innombrable  foule, 
Entre  l'azur  du  ciel  &  celui  de  la  houle, 
Du  sein  de  l'Océan  vit  émerger  Tumbez. 

Alors,  se  recordant  ses  compagnons  tombés 

A  ses  côtés,  ou  morts  de  soif  &  de  famine. 

Et  voyant  que  le  peu  qui  restait  avait  mine 

De  gens  plus  disposés  à  se  ravitailler 

Qu'à  reprendre  leur  course,  errer  &  batailler, 

Pizarre  comprit  bien  que  ce  serait  démence 

Que  de  s'aventurer  dans  cet  empire  immense; 

Et  jugeant  sagement  qu'en  ce  dernier  effort 

Il  fallait  à  tout  prix  qu'il  restât  le  plus  fort. 

Il  prit  langue  parmi  ces  nations  étranges. 

Rassembla  beaucoup  d'or  par  dons  &  par  échanges. 

Et,  gagnant  Panama  sur  son  vieux  brigantin 

Plein  des  fruits  de  la  terre  &  lourd  de  son  butin, 

Il  mouilla  dans  le  port  après  trois  ans  de  courses. 

Là,  se  trouvant  à  bout  d'hommes  &  de  ressources. 

Bien  que  fort  malhabile  aux  manières  des  cours, 

Il  résolut  d'user  d'un  suprême  recours 

Avant  que  de  tenter  sa  dernière  campagne. 

Et  de  Nombre  de  Dios  s'embarqua  pour  l'Espagne. 


JOSE-MARIA   DE    HEREDIA.  379 


II 


Or,  lorsqu'il  toucha  terre  au  port  de  San-Lucar, 

Il  retrouva  l'Espagne  en  allégresse,  car 

L'impératrice-reine,  en  un  jour  très-prospère, 

Comblant  les  vœux  du  prince  &  les  désirs  du  père, 

Avait  heureusement  mis  au  monde  l'infant 

Don  Philippe  —  que  Dieu  conserve  triomphant  — 

Et  l'Empereur  joyeux  le  fêtait  dans  Tolède. 

Là,  Pizarre,  accouru  pour  implorer  son  aide, 

Conta  ses  longs  travaux  &,  ployant  le  genou, 

Lui  fit  en  bon  sujet  hommage  du  Pérou. 

Puis  ayant  présenté,  non  sans  quelque  vergogne 

D'offrir  si  peu,  de  l'or,  des  laines  de  vigogne 

Et  deux  lamas  vivants  avec  un  alpaca. 

Il  exposa  ses  droits.  Don  Carlos  remarqua 

Ces  moutons  singuliers  &  de  nouvelle  espèce 

Dont  la  taille  était  haute  &  la  toison  épaisse  ; 

Môme,  il  daigna  peser  entre  ses  doigts  royaux. 

Fort  gracieusement,  la  lourdeur  des  joyaux; 

Mais  quand  il  dut  traiter  l'objet  de  la  demande. 

Il  répondit  avec  sa  rudesse  flamande  : 

Qu'il  trouvait,  à  son  gré,  que  le  vaillant  marquis 

Don  Hernando  Cortès  avait  assez  conquis 

En  subjuguant  le  vaste  empire  des  Aztèques; 


380  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Et  que  lui-même,  ainsi  que  les  saints  archevêques 

Et  le  Conseil,  étaient  fermement  résolus 

A  ne  rien  entreprendre  &  ne  protéger  plus. 

Dans  ses  possessions  des  mers  occidentales. 

Ceux  qui  s'entêteraient  à  ces  courses  fatales 

Où  s'abîma  jadis  Diego  de  Nicuessa. 

Mais,  à  ce  dernier  mot,  Pizarre  se  dressa 

Et  lui  dit  :  que  c'était  chose  qui  scandalise 

Que  d'ainsi  rejeter  du  giron  de  l'Église, 

Pour  quelques  onces  d'or,  autant  d'infortunés 

Qui,  dans  l'idolâtrie  &  l'ignorance  nés. 

Ne  demandaient,  voués  au  céleste  anathème. 

Qu'à  laver  leurs  péchés  dans  l'eau  du  saint  baptême. 

Ensuite  il  lui  peignit  en  termes  éloquents 

La  Cordillère  énorme  avec  ses  vieux  volcans 

D'où  le  feu  souverain  qui  fait  trembler  la  terre, 

Et  fondre  le  métal  au  creuset  du  cratère. 

Précipite  le  flux  brûlant  des  laves  d'or 

Que  garde  l'oiseau  Rock  qu'ils  ont  nommé  condor. 

Il  lui  dit  la  nature  enrichissant  la  fable; 

D'innombrables  torrents  qui  roulent  dans  leur  sable 

Des  pierres  d'émeraude  en  guise  de  galets  ; 

Le  maté  fermentant  aux  celliers  des  palais 

Dans  des  vases  d'or  pur  pareils  aux  vastes  jarres 

Où  l'on  conserve  l'huile  au  fond  des  Alpujarres; 

Les  temples  du  Soleil  couvrant  tout  le  pays. 

Revêtus  d'or,  bordés  de  leurs  champs  de  maïs 

Dont  les  épis  sont  d'or  aussi  bien  que  la  tige, 

Et  que  broutent,  miracle  à  donner  le  vertige 


JOSE-MARIA    DL   IIKRKDIV.  381 


Et  fait   pour  rendre  môme  un  empereur  pensif, 
Des  moutons  d'or  avec  leurs  bergers  d'or  massif. 

Ce  discours  étonna  don  Carlos,  &  l'Altesse, 

Daignant  enfin  peser  avec  la  petitesse 

Des  secours  implores  l'honneur  du  résultat. 

Voulut  que  sans  tarder  don  François  répétât. 

Par-devant  Nosseigneurs  du  Grand-Conseil,  ses  offres 

De  dilater  l'Eglise  &  de  remplir  les  coffres. 

Après  quoi,  lui  passant  l'habit  de  chevalier 

De  Saint-Jacque,  il  lui  mit  au  cou  son  bon  collier. 

Et  Pizarre  jura  sur  les  saintes  reliques 

Qu'il  resterait  fidèle  aux  Rois  très-catholiques, 

Et  qu'il  demeurerait  le  plus  ferme  soutien 

De  l'Eglise  romaine  &  du  beau  nom  chrétien. 

Puis  l'Empereur  dicta  les  augustes  cédules 

Qui  faisaient  assavoir,  même  aux  plus  incrédules, 

Que,  sauf  les  droits  anciens  des  hoirs  de  l'Amiral, 

Don  François  Pizarro,  lieutenant  général 

De  Son  Altesse,  était  sans  conteste  &  sans  terme 

Seigneur  de  tous  pays,  îles  &  terre  ferme 

Qu'il  avait  découverts  ou   qu'il  découvrirait. 

La  minute  étant  lue  &  quand  l'acte  fut  prêt 

A  recevoir  les  seings  au  bas  des  protocoles, 

Pizarre,  ayant  jadis  peu  hanté  les  écoles, 

Car  en  Estramadure  il  gardait  les  pourceaux, 

Sur  le  vélin  royal  d'où  pendaient  les  grands  sceaux 

Fit  sa  croix,  déclarant  ne  savoir  pas  écrire, 

Mais  d'un  ton  si  hautain  que  nul  ne  put  en  rire. 


382  LE   PARNASSE    CONTEMPORAIN. 

Enfin,  sur  un  carreau  brodé,  le  bâton  d'or 

Qui  distingue  l'Alcade  &  l'Alguazil-mayor 

Lui  fut  remis  par  Juan  de  Fonseca.  La  chose 

Ainsi  dûment  réglée  &  sa  patente  close, 

L'Adelantade,  avant  de  reprendre  la  mer, 

Et  bien  qu'il  n'en  gardât  qu'un  souvenir  amer, 

Visita  ses  parents  dans  Truxillo,  leur  ville. 

Puis,  joyeux,  s'embarqua  du  havre  de  Séville 

Avec  les  trois  vaisseaux  qu'il  avait  nolisés. 

Il  reconnut  Gomère,  &  les  vents  alizés, 

Gonflant  d'un  souffle  frais  leur  voilure  plus  ronde, 

Entraînèrent  ses  nefs  sur  la  route  du  monde 

Qui  fit  l'Espagne  grande  &  Colomb  immortel. 


III 


Or  donc,  un  mois  plus  tard,  au  pied  du  maître-autel. 
Dans  Panama,  le  jour  du  noble  évangéliste 
Saint  Jean,  fray  Juan  Vargas  lut  au  prône  la  liste 
De  tous  ceux  qui  montaient  la  nouvelle  Armada 
Sous  don  François  Pizarre,  &  les  recommanda. 
Puis ,  les  deux  chefs  ayant  entre  eux  rompu  l'hostie , 
Voici  de  quelle  sorte  on  fit  la  départie. 

Lorsque  l'Adelantade  eut  de  tous  pris  congé, 


JOSE-MARIV   DE  HEREDIA.  38, 

Ce  jour  môme,  après  vêpre,  en  tête  du  clergé, 

L'cvèquc  ayant  bcni  l'armcc  avec  la  flotte, 

Don  Bartolomc  Ruiz,  comme  royal  pilote. 

En  pompeux  apparat,  tout  vêtu  de  brocart, 

Le  porte-voix  au  poing,  montant  au  banc  de  quart, 

Commanda  de  rentrer  l'ancre  en  la  Capitane 

Et  de  mettre  la  barre  au  vent  de  Tramontane. 

Alors,  parmi  les  pleurs,  les  cris  &  les  adieux. 

Les  soldats  inquiets  &  les  marins  joyeux. 

Debout  sur  les  haubans  ou  montés  sur  les  vergues 

D'où  flottait  un  pavois  de  drapeaux  &  d'exergues. 

Quand  le  coup  de  canon  de  partance  roula. 

Entonnèrent  en  chœur  VoAvc  maris  Stella; 

Et  les  vaisseaux,  penchant  leurs  mâts  aux  mille  flammes, 

Plongèrent  à  la  fois  dans  l'écume  des  lames. 

La  mer  étant  fort  belle  &  le  nord  des  plus  frais, 
Leur  voyage  fut  prompt,  &  sans  souffrir  d'arrêts 
Ou  pour  cause  d'aiguade  ou  pour  raison  d'escale, 
Courant  allègrement  par  la  mer  tropicale, 
Pizarre  saluait  avec  un  mâle  orgueil. 
Comme  d'anciens  amis,  chaque  anse  &  chaque  écueil. 
Bientôt  il  vit,  vainqueur  des  courants  &  des  calmes. 
Monter  à  l'horizon  les  verts  bouquets  de  palmes 
Qui  signalent  de  loin  le  golfe;  &  débarquant. 
Aux  portes  de  Tumbez  il  vint  planter  son  camp. 
Là,  s'abouchant  avec  les  Caciques  des  villes. 
Il  apprit  que  l'horreur  des  discordes  civiles 
Avait  ensanglanté  l'Empire  du  Soleil  ; 


384     ■  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Que  l'orgueilleux  bâtard  Atahuallpa,  pareil 

A  la  foudre,  rasant  villes  &  territoires, 

Avait  conquis,  après  de  rapides  victoires, 

Cuzco,  nombril  du  monde,  où  les  Rois,  ses  aïeux 

Dieux  eux-mêmes,  siégeaient  parmi  les  anciens  Dieux, 

Et  qu'il  avait  courbé  sous  le  joug  de  Fépée 

La  terre  de  Manco  sur  son  frère  usurpée. 

Aussitôt,  s'éloignant  de  la  côte  à  grands  pas, 
Au  travers  du  désert  sablonneux  des  pampas, 
Tout  joyeux  de  mener  au  but  ses  vieilles  bandes, 
Pizarre  commença  d'escalader  les  Andes. 

De  plateaux  en  plateaux,  de  talus  en  talus, 

De  l'aube  au  soir,  allant  jusqu'à  n'en  pouvoir  plus. 

Ils  montaient,  assaillis  de  funèbres  présages. 

Rien  n'animait  l'ennui  des  mornes  paysages. 

Seul ,  parfois ,  ils  voyaient  miroiter  au  lointain 

Dans  sa  vasque  de  pierre  un  lac  couleur  d'étain. 

Sous  un  ciel  tour  à  tour  glacial  &  torride. 

Harassés,  &  tirant  leurs  chevaux  par  la  bride. 

Ils  plongeaient  aux  ravins  ou  grimpaient  aux  sommets. 

La  montagne  semblait  prolonger  à  jamais, 

Comme  pour  épuiser  leur  marche  errante  &  lasse. 

Ses  gorges  de  granit  &  ses  crêtes  de  glace. 

Une  étrange  terreur  planait  sur  la  sierra. 

Et  plus  d'un  vieux  routier,  dont  le  coeur  se  serra. 

Pour  la  première  fois  y  connut  l'épouvante. 

La  terre  sous  leurs  pas,  convulsive  &  mouvante, 


JOSE-MARU    DK    MKIU-.niV.  185 


Avec  un  sourd  fracas  se  fendait,  &  le  vent, 

Au  milieu  des  éclats  de  foudre,  soulevant 

Des  tourmentes  de  neige  &  des  trombes  de  grêles, 

Se  lamentait  avec  des  voix  surnaturelles. 

Et  roidis,  aveuglés,  éperdus,  les  soldats 

Cramponnés  aux  rebords  à  pic  des  quebradas 

Sentaient  sous  leurs  pieds  lourds  fuir  le  chemin  qui  glisse. 

Sur  leurs  fronts  la  montagne  était  abrupte  &  lisse. 

Et  plus  bas,  ils  voyaient,  dans  leurs  lits  trop  étroits. 

Rebondissant  le  long  des  bruyantes  parois. 

Aux  pointes  des  rochers  qu'un  rouge  éclair  allume, 

Se  briser  les  torrents  en  poussière  d'écume. 

Le  vertige,  plus  haut,  les  gagna.  Leurs  poumons 

Saignaient  en  aspirant  l'air  trop  subtil  des  monts, 

Et  le  froid  de  la  nuit  gelait  la  triste  troupe. 

Tandis  que  les  chevaux,  tournant  en  rond  leur  croupe. 

L'un  sur  l'autre  appuyés,  broutaient  un  chaume  ras, 

Les  soldats,  violant  les  tombeaux  Aymaras, 

En  arrachaient  les  morts  cousus  dans  leurs  suaires 

Et  faisaient  de  grands  feux  avec  ces  ossuaires. 

Pizarre  seul  n'était  pas  même  fatigue. 
Après  avoir  passé  vingt  rivières  à  gué, 
Traversé  des  pays  sans  hameaux  ni  peuplade, 
Souffert  le  froid,  la  faim,  &  tenté  l'escalade 
Des  monts  les  plus  affreux  que  l'homme  ait  mesurés, 
D'un  regard,  d'une  voix  &  d'un  geste  assurés, 
Au  cœur  des  moins  hardis  il  soufflait  son  courage; 
Car  il  voyait,  terrible  &  somptueux  mirage, 

25 


LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Au  feu  de  son  désir  briller  Caxamalca. 

Enfin,  cinq  mois  après  le  jour  qu'il  débarqua, 
Les  pics  de  la  sierra  lui  tenant  lieu  de  phare , 
Il  entra,  les  clairons  sonnant  tous  leur  fanfare, 
A  grand  bruit  de  tambours  &  la  bannière  au  vent, 
Sur  les  derniers  plateaux,  &  poussant  en  avant. 
Sans  laisser  aux  soldats  le  temps  de  prendre  haleine, 
A  toute  hâte  il  prit  le  chemin  de  la  plaine. 

Au  nombre  de  cent  six  marchaient  les  gens  de  pied. 

L'histoire  a  dédaigné  ces  braves,  mais  il  sied 

De  nommer  par  leur  nom,  qu'il  soit  noble  ou  vulgaire. 

Tous  ceux  qui  furent  chefs  en  cette  illustre  guerre. 

Et  de  dire  la  race  &  le  poil  des  chevaux; 

Ne  pouvant,  au  récit  de  leurs  communs  travaux, 

Ranger  en  même  lieu  que  des  bètes  de  somme, 

Ces  vaillants  serviteurs  de  tout  bon  gentilhomme. 

Voici.  Soixante  &  deux  cavaliers  hidalgos 
Chevauchent,  par  le  sang  &  la  bravoure  égaux. 
Autour  des  plis  d'azur  de  la  royale  enseigne 
Où  près  du  château  d'or  le  pal  de  gueules  saigne, 
Et  que  brandit,  d'après  le  chroniqueur  Xerez, 
Le  fougueux  Gabriel  de  Rojas,  Talferez, 
Dont  le  pourpoint  de  cuir  bordé  de  cannetilles 
Est  gaufré  du  royal  écu  des  deux  Castilles, 
Et  qui  porte  à  sa  toque  en  velours  d'Aragon 


JOSE-MARI  A    1)1.    HKREDIA.  387 


Un  saint  Michel  d'argent  terrassant  le  dragon. 
Sa  main  ferme  retient  ce  fameux  cheval  pic 
Qui  s'illustra  depuis  sous  Carbajal  l'impie  : 
Cet  andalous  de  race  arabe,  &  mal  dompte, 
Qui  mâche  en  se  cabrant  son  mors  ensanglante 
Et  de  son  dur  sabot  fait  jaillir  l'étincelle, 
Peut  dépasser,  ayant  son  cavalier  en  selle, 
Le  trait  le  plus  vibrant  que  saurait  décocher 
Du  nerf  le  mieux  tendu  le  plus  vaillant  archer. 

A  l'entour  de  l'enseigne  en  bon  ordre  se  groupe. 
Poudroyant  au  soleil ,  tout  le  gros  de  la  troupe  : 
C'est  Juan  de  la  Torre,  Cristofal  Peralta, 
Dont  la  devise  est  tière  :  Q4d  summum  per  alta; 
Le  borgne  Domingo  de  Serra-Luce,  Alonzc 
De  Molina,  très-brun  sous  son  casque  de  bronze. 
Puis  François  de  Cuellar,  gentilhomme  andalous, 
Qui  chassait  les  Indiens  comme  on  force  des  loups. 
Et  Mena  qui,  parmi  les  seigneurs  de  Valence, 
Était  en  haut  renom  pour  manier  la  lance. 
Ils  s'alignent,  réglant  le  pas  de  leurs  chevaux 
D'après  le  train  suivi  par  leurs  deux  chefs  rivaux  : 
Del  Barco  qui,  fameux  chercheur  de  terres  neuves, 
Avec  Orellana  descendit  les  grands  fleuves. 
Et  Juan  de  Salcedo  qui,  fils  d'un  noble  sang. 
Quoique  sans  barbe  cncor,  galope  au  premier  rang. 

Derrière,  tout  marris  de  marcher  sur  leurs  pieds, 
Viennent  les  démontés  &  les  estropiés. 


388  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN. 

Juan  Forés  pique  en  vain  d'un  carreau  d'arbalète 

Un  vieux  rouan  fourbu  qui  bronche  &  qui  halète; 

Ribera  l'accompagne,  &  laisse  à  l'abandon 

Errer  distraitement  la  bride  &  le  bridon 

Au  col  de  son  bai-brun  qui  boite  d'un  air  morne, 

S'étant,  faute  de  fers,  usé  toute  la  corne. 

Avec  ces  pauvres  gens  marche  don  Pèdre  Alcon , 

Lequel  en  son  écu  porte  d'or  au  faucon 

De  sable,  grilleté,  chaperonné  de  gueules. 

Ce  vieux  seigneur  jadis  avait  tourné  les  meules 

Dans  Grenade,  du  temps  qu'il  était  prisonnier 

Des  mécréants.  Ce  fut  un  bon  pertuisanier. 

Sous  cette  brave  escorte,  au  trot  de  leurs  deux  mules, 
Fort  pacifiquement  s'en  vont  les  deux  émules  : 
Requelme,  le  premier,  comme  bon  Contador, 
Reste  silencieux,  car  le  silence  est  d'or. 
Quant  au  licencié  Gil  Tellez,  le  notaire, 
Il  dresse  en  son  esprit  le  futur  inventaire. 
Tout  prêt  à  prélever,  au  taux  juste  &  légal, 
La  part  des  Cavaliers  après  le  Quint  royal. 

Or  quelques  fourrageurs  restés  sur  les  derrières. 
Pour  rejoindre  leurs  rangs,  malgré  les  fondrières, 
A  leurs  chevaux  lancés  ayant  rendu  la  main. 
Et  bravant  le  vertige  &  brûlant  le  chemin. 
Par  la  montagne  à  pic  descendaient  ventre  à  terre. 
Leur  galop  furieux  fait  un  bruit  de  tonnerre. 
Les  voici  :  bride  aux  dents,  le  sang  aux  éperons. 


JOSE-MARIA   DE    HEREDIA.  389 

Dans  la  foule  effarée,  au  milieu  des  jurons, 
Du  tumulte,  des  cris,  des  appels  à  l'Alcade, 
Ils  débouchent.  Le  chef  de  cette  cavalcade. 
Qui,  d'aspect  arrogant  &  vêtu  de  brocart, 
Tandis  que  son  cheval  fait  un  terrible  écart. 
Salue  Alvar  de  Paz,  qui  devant  lui  se  range. 
En  balayant  la  terre  avec  sa  plume  orange, 
N'est  autre  que  Fernan,  l'aîné,  le  plus  hautain 
Des  Pizarre,  suivi  de  Juan,  &  de  Martin 
Qu'on  dit  d'Alcantara,  leur  frère  par  le  ventre. 
Briceno  qui,  depuis,  se  tit  clerc  &  fut  chantre 
A  Lima,  n'étant  pas  très-habile  écuyer. 
Dans  cette  course  folle  a  perdu  Tétrier, 
Et,  voyant  ses  amis  déjà  loin,  se  dépèche 
Et  pique  sa  jument  couleur  de  fleur  de  pêche. 
Le  brave  Antonio  galope  à  son  côté; 
Il  porte  avec  orgueil  sa  noble  pauvreté. 
Car,  s'il  a  pour  tout  bien  l'épée  &  la  rondache. 
Son  cimier  héraldique  est  ceint  des  feuilles  d'ache 
Qui  couronnent  l'écu  des  ducs  de  Carrion. 

Ils  passent,  soulevant  un  poudreux  tourbillon. 

A  leurs  cris,  un  seigneur,  de  ceux  de  l'avant-garde , 
S'arrête,  &,  retournant  son  cheval,  les  regarde. 
Il  monte  un  genêt  blanc  dont  le  caparaçon 
Est  rouge,  &  pour  mieux  voir  se  penche  sur  l'arçon. 
C'est  le  futur  vainqueur  de  Popayan.  Sa  taille 
Est  faite  pour  vêtir  le  harnois  de  bataille. 


390  LE   PARNASSE   CONTEMPORAIN, 


Beau  comme  un  Galaor  &  fier  comme  un  César, 

Il  marche  en  tête,  ayant  pour  nom  Benalcazar. 

Près  d'Oreste  voici  venir  le  bon  Pylade  ; 

Très-basané,  le  chef  coiffé  de  la  salade. 

Il  rêve,  enveloppé  dans  son  large  manteau. 

C'est  le  vaillant  soldat  Hernando  de  Soto 

Qui,  rude  explorateur  de  la  zone  torride, 

Découvrira  plus  tard  l'éclatante  Floride 

Et  le  père  des  eaux,  le  vieux  Meschacébé. 

Cet  autre  qui,  casqué  d'un  morion  bombé, 

Boucle  au  cuir  du  jambard  la  lourde  pertuisane 

En  flattant  de  la  voix  sa  jument  alezane, 

C'est  l'aventurier  grec  Pedro  de  Candia, 

Lequel,  ayant  brûlé  Coïmbo,  dédia 

Pour  expier  ce  fait  Carthagène  à  la  Vierge. 

Il  regarde,  au  sommet  dangereux  de  la  berge, 

Caracoler  l'ardent  Gonzalo  Pizarro 

Qui  depuis,  à  Lima,  par  la  main  du  bourreau, 

Ainsi  que  Carbajal,  eut  la  tête  branchée 

Sur  le  gibet,  après  qu'elle  eût  été  tranchée 

Aux  yeux  des  Cavaliers  qui,  séduits  par  son  nom. 

Dans  Cuzco  révolté  haussèrent  son  pennon. 

Mais  lui,  bien  qu'à  son  roi  déloyal  &  rebelle, 

Etant  bon  hidalgo,  lit  une  mort  très-belle. 

A  quelques  pas,  sinistre,  &  le  rosaire  au  flanc, 
Portant  sur  les  longs  plis  de  son  vêtement  blanc 
Un  scapulaire  noir  par-dessus  le  cilice 
Dont  il  meurtrit  sa  chair  &  dompte  s^  malice, 


JOSt-MAlUA   DE    IIEREDIA.  391 


Chevauche  saintement  l'ennemi  des  faux  dieux, 
Le  très-savant  &  très-miscricordieux 
Moine  dominicain  fray  Vincent  de  Valverdc 
Qui,  tremblant  qu'à  jamais  leur  âme  ne  se  perde 
Et  pour  rétcrnitc  ne  brûle  dans  l'enfer. 
Fit  périr  des  milliers  de  païens  par  le  fer 
Et  les  auto-da-fés  &  la  hache  &  la  corde. 
Confiant  que  Jésus,  en  sa  miséricorde, 
Doux  rémunérateur  de  son  pieux  dessein. 
Recevra  ces  martyrs  ignorants  dans  son  sein. 

Enfin,  les  précédant  de  dix  longueurs  de  vare. 
Et  le  premier  de  tous,  marche  Franijois  Pizarre. 

Sa  cape,  dont  le  vent  a  dérangé  les  plis. 
Laisse  entrevoir  la  cotte  &  les  brassards  polis; 
Car,  seul  parmi  ces  gens  pourtant  de  forte  race. 
Qui  tous  avaient  quitté  l'acier  pour  la  cuirasse 
De  coton,  il  gardait,  sous  l'ardeur  du  Cancer, 
Sans  en  paraître  las ,  son  vêtement  de  fer. 

Son  barbe  cordouan,  rétif,  faisait  des  voltcs 

Et  hennissait;  &.  lui,  châtiant  ces  révoltes. 

Laissait  parfois  sonner  contre  ses  flancs  trop  prompts 

Les  molettes  d'argent  de  ses  lourds  éperons. 

Mais  sans  plus  s'émouvoir  qu'un  cavalier  de  pierre. 

Immobile,  &  dardant  de  sa  sombre  paupière 

L'insoutenable  éclat  de  ses  yeux  de  gerfaut. 


392  LE    PARNASSE   CONTEMPORAIN. 


Son  cœur  aussi  portait  Tarmure  sans  défaut 
Qui  sied  aux  conquérants,  &,  simple  capitaine, 
Il  caressait  déjà,  dans  son  âme  hautaine, 
L'espoir  vertigineux  de  faire,  tôt  ou  tard. 
Un  manteau  d'empereur  des  langes  du  bâtard. 

Ainsi,  précipitant  leur  rapide  descente 

Par  cette  route  étroite,  encaissée  &  glissante. 

Depuis  longtemps  suivant  leur  chef,  &,  sans  broncher, 

Faisant  rouler  sous  eux  le  sable  &  le  rocher. 

Les  hardis  cavaliers  couraient  dans  les  ténèbres 

Des  défilés  en  pente  &  des  gorges  funèbres 

Qu'éclairait  par  en  haut  un  jour  terne  &  douteux; 

Lorsque,  subitement,  s'efFondrant  devant  eux, 

La  montagne  s'ouvrit  dans  le  ciel  comme  une  arche 

Gigantesque,  &,  surpris  au  milieu  de  leur  marche, 

Et  comme  s'ils  sortaient  d'une  noire  prison, 

Dans  leurs  yeux  aveuglés  l'espace,  l'horizon, 

L'immensité  du  vide  &  la  grandeur  du  gouffre 

Se  mêlèrent,  abîme  éblouissant.  Le  soufre. 

L'eau  bouillante,  la  lave  &  les  feux  souterrains, 

Soulevant  son  échine  &  crevassant  ses  reins. 

Avaient  ouvert,  après  des  siècles  de  bataille, 

Au  flanc  du  mont  obscur  cette  splendide  entaille. 

Et,  la  terre  manquant  sous  eux,  les  Conquérants 
Sur  la  corniche  étroite  ayant  serré  leurs  rangs, 
Chevaux  &  cavaliers  brusquemçnt  firent  halte, 


JOSE-MARIA   DE   HEREDIA. 


Î9Î 


Les  Andes  étageaient  leurs  gradins  de  basalte, 
De  porphyre,  de  grès,  de  schiste  &  de  granit 
Jusqu'à  la  haute  assise  oii  le  roc  qui  Hnit 
Sous  le  linceul  neigeux  n'apparaît  que  par  place. 
Plus  haut,  l'âpre  foret  des  aiguilles  de  glace 
Fait  vibrer  le  ciel  bleu  par  son  scintillement; 
On  dirait  d'un  terrible  &  clair  fourmillement 
De  guerriers  cuirassés  d'argent,  vôtus  d'hermine. 
Qui  campent  aux  confins  du  monde,  &  que  domine, 
De  loin  en  loin,  colosse  incandescent  &  noir. 
Un  volcan  qui,  dressé  dans  la  splendeur  du  soir, 
Arbore,  Pendragon  de  l'hivernal  cortège. 
Son  étendard  de  feu  sur  tous  ces  fronts  de  neige. 

Mais  tous  fixaient  leurs  yeux  sur  les  premiers  gradins 
Où,  près  des  cours  d'eau  chaude,  au  milieu  des  jardins, 
Ils  avaient  vu,  dans  l'or  du  couchant  éclatantes, 
Blanchir  à  l'infini  les  innombrables  tentes 
De  rinca,  dont  le  vent  enflait  les  pavillons; 
Et  de  la  solfatare,  en  de  tels  tourbillons. 
Montaient  confusément  d'épaisses  fumeroles. 
Que,  dans  cette  vapeur,  couverts  de  banderoles, 
La  plaine,  les  coteaux  &  le  premier  versant 
De  la  montagne  avaient  un  aspect  très-puissant. 

Et  tous  les  Conquérants,  dans  un  morne  silence, 
Sur  le  col  des  chevaux  laissant  pendre  la  lance, 
Ayant  considéré  mélancoliquement 
Et  le  peu  qu'ils  étaient  &  ce  grand  armement, 


394 


LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Frémirent.  Mais  Pizarre ,  arrachant  la  bannière 

Des  mains  de  Gabriel  Rojas,  d'une  voix  lière  : 

—  Pour  don  Carlos,  mon  maître,  &  dans  son  nom  royal, 

Moi,  François  Pizarro,  son  servite.ur  loyal,» 

Dans  la  forme  requise  &  par-devant  notaire. 

Je  prends  possession  de  toute  cette  terre. 

Et  je  prétends  de  plus  que,  si  quelque  rival 

Osait  y  contredire,  à  pied  comme  à  cheval, 

Je  maintiendrai  mon  droit  &  laverai  l'injure; 

Et  par  mon  saint  patron,  don  François,  je  le  jure.  — 

Et  ce  disant,  d'un  bras  furieux,  dans  le  sol 
Qui  frémit  il  planta  l'étendard  espagnol. 
Et  le  vent  des  hauteurs  qui  soufflait  par  rafales 
Tordit  superbement  ses  franges  triomphales. 

Cependant  les  soldats  restaient  silencieux. 
Eblouis  par  la  pompe  imposante  des  cieux. 

Car  derrière  eux,  vers  l'ouest,  où  sans  fin  se  déroule 
Sur  des  sables  lointains  la  Pacifique  houle. 
Dans  une  brume  d'or  &  de  pourpre,  linceul 
Rougi  du  sang  d'un  Dieu,  sombrait  l'antique  Aïeul 
De  celui  qui  régnait  sur  ces  tentes  sans  nombre. 
En  face,  la  sierra  se  dressait  haute  &  sombre. 
Mais  quand  l'astre  royal  dans  les  flots  se  noya, 
D'un  seul  coup,  la  montagne  entière  flamboya 
De  la  base  au  sommet,  &  les  ombres  des  Andes, 
Gagnant  Caxamalca,  s'allongèrent  plus  grandes. 


JOSE-MARIA  OH   HEREOIA. 


195 


Et  tandis  que  la  nuit,  rasant  d'abord  le  sol, 
De  gradins  en  gradins  haussait  son  large  vol, 
La  mourante  clarté,  fuyant  de  cime  en  cime, 
Fit  resplendir  enfin  la  crête  plus  sublime; 
Mais  l'ombre  couvrit  tout  de  son  aile.  Kt  voilà 
Que  le  dernier  sommet  des  pics  étincela, 
Puis  s'éteignit. 

Alors,  formidable,  enflammée 
D'un  haut  pressentiment,  tout  entière,  l'armée. 
Brandissant  ses  drapeaux  sur  l'occident  vermeil. 
Salua  d'un  grand  cri  la  chute  du  Soleil. 


TABLE 


Leconte  de  Lisle.      .  . 
Théodore  de  Banville. 


Antoni  Deschamps.  .   . 
Emile  Deschamps.   .   . 


Charles  Coran. 


Catulle  Mendès. 


Nina  de  Cai.lias.  . 
Sully  Prcdhomme. 


Page». 

Kaïn  (poëme) i 

La  Cithare jj 

Dix  Ballades  joyeuses 47 

La  Comédie 64 

Annonciade .     .   •. 65 

Comme  quoi  il  fait  toujours  du 
vent  autour  de  la  cathédrale  de 

Chartres 71 

Triste!...  Triste! 7a 

La  Rose 73 

A  Watteau 75 

L'Amour  anacréontique 77 

Dans  l'herbe 79 

L'Orgueil 81 

Le  Consentement 8a 

Le  Disciple 84 

Le  Lion 85 

La  Fille  du  Domn 86 

L'Enfant 89 

Ahasvérus 9J 

La  jalousie  du  jeune  Dieu.   ...  95 

Tristan  &  Iseult 96 

Le  Missel 97 

Les  Vieilles  maisons 99 


398  LE    PARNASSE    CONTEMPORAIN. 


Pages. 

Sully  Prudhomme.  ...  Le  Volubilis 102 

—  Les  Transtévérines 103 

—  La  place  Navone 104 

Paul  Verlaine Les  Vaincus 107 

—  L'Angclus  du  matin 109 

—  La  Soupe  du  soir m 

—  Sur  le  Calvaire 113 

—  La  Pucelle 114 

LefÉBURE La  Rose  malade 115 

Ernest  d'Hervilly.  .    .    .   A  la  Louisiane 117 

—  A  Cayenne t2i 

—  The   Park 122 

M'"=  Blanchecotte.  .    .    .  <3"^^re   chants 123 

Henry  Rey Pour  prendre  congé 128 

Victor  de  Laprade.    .   .  Le  Faune 129 

Louise  Colet Pœstum 135 

—  La  ville  des  esclaves 136 

Albert  Glatigny.    .    .    .   Ballade  des  enfants  sans-souci.    .  137 

—  A   un  poëte 138 

—  A  Cosette 139 

—  A  Alexandre  de  Bernay 140 

Anatole  France La  Part  de  Magdeleine 143 

—  La  Danse  des  morts 147 

LÉON  Cladel En  Quercy,  l'été 153 

Alfred  des  Essarts.    .    .   D'après  Shakspeare 157 

—  D'après  Michel-Ange 158 

Robert  Luzarche.  .   .    .  Calme 159 

—  Le  Pic 160 

JOSÉPHIN  SouLARY     .    .    .  Dame  la  paix 161 

—  Aline 166 

Armand  Silvestre.  ...   La  gloire  du  souvenir 171 

—  Nouveaux  sonnets  païens.    .    ,    .  175 

—  Souvenir  des  Girondins 180 

Laurent  Pichat Ballade  hongroise 181 

Henri  Cazalis Danse  macabre 183 

—  Vaine  apparence 184 


TABLK. 

Pâte». 

Antony  Valabrègue.  .    .  La  Canotièrc i  h  , 

Gabriel  Marc La  Frégate 189 

—  Paysage  nocturne 190 

—  Démolitions 190 

—  Repos 191 

LouiSA   SiEFERT.           .    .   Rèves,  Anxiétés,  Soupirs.    ...  19} 

—  La  Combe 19J 

—  Au  large 197 

—  A  ce  qui  n'est  plus 199 

Albert  Mérat Le  Courant aoi 

—  La  Lisière  du  bois aoa 

—  Le  Réveil aoa 

—  La  Ville aoj 

—  La  Nuit 204 

—  Le  Désir 205 

—  Dessous  de  bois 20J 

Emmanuel  des  Essarts.  Les  Amants  de  la  liberté.    ...  207 

LÉON  Valade La  Goutte  de  sang 21  ] 

—  Le   Blasphème 21  j 

—  L'Hôte  importun 216 

—  Viatique 217 

Armand  Renaud.  .        .    .   Les  Fiancées  de  Cayenne.    .    .    .  219 

François  CoppÉE Promenades  &  intérieurs.    .    .    .  225 

André  Lemoyne.  .    .    .    .   Rosaire  â'amour 235 

—  Printemps 236 

—  Chanson 238 

André  Theuriet Une  nuit  de  printemps 239 

—  Un  Sphinx 244 

Louis-Xavier  DE  Ricard.  Dieu 246 

—  A  Danton -49 

Jean  Aicard La  Méditerranée •^f 

—  L'Ame -^'^ 

—  Vol  d'hirondelle 253 

—  La  Nuit 2n 

—  L'Aspiration •2^4 

Théophile  Gautier.    .   .  Marine -'»" 


400  LE   PARNASSE    CONTExM  FORAIN. 

Pages. 

Théophile  Gautier.    .    .  L'Impassible 261 

—  J'aimais      autrefois      la      forme 

païenne 262 

—  Un  ange  chez  moi  parfois  vient  le 

soir 263 

Georges  Lafenestre..    .   Chanson 265 

—  Hymne 266 

—  Les  Pigeons  de  Saint-Marc.  .    .    .  268 

—  Dieux  mourants 270 

—  L'Ebauche 271 

Alexandre  Cosnard.  .    .  Sur  un  insecte 275 

—  La  Retraite 276 

LÉON  DiERX In  extremis 277 

—  Les  Ecussons 279 

—  Après  le  bain 281 

—  Le  Semeur 282 

—  Le  Vieux  solitaire 283 

M""=  Auguste  Penquer  .  Le  Paradis  retrouvé 285 

Sainte-Beuve Premier  septembre 289 

Gustave  Pradelle.  .   .   .  L'Ecu 291 

—  Vir  sum 292 

—  Espoir 293 

—  L'Image 294 

LÉON  Grandet Le  Sentier 295 

—  Devant  les  tisons 296 

Frédéric  Plessis Sonnet  gothique 297 

—  Le  Coffret 298 

—  Somnolence 299 

—  Médaille 300 

C.  Robinot-Bertrand.    .   Neige  blanche 301 

—  Le  Paysan 302 

Louis  Salles La  Javanaise 305 

—  Tout  me  parle  en  ces  lieux.  .   .    .  307 

—  Violettes  d'avril 308 

Charles  Gros Lento 309 

—  La  Dame  en  pierre 312 


TABLE. 


401 


Eugène  Manuel. 


Auguste  Barbier. 


Stéphane  Mallarmé. 
Louis  Ménard.  .  .   . 


Claudius  Popelin. 


Edouard  Grenier.  .  .  . 
Villiers  de  l'Isle-Adam. 
José-Mari  A  de  Heredla, 


Pagcw. 

Mysticisme py 

Le  Moule  brisé ^rH 

Le  Dernier  salut 3 1  y 

Le  Spectre jao 

Une  Comparaison.  .        331 

Le  Meurtre  du   reptile 322 

Cœnis 333 

Mort  de  Sakhar 334 

Deux  vieux  sonnets 326 

Saturne 338 

Poëme  de  Hërodiade 331 

Circé 339 

Icare 340 

Résignation 341 

Le  Rishi 343 

L'Athlète 343 

Le  Soir 344 

Stoïcisme 345 

Soir  d'été 347 

César  Borgia. 348 

Clive  amorem 349 

La  Leçon  de  Canut  le  Grand.    .  350 

Théo 351 

Gaston  de  Foix 353 

Mémento  vivere 353 

Les  Deux  chasseurs 354 

La  Rigolante 3J9 

A  une  grande  forêt 367 

La  Détresse  d'Atahuallpa.    .    .    .  369 


Paris.  —  J.  Clate,  imprimeur,  7,  rue  Saint-Benoit.  —  |i090| 


26 


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